Étiquette : Sachs
Haïti et colonialisme
Nouvel article sur la transformation d’Haïti en une nation saine : Jeffrey Sachs explique qu’elle n’est pas aussi complexe qu’on le croit.
Si l’on ne l’a jamais réussie, c’est que notre politique « d’aide » a pensé à tout sauf au simple et fondamental.
Réflexion qui pousse la mienne dans un chemin qu’elle avait commencé à emprunter. Au fond, si nos ex colonies sont des pays qui n’arrivent pas à se développer, n’est-ce pas parce que nous avons tout fait pour qu’elles ne se développent pas ? Elles ont absorbé les beaux principes que nous avions conçus pour notre usage, qui ne correspondaient pas à leur culture, mais que nous nous sommes bien gardés de les aider à mettre en œuvre. Tout le monde n’y trouvait-il pas son compte : les bien pensants y voyaient la victoire de leurs nobles valeurs, et les déçus de la décolonisation une juste vengeance ?
Obama : pas prêt ?
Le nouveau correspondant de la BBC aux USA est décontenancé par le manque de rigueur et de rationalité du débat sur les réformes de la santé du gouvernement Obama. Il y voit un mécontentement populaire.
Les arguments échangés sont surprenants, parce qu’incroyablement stupides. Peut-être plus curieux : personne ne semble s’inquiéter de savoir si ses affirmations peuvent être contredites. La rigueur intellectuelle a déserté l’Amérique. Par exemple :
Le NHS, le système de santé anglais, est utilisé comme un repoussoir, la création d’un totalitarisme communiste dément qui laisse crever les faibles et les vieux. D’ailleurs, jamais Stephen Hawking n’aurait survécu s’il avait été soigné par le NHS. Eh bien, Stephen Hawking est soigné par le NHS, et par rapport à la plupart des indicateurs de santé le NHS est nettement meilleur que le système de santé américain. Et en plus, il coûte deux fois moins cher à la nation.
À vrai dire, cette irrationalité m’en rappelle d’autres, que je rencontre tous les jours. Par exemple celle d’un comité de direction effrayé par la situation de son entreprise. Je lui demande des preuves. Le directeur financier tire de sa sacoche un compte de résultat : croissance depuis plusieurs années. Les opinions étaient sans fondement. L’affaire s’est terminée lorsque le PDG de l’entreprise a annoncé une stratégie agressive, et ses raisons. Le comité de direction est sorti gonflé à bloc de la réunion. En fait, il reprochait à son PDG, peu présent, de ne pas s’occuper de lui.
Voici qui va dans le même sens : Jeffrey Sachs, lui, est atterré par la façon dont est traitée la réforme de l’environnement. M.Obama a laissé la bride sur le cou du Congrès, et les intérêts locaux ont triomphé et le projet de loi est un mélange invraisemblable et contreproductif de mesures incohérentes et sans priorité.
Pour Kim et Mauborgne, gourous du management, le rôle du dirigeant est d’écouter les dirigés, puis de prendre, en son âme et conscience, une décision en leur montrant qu’il les a compris, et la logique qu’il a suivie (« Fair Process»). Obama n’assume pas ce rôle.
La situation actuelle s’expliquerait, peut-être, ainsi : l’Amérique fait passer un test à Obama. Elle fait bouger l’avion afin de voir s’il a un pilote. Faute de réaction, l’agitation monte. Alors, Obama est-il arrivé au pouvoir avant d’être prêt à gouverner ?
Compléments :
- L’Ambassadeur d’Angleterre avait raison : La logique d’Obama.
- L’affaire du NHS peut-elle provoquer un incident diplomatique ? Un Anglais qui vit aux USA, et qui commente le billet de la BBC, se dit scandalisé et heureux de revenir bientôt en Europe ; The Economist s’est cru obligé d’entrer en lice : Keep it honest, Healthier than thou…
- M.McCormack, un spécialiste de la vente, dit que ce qui rend fou un client, c’est que son fournisseur ne se rende pas compte de ce qui le rend fou (MCKORMACK, Mark H., On Selling, Newstar, 1996.) M.Obama est peut-être bien dans cette situation.
- J’ai déjà traité cette question, mais un peu différemment : Réforme du système santé américain : cas d’école.
- L’attitude du peuple américain me ramène à une question dont j’ai déjà parlé : le populisme. Il y a deux stratégies face à la manifestation irrationnelle d’un peuple : l’encourager (populisme), en tirer des décisions fermes et « justes » (au sens de « fair » – leadership).
Devises
- Il y a 100 ans, étalon-or, qui s’effondre aux environs de 14.
- Redémarrage dans les années 20, mais le manque d’or aurait produit une contraction monétaire, et contribué à la grande dépression.
- Après la guerre de 40, le dollar est monnaie de réserve. Il est convertible en or (en théorie probablement, puisque sinon on serait ramené au cas précédent).
- En 71, Nixon supprime la convertibilité, qui devient difficile : il imprime des billets pour les besoins de la guerre du Vietnam.
- Le lien étroit demeurant entre les monnaies mondiales et le dollar aurait créé la crise actuelle : le laxisme américain aurait fait enfler la masse monétaire américaine, et donc mondiale, d’où crédit facile…
- L’avenir serait à un « panier » de devises réparti suivant les forces relatives de chaque nation.
N’oublions pas les responsables de la crise
Il semblerait que l’Eglise ait demandé de prier pour les victimes de la crise. Ce qui m’étonne est que l’on ait aussi peu parlé de ses responsables.
