Le gouvernement innove

Le gouvernement annonce un grand programme d’investissement. Tous azimuts : 34 plans, énergie, numérique, écologie. C’est dit. 475000 emplois seront créés. En 10 ans. La taille d’une des plus grandes entreprises mondiales. Et tout cela pour 3,7md ! Rappelons qu’Apple verse 100md$ à ses actionnaires. 3,7md c’est à peu prés ce que PSA a payé à Faurecia pour sa part de l’équipement de la 308…

M.Hollande, artificier du pétard mouillé ? Version de gauche du sarkozysme, lors duquel les annonces contradictoires se succédaient, parfois dans une même journée ? Pour se maintenir en poste le gouvernant pense qu’il doit faire plaisir à tout le monde. Surtout en ne faisant rien. Puisqu’il n’a aucune idée d’où il faut aller ?

(Mais le réel exploit a peut-être été passé sous silence : la proposition résulte d’une collaboration entre M.Montebourg et McKinsey, le champion de l’ultralibéralisme triomphant.)

Le Monde, sur le même thème :

Le gouvernement a bien perçu « leur ras-le- bol ». Il fait tout dans les mots pour atténuer leur colère mais n’a pas les moyens dans l’immédiat d’y répondre concrètement . C’est ce contretemps qui rend si problématique la communication gouvernementale : plus elle se veut positive, plus elle est vécue comme provocatrice par une partie des électeurs.

Crédit impôt recherche : changement raté ?

Le Crédit Impôt Recherche pourrait être victime de la rigueur. Il coûte cher à l’Etat et a connu une brutale inflation : de 1,8md en 2006 à 5,8md en 2013. (Je découvre qu’il est ancien : il aurait été créé en 1983.)

Je me demande si ce n’est pas un exemple de changement raté. En effet, on me dit que c’était un moyen d’abaisser les charges sociales. Ce qui ne m’étonne pas, car j’avais déjà noté que la stratégie de M.Sarkozy était d’attribuer de l’argent aux entreprises, sans que l’on s’en rende compte. Mais, comme le disait aussi une étude sur son art du changement, la manœuvre tend à rater, souvent parce que ceux à qui elle devrait profiter n’ont pas compris son intention. Toujours est-il que l’argent n’aurait pas eu un emploi très productif.

  • Il y aurait eu fraude massive (?).
  • De grandes entreprises ne l’auraient pas utilisé dans un but d’investissement. Par exemple, je discutais il y a peu avec quelqu’un qui, parce qu’il s’ennuyait, s’est penché sur le CIR, a fait une demande, et a fait gagner à son entreprise 20m par an. Argent dont elle n’a pas besoin.
  • J’ai observé, dans au moins quelques cas, que le CIR passe de la petite entreprise à la grande, par le biais des appels d’offres. En effet, le donneur d’ordre tend à laisser une marge nulle au fournisseur. Toutes les subventions que reçoit ce dernier passent donc au premier. 

Le patron français n'est pas un entrepreneur

J’interroge un ami, après avoir écrit Devons-nous revenir à un capitalisme entrepreneurial ? Pourquoi as-tu créé une entreprise ? Pour tes arrières petits enfants ?…Réponse : Non, pour ne plus dépendre d’un autre patron. La succession ne m’intéresse pas. L’indépendance si.

Une réponse qui me semble extraordinairement intéressante. Parce qu’elle éclaire une des nombreuses erreurs de Nicolas Sarkozy, et de The Economist. Si l’entreprise française ne se développe pas, ce n’est pas du fait d’un environnement défavorable, mais parce que le patron français n’est pas un entrepreneur. Il veut l’indépendance. C’est tout. (Voir aussi le deuxième point de ce billet.)

Si cette hypothèse est juste, arroser l’entreprise de fonds publics n’est pas judicieux. Le patron les utilisera pour ses besoins propres, non pour créer des emplois. Et s’il était plus efficace de rendre la grande entreprise plus hospitalière qu’aujourd’hui ? En effet, je soupçonne que notre économie aurait plus à gagner à mettre le talent de mon ami, et de quelques autres, au service d’une grande cause que de ses intérêts individuels…

Qu’est-ce qui pousse Nicolas Sarkozy ?

Fonds qatarien de Nicolas Sarkozy. Le Financial Times détaille le dispositif, qui semble avoir été monté par Alain Minc. Il serait susceptible de rapporter 3m€ par an à notre ancien président. En échange de deux jours de présence à Londres.

3 millions, ce n’est pas beaucoup, en comparaison de ce que gagnent les gens célèbres (financiers ou non) dans les pays anglo-saxons. Est-ce pour cela que Nicolas Sarkozy demeure tenté par la présidence de la République ?

Abdou Diouf

Abdou Diouf est le plus grand chef d’Etat de tous les temps, d’après wikipedia. Ce n’est pas la seule différence qu’il a avec Nicolas Sarkozy.La semaine dernière j’ai saisi quelques épisodes d’une interview qu’il a donnée à France Culture.

Calme, paix, et mot juste. Comme il est dit dans My Fair Lady, on ne peut pas parler aussi bien le français quand on est Français. Voici quelqu’un qui regarde sa vie et tout ce qui l’a constituée, y compris ses échecs, avec la satisfaction de la conscience en paix. Rare exemple d’une vie réussie ? Dommage que l’on n’ait pas de telles personnalités chez nous ? 

France éternelle ?

Ce blog m’a amené à deux constatations qui me plongent dans un abîme de perplexité.

  • J’ai fini par rattacher les thèses de Nicolas Sarkozy à celles des Versaillais et de ce que René Rémond appelle la première droite. Celle qui s’est opposée à la révolution. 
  • Quant à la gauche et ses appels à la repentance, son obsession de la défense de « victimes » de la société, sans papiers, homosexuels, colonisés… elle fait penser à l’église catholique. 

Pourtant, il n’y a apparemment aucun lien entre la France d’aujourd’hui et le passé !? Et s’il y avait une explication systémique ? Et si les mêmes causes produisaient les mêmes effets ?

  • Les contre révolutionnaires étaient-ils des privilégiés avant d’être des nobles ? Quant à l’Eglise, exploitait-elle à son profit la mauvaise conscience qu’elle avait provoquée ? Les deux avaient en commun d’être des individualistes qui exploitaient une communauté.
  • A-t-on la même chose aujourd’hui ? D’un côté des privilégiés, de l’autre des bien pensants ? Tous individualistes. Leur affrontement leur est bénéfique puisqu’ainsi ils ne laissent plus de place aux doléances d’une majorité qu’ils peuvent donc exploiter.
Ce n’est pas tout. Le dispositif fonctionnait aussi parce qu’il était contrebalancé par l’alliance du roi et du peuple, roi remplacé par un président, dans la 5ème République. Que le roi soit devenu individualiste depuis le départ de De Gaulle serait-il un facteur d’instabilité ? 

Sarkozy et le Qatar

Des rumeurs insistantes disent que M.Sarkozy envisagerait d’être apporteur d’affaires pour un fonds d’investissement du Qatar. Pour cela, il utiliserait les relations qu’il s’est faites durant son mandat.

Ne serait-ce pas une forme de détournement de bien social ? En tout cas c’est une bien étrange rupture avec notre tradition. Peut-être même un changement culturel majeur. Imagine-t-on Charles de Gaulle dans cette situation ? à moins que l’annonce ne soit une manœuvre pour torpiller ses ambitions présidentielles ? Mais, dans ces conditions, pourquoi n’a-t-il pas démenti brutalement ?

Thatcher and sons

Le livre qui m’a fait sombrer dans la dépression. La description, par le menu, du plus grand de tous les changements ratés. JENKINS, Simon, Thatcher and sons, Penguin, 2007.


Deux révolutions
Mme Thatcher a gouverné contre son parti et contre une majorité de ses concitoyens. Son règne est marqué par trois victoires. Contre les Argentins aux Malouines, contre le syndicat des mineurs en Angleterre, et contre l’Europe. La première, qui va assurer une survie politique compromise, est due à son incompétence. Ayant terrorisé son cabinet, il n’a pas eu le courage de lui dire ce qui se tramait en Argentine, et comment le prévenir.
Curieusement, elle est hésitante et politique, au sens traditionnel du terme. Le radicalisme des réformes thatchériennes est le fait de ses ministres des finances et de l’éducation, et de ses successeurs. En premier lieu Blair et Brown.
Margaret Thatcher rêve d’une sorte de « dictature de la bourgeoisie ». Elle n’aime ni la haute société, ni les pauvres. Elle veut rendre aux classes moyennes leur dû. Pour cela, elle rompt le « consensus » d’après guerre, l’Etat protégeant la société des aléas du capitalisme.
Le thatchérisme produit « deux révolutions ». D’abord une privatisation massive de l’économie, à prix bradés. Ensuite, paradoxalement, une centralisation sans précédent (y compris en France) de l’Etat. En effet, comme dans le modèle léniniste, pour détruire un ennemi qui s’étend à mesure qu’on le réforme (socialisme, syndicats, universités, démocratie locale…) il faut un pouvoir d’exception. En outre, l’Etat découvre qu’il doit contrôler les monopoles privatisés (par exemple le rail), puisque le marché ne peut pas le faire.
Le totalitarisme du tableau de bord
D’où deux effets léninistes. En premier, une colossale perte d’efficacité de l’Etat. « La centralisation thatchérienne n’a réduit le coût d’aucun programme (pas même du logement). Dans ce dernier quart de siècle, les dépenses publiques n’ont pas seulement cru, en termes réels, elles ont doublé ». Elle vient de ce que le ministère des finances veut tout contrôler. Ce qui est démesurément coûteux (il emploie des nuées de consultants !), et ridiculement inefficace. Surtout, il veut quantifier pour allouer au mieux ses subsides. Jusqu’à la moindre dépense locale. Inconcevable même chez nous ! Le mouvement de libération de l’individu est devenu un flicage totalitaire.

Croisade
Pourquoi n’a-t-on pas réalisé toute l’inefficacité de ces changements ? Parce que le Thatchérisme est un combat. Ses forces du mal sont le service public et la démocratie. Il pense, comme Hayek, que l’avènement de la culture des affaires fera le bonheur collectif. Car elle est honnête. « (Gordon Brown) a mis sa confiance dans le capitalisme comme outil de redistribution sociale, alors que ses prédécesseurs avaient mis la leur dans le service public. » Le changement était un acte de foi. Une nouvelle culture aurait des bénéfices immenses. Pourquoi compter, dans ces conditions ? C’était le pari de Pascal.
Ou de Lénine ? La réforme succède à la réforme. Thatcher et Blair en veulent toujours plus. Aujourd’hui, ils regrettent de ne pas être allés assez loin : c’est pour cela que ça n’a pas marché.
La gabegie
Les cabinets de conseil et les « quangos » sont partout. « Les dépenses en conseil du gouvernement travailliste ont été estimées à 70md£ entre 1997 et 2006 (…) La profession elle-même a estimé que quelques 40% de sa production étaient à destination du secteur public. » Les quangos sont des organismes confiés à des ressortissants du secteur privé. Ils répartissent les fonds publics à usage public, sans contrôle démocratique. On y gagne beaucoup d’argent.
L’administration dépense aussi des fortunes en ordinateurs et en avocats. Souvent pour des projets qui avortent. Les entreprises privées sont comme chez elles dans les ministères. Elles détachent des pans entiers de la fonction publique. Inexplicablement, le nombre de fonctionnaires n’arrête pas de croître.
Thatcher, Major, Blair, Brown… et Sarkozy
Ce que révèle le livre aussi est à quel point Thatcher, Major, Blair, Brown et Sarkozy sont faits du même bois. Fascination pour les riches, haine de l’establishment, aucune culture, mais aussi, et c’est plus surprenant, aucune vision. Ils sont excellents dans les situations de crise. C’est elles qui les gouvernent. Ce sont surtout de vilains petits canards. Thatcher doit sa carrière à ce qu’elle était une femme, et à quelques hasards heureux. Blair à ce que les travaillistes ont besoin d’un renouveau, et qu’il est différent de ses collègues.
L’Europe de Thatcheret maintenant
Lire ce livre permet d’expliquer qui nous est arrivé : nous avons appliqué aveuglément la méthode Thatcher, partout. Certes, mais n’a-t-elle pas réussi en Angleterre ? C’est ce que pense Simon Jenkins. Mais pas moi. Il dit que le Thatchérisme a créé un « nanny state », un Etat nounou. L’Anglais en est devenu totalement dépendant. Je crois qu’il a fait bien plus que cela. Il a infantilisé l’entreprise. Voici ce que disait The Economist, récemment : « Entre 1997 et 2007, la Grande Bretagne a connu un boom, en grande partie dans le secteur public et la construction. Des nouveaux emplois ont été créés par l’Etat, et des cabinets de conseil sont apparus pour répondre aux appels d’offres publics. Le capital et l’emploi ont été aspirés par le boom de la construction. Une grosse partie du boom britannique était lié à l’économie domestique ». Et si le Thatchérisme avait été une bulle spéculative ?

Les caractéristiques émergentes du dirigeant

En 30 ans d’existence professionnelle, il me semble avoir vu apparaître un nouveau type de dirigeant. Et cela dans tous les domaines : entreprise, politique, fonction publique. J’ai même assisté à sa prise de pouvoir. Une tentative de présentation de ses caractéristiques.

Le haut fonctionnaire
Le dirigeant d’antan était un gros diplômé de type haut fonctionnaire. Il avait une caractéristique que les psychologues ont trouvé chez l’homme (trop) rationnel : l’incapacité à décider. Mais peut-être n’était-ce pas son rôle ? Il était supposé appliquer les ordres de l’Etat ? C’était un technocrate.
Émergence du dirigeant nouveau
Un nouveau dirigeant a émergé des profondeurs, poussé en grande partie par une sorte de ressentiment. 
Il a fait des études. Mais le système ne l’a pas jugé digne de rejoindre l’élite. On s’attendait à ce qu’il intériorise le mépris que l’on avait de lui. Il s’est jugé victime d’une injustice. Il s’est même dit qu’il détenait la vérité, qu’il devait l’imposer à une complexité incompréhensible, et donc inutile.
Ne pouvant emprunter les voies ordinaires de l’ascension sociale, il a pris des chemins de traverse. Sa force ? Ses faiblesses ! D’une part l’élite sous-estime son petit CV, et pense pouvoir le manipuler pour nuire à ses ennemis, d’autre part, n’étant pas encombré par la rigueur intellectuelle, il produit des idées trompeusement séduisantes. Il est aussi proche de l’idéal américain : focalisé sur un objectif très étroit, pour lequel il donnerait sa vie, il a une énorme énergie, et une capacité de leadership et de décision remarquable.
Nicolas Sarkozy est une forme d’idéal type de ce nouveau dirigeant.
Un esprit non systémique
On a dit de Nicolas Sarkozy qu’il était un Jacques Chirac en sueur. Il est possible qu’il en soit de même de cette nouvelle race de dirigeants. Elle a foi en son énergie : « qui veut peut ». Elle ne comprend pas que le monde est « complexe ». Elle prend toute résistance pour de la mauvaise volonté. Intuitivement, elle est convaincue de la justesse des hypothèses du modèle libéral anglo-saxon.
Quel sera son avenir ? Va-t-elle s’adapter ? Couler avec nos navires ? Laisser la place à un autre type de dirigeant ?

Changer la France, sans effort

L’université est-elle le miroir de la France ? Les salaires des enseignants tendent à s’aligner sur ceux de leurs équivalents américains. Or, les écarts sont colossaux. Cette inflation est incompatible avec un enseignement gratuit. Il me semble aussi voir cette même inflation dans l’entreprise. Les salaires des managers supérieurs n’ont-ils pas beaucoup progressé depuis 30 ans ? Alors, et si notre crise actuelle venait d’un conflit entre le modèle social anglo-saxon qui cherche à s’imposer et nos valeurs traditionnelles ?


La grande transformation
Le modèle anglo-saxon ressemble à celui qu’avaient en tête les Allemands d’avant guerre lorsqu’ils parlaient de « civilisation » : des individus liés par des contrats. Un modèle « a social », qui va main dans la main avec l’économie de marché. 
Ce modèle est une utopie : il disloque les structures sociales nécessaires à l’homme. (Même les élites anglo-saxonnes ne se l’appliquent pas.) C’est pour cela qu’il suscite de plus en plus de mouvements de rejet, partout dans le monde.  

Changement à effet de levier
Face à ce changement, nos gouvernants ont réagi par la révolution culturelle. Les noyaux durs de M.Balladur voulaient un capitalisme à l’allemande. Mme Aubry et ses 35h en appelaient au rite des acquis sociaux. M.Sarkozy désirait probablement imposer le modèle anglo-saxon, victorieux, par la méthode Thatcher. Maintenant on rêve du Mittlestand allemand.
Mais avaient-ils bien compris les Chinois ? Les Chinois combattent l’influence étrangère, incompatible avec leur culture, en s’appuyant sur cette dernière, mais en utilisant les armes de la première. (Avec plus ou moins de bonheur.)
C’est une forme d’effet de levier systémique. Faire le contraire de ce que nous faisons. Autrement dit, cesser d’avoir honte d’être français. C’est ainsi que l’on retrouvera la motivation et les ressources de se remettre en piste.

Paix perpétuelle
Ce n’est pas un appel au nationalisme. Pour bien utiliser nos forces, nous devons comprendre les règles du jeu mondial. C’est ce que l’Allemagne de la seconde guerre mondiale n’a pas réussi. Elle a voulu imposer sa culture au monde. Ou, du moins, lui faire une place de choix, par la force. (D’ailleurs, était-ce sa culture, ou une culture fantasmée ?)
Il ne faut pas s’arrêter là. Le rejet du modèle anglo-saxon, confondu avec celui de l’Occident, est lourd de conflits et de repli identitaire. Pour éviter un âge des ténèbres, il faut, probablement, en appeler à la paix perpétuelle de Kant. C’est-à-dire, faire un monde où l’on ne cherche pas à détruire ce qui est différent, mais à s’en enrichir. Pour cela, il faut peut-être arriver à une forme de dialogue entre cultures, en étayant celles qui ont le dessous, et en endiguant les autres.