L'intellectuel est-il un sadique ?

Une biographe de Sade (Les chemins de la philosophie, France Culture) présentait la première affaire qui a valu à Sade de la prison, différemment de ce que l’on trouve dans wikipedia. En substance, une mendiante s’évade d’une maison de plaisir de Sade, et l’accuse de l’avoir maltraitée. La famille de Sade intervient auprès de la justice (et rémunère la mendiante), pour étouffer l’affaire.

La biographe expliquait, qu’en ces temps, il était d’usage que les femmes pauvres se prostituent, et que flageller une prostituée ressortissait aux pratiques érotiques du meilleur monde. En disant que Sade avait dépassé ces bornes, la femme avait calomnié le marquis, qui, d’ailleurs, avait profité d’un non lieu de la justice. Elle poursuivait en montrant à quel point le marquis avait été un homme charmant, aimé des femmes.

Et les droits de la femme ? Et les droits de l’homme ? Cette intellectuelle, dans d’autres circonstances, ne s’en serait-elle pas émue ?

Ce qui est frappant chez l’intellectuel, c’est son alignement sur les valeurs de l’Ancien régime. S’identifie-t-il au noble, parce qu’il était libre ? Il était au dessus des lois, il ne suivait que son bon plaisir ? L’intellectuel, même académicien, même ministre, s’estime un « marginal ». L’ennemi de l’intellectuel, c’est le peuple, et les lois ? Ce en quoi il diffère du noble. Comme on le lit chez Boni de Castellane, Tocqueville ou d’autres, le noble considérait qu’il appartenait à un écosystème dans lequel tout le monde avait sa place, ce qui signifiait des devoirs.

Sade

Ce que dit wikipedia de Sade : avant d’être embastillé et de devenir obèse, il faisait ce que disaient ses livres. Il exerçait ses fantasmes sur les pauvres, »ou tuez-moi ou prenez-moi comme cela ; car je ne changerai pas« . Sa famille a fait des miracles pour lui éviter la peine de mort.

Sade n’était probablement rien d’autre qu’un grand seigneur, qui n’a rien de plus cher que la liberté, liberté qui signifie être au dessus des lois. Son action même reniait les droits de l’homme. Il était certainement plein de morgue aristocratique. Or 68, l’a absout. Entre l’offense aux bonnes moeurs et les droits de l’homme, 68 a tranché. Sade ou l’esprit de 68 ?

Catherine Robbe-Grillet

Catherine Robbe-Grillet ou le sado-masochisme comme un art. J’ai entendu quelques morceaux d’une interview par France Culture. 
Il en ressortait que ces pratiques correspondaient à un besoin d’une partie de la population. Et que certains les condamnaient par une forme de totalitarisme moral, qui prétend dicter à l’homme ce qu’il doit être. 
Ce terrorisme moral ne semble pas avoir réussi, ou avoir produit une forme d’énantiodromie. En effet, si l’on fait actuellement un tel succès aux livres sado-maso, c’est probablement qu’ils répondent à une aspiration insatisfaite, ou que les règles sociales nous rendent sado-maso. 
(Au passage, je note quelque chose d’étrange. Nos intellectuels louent Sade. Ils se reconnaissent dans sa révolte. Or, ils refusent les conséquences de celle-ci.)

Jean-Jacques Pauvert

La semaine dernière France culture rediffusait une série d’interviews de l’éditeur Jean-Jacques Pauvert. J’ai découvert un homme intéressant. 
A une époque où l’on n’est rien si l’on n’est pas Bac+5, il n’avait pas dépassé la seconde. Et pourtant il m’a semblé bien supérieur à nos grands intellectuels. En particulier, à la ribambelle de philosophes que l’on vénère. Il me semble qu’il a livré un combat contre l’hypocrisie. Pour la liberté de parole. Ou peut-être encore plus pour la liberté de penser. Il semble aussi avoir cherché à lire l’oeuvre comme on l’aurait fait à l’époque de sa publication. Curieusement, il a recherché les procès qu’on lui a faits. Il espérait que l’on y discuterait des raisons de la censure. Mais, il a été déçu. Si je l’ai bien compris, la censure n’a pas de raison. 
Il a perdu la bataille. La publication de l’oeuvre de Sade, le prouve. Il le voyait comme un grand écrivain, original, important. Aujourd’hui, on le lit (ou plutôt on en parle, je doute que beaucoup de monde l’ait lu) parce que c’est « bien » de le faire. Parce qu’ainsi on est un esprit avancé. Un révolté reconnu.

(JJ. Pauvert parle de censure en France.)

Paradoxal Charlie Hebdo

Au temps où la police ne
protégeait pas les caricaturistes
(wikipedia) 

L’attitude de Charlie Hebdo est paradoxale. Pourquoi risque-t-il des vies ?

Une obscure vidéo suscite des mouvements violents au Moyen-Orient. Des Américains sont assassinés. Et voilà que Charlie Hebdo fait de la surenchère. Pourquoiprendre le risque de faire tuer ses concitoyens ?
Trois logiques susceptibles d’expliquer ce paradoxe.
  1. La liberté d’expression. Et si notre réaction aux mouvements moyen-orientaux avait été trop timorée ? Et si nous avions vécu une sorte de Munich du droit d’expression ? Peut-être aurait-il fallu employer le napalm, déclencher un jihad ?… Dans cette hypothèse, Charlie H obéit à la logique du martyr, qui donne sa vie pour une cause qui le dépasse. Mais sommes-nous encore au temps de Jules Valès ou de Daumier ? Le martyr est devenu malaisé lorsque l’on est protégé par la police.
  2. La supériorité occidentale. Les populations du Moyen-Orient semblent particulièrement sensibles à ce qui touche leur religion. Pourquoi les insulter ? Il y a des actes symboliques que nous trouvons inadmissibles, nous aussi. Par exemple, la désacralisation des tombes. Pourquoi ne pas avoir du respect pour ce qui est cher à d’autres hommes, à moins que nous considérions que ces hommes n’en sont pas ?
  3. Le bon plaisir. Et si Charlie Hebdo avait voulu faire un coup publicitaire ? se demandait un journaliste. En effet, et si ses raisons étaient personnelles et non sociales ? Et si ce que défendait Charlie Hebdo était simplement l’acception qu’avait Sade de la liberté individuelle, c’est-à-dire n’obéir qu’à son plaisir, au détriment du reste de l’espèce humaine ? 

Petit traité de manipulation

Nous vivons dans une société où la manipulation est reine. C’est ce que disent les psychologues.

On peut donner un nom à ce mal : le sadisme. À condition de généraliser le cas de Sade. Le sadisme généralisé est, simplement, prendre l’autre comme une chose tout juste bonne à être exploitée.
De même que le crime est le pendant de l’innovation, le sadisme est une interprétation extrême, inattendue, de la liberté individuelle, des droits de l’homme. C’est l’individu contre la société. La manipulation est une pathologie d’une société fondée sur le principe de l’épanouissement de l’être humain. Les Lumières ont connu ce mal, de même que les pionniers grecs de l’individualisme, et c’est notre tour.
Qu’est-ce que la manipulation, au fait ? Nos comportements obéissent à deux mécanismes :
  • Notre raison, qui pèse le pour et le contre, mais qui le fait lentement et douloureusement.
  • Des processus inconscients, extrêmement rapides, qui suivent des formes d’heuristiques.
La manipulation consiste à jouer, chez l’autre, sur les seconds pour lui faire faire ce qu’il ne « veut » pas faire. Et cela afin d’obtenir un avantage personnel. Exemple : si tu ne te tais pas ceci, tu n’auras pas de dessert.
La manipulation entraîne une souffrance du manipulé. La « souffrance au travail », dont il a été question un peu partout dans le monde, en est un exemple. C’est pourquoi il est important de comprendre de quoi il s’agit.
Je m’engage dans une série de billets sur la question. Elle commence par l’exposé de quelques techniques que doit connaître l’honnête homme. Elle se finit (bien !) par ce qu’il faut faire pour éviter la manipulation.
  1. Le sophisme
  2. Les théories de l’influence de Robert Cialdini
  3. Le « framing » (faute d’un nom français)
  4. L’injonction paradoxale
  5. L’agression
  6. Le manipulateur est-il un malfaisant ?
  7. Comment ne pas se faire manipuler ? (et ne pas être un manipulateur…)

Pathologies sociales

Curieusement, l’homme semble avoir un talent pour trahir l’esprit de ses idéaux. Prenons le cas de 68. C’était supposé être la victoire de l’individu contre l’oppression d’une société de vieilles barbes. Mais ce principe a été perverti :

  • Il y a eu résurgence des idées de Sade, revendiqué d’ailleurs par des intellectuels admirés. Tout ce qui compte est mon plaisir, « n’ayez plus d’autre frein que celui de vos penchants, d’autres lois que vos seuls désirs », le reste de l’humanité devenant objet. En petit, il y a le baladeur et des gens enfermés dans leur autisme, en grand, les frasques que l’on prête à DSK, ou le héros de shame.
  • Les droits de l’homme sont devenus une forme de totalitarisme. Ainsi, on peut entendre certains retrouver les accents de la hiérarchie catholique pour appeler la nation à la repentance. De quoi je me mêle ? De quel droit puis-je imposer mes idées aux autres ? Comme le disait Bossuet, parce que j’ai raison et que vous avez tort ?
Pour Durkheim, toute organisation sociale provoque des dysfonctionnements. Par exemple la contre-partie de l’innovation, c’est le crime. Dans notre cas, la contre-partie de l’épanouissement de l’individu, a été la négation de l’autre. Durkheim disait aussi que ce dysfonctionnement est pathologique lorsqu’il inflige une souffrance qui va au delà des seuils historiques. Souffrons-nous excessivement ? En tout cas, même si c’est le cas, une révolution anti 68 ne serait pas judicieuse : elle remplacerait les maux actuels par d’autres, peut-être pas meilleurs. Pourquoi, pour une fois, ne pas chercher à corriger ce qui ne va pas, sans tout casser ?

Créons une médecine des sociétés ?