Ennuyeux, si nous ne comprenons pas ce qui s’est passé, nous recommencerons. Or, dit Jeffrey Sachs (Blackout and Cascading Failures of the Global markets, http://www.sciam.com/, 22 décembre), tout étant lié 1) il en faut bien peu pour faire s’effondrer notre château de carte 2) et ce château n’est pas seulement l’économie humaine, mais l’équilibre de la planète
les paris téméraires que le monde a pris durant la récente bulle financière ne sont rien par rapport aux paris à long terme que nous avons pris du fait de notre incapacité à attaquer les crises interdépendantes de l’eau, de l’énergie, de la pauvreté, de l’alimentation, du changement climatique.
Peut-être que si l’on en a peu parlé c’est parce que responsabilité est synonyme de punition. Or, punir les coupables les plus évidents, les financiers pour l’Occident, l’Occident pour le reste du monde, serait suicidaire. D’ailleurs, le premier réflexe qu’a eu l’Occident a été un plan sans précédent d’aide à ces coupables. Les opinions publiques ont bien peu résisté. Quant à l’Orient, il a peut-être cru un instant qu’il pourrait dénoncer nos vices, il se rend compte maintenant qu’il va en être la première victime. Même le très exemplaire Toyota découvre les dangers de sa conquête commerciale du monde. En fait, les coupables les plus évidents ne sont pas humains, mais sociaux.
- Amnésie. Comme le dit Jeffrey Sachs et comme il est déjà apparu dans ce blog, il semble bien que non seulement notre crise ressemble à celle de 29, mais que les mesures qui en avaient découlé étaient fort intelligentes. Elles ont été en partie démantelées.
- Irresponsabilité. L’irresponsabilité a été élevée au rang de vertu par le monde anglo-saxon. Détourner la loi de son esprit y est appelé « innovation ». Mal profond : la culture américaine veut que l’homme fasse ce qu’il veut à l’intérieur d’un cadre qui lui est fixé par la loi. Tout ce qui n’est pas interdit est permis. D’ailleurs, l’irresponsabilité n’est pas qu’anglo-saxonne. Si la nôtre a moins de conséquences, c’est plus faute de talent que de bonne volonté. Et l’irresponsabilité gagne le monde avec le modèle anglo-saxon.
Sumantra Ghoshal, qui faisait déjà ce dernier constat lors de l’éclatement de la Bulle Internet, montre que les réglementations encouragent l’irresponsabilité. J’irai plus loin, tout ce qui semble être une solution à nos vices ne fait que les empirer (un coupable de plus : ce blog).
Seule solution efficace : augmentation massive de « l’anxiété de survie » de la planète. Tant que nous n’aurons pas vu que nos actes ont des conséquences, tant que les financiers n’auront pas acquis une conscience, tant que les américains n’auront pas saisi que l’essence de la démocratie est la « vertu » (i.e. chercher ce que veulent vraiment dire les lois et non les détourner de leur signification), tant que le « service public » français ne saura pas qu’il est au service du public, tant que nous passerons au feu rouge… nous n’aurons pas d’avenir.
Cette prise de conscience est la condition nécessaire pour la gestion durable de tout « bien commun ».
Compléments
- Les premières mesures de sauvetages de nos apprentis-sorciers furent le plan Paulson. Elles ont soulevé finalement peu d’objections : Pourquoi le plan Paulson a-t-il été voté ?
- Sur le modèle des anxiétés, comme outil de conduite du changement : Serge Delwasse et résistance au changement.
- De l’irresponsabilité comme vertu : McKinsey explique la crise.
- GHOSHAL, Sumantra, Bad Management Theories Are Destroying Good Management Practices, Academy of Management Learning and Education, 2005, Volume 4, n°1.
- Sur le démantèlement des mesures prises suite au crash de 29, voir la référence de : Crise : les économistes en accusation.
- Ma remarque sur la culture américaine vient de : CROZIER, Michel, Le mal américain, Fayard, 1981. Et celles sur la « vertu » des démocraties, de Montesquieu (De l’esprit des lois).
- Sur le traitement de la gestion du bien commun par l’économie : Governing the commons.
- Quant à nos dérèglements nationaux, ils sont probablement le mieux illustré par la déroute de 40 : avant même que la guerre ne commence, chacun renvoyait la responsabilité de la défaite aux autres (BLOCH, Marc, L’étrange défaite, Gallimard, 1990). Mais le génie anglo-saxon ridiculise le nôtre. Nous ne nuisons qu’à nos intérêts, lui menace la planète.
- L’irresponsabilité est la marque de fabrique de l’individualisme, invention de l’Occident : l’individu pense être seul au monde (voir Norbert Elias). Mieux, l’Anglo-saxon est convaincu que c’est l’homme qui le fabrique (voir Droit naturel et histoire, et Hobbes).
Dr Doom
L’Amérique a-t-elle été aux prises avec une très longue crise de folie ?
Discussion hier soir avec Fouad Sassine, qui vit aux USA. Il me parle de Nouriel Roubini, un économiste très écouté, depuis peu. Il annonce l’apocalypse.
Le plus inattendu. Un appui à une idée récurrente de ce blog. Je crois que l’Amérique, depuis une vingtaine d’années, a été prise d’une crise idéologique sans précédents. Un nouveau millénarisme. Le marché totalement non régulé devait conduire le monde. Le rôle de l’Amérique c’était installer ce marché. D’où dix faillites de pays émergents (dont la crise du Sud est asiatique, et le désastre russe), la nouvelle économie et la bulle Internet, la guerre d’Irak. Et bien, le point culminant de cette crise de folie aurait été les USA sous la présidence de George Bush :
Nous sommes en train de sortir de huit ans d’une administration fanatique, zélote du marché libre, qui s’est opposée à toute réglementation financière. A cause de leur stupidité, nous sommes plongés dans la plus grave crise financière depuis la crise de 1929. Et maintenant, ils tombent dans l’excès inverse.
(…) Mais si l’on veut blâmer le régulateur, il faut d’abord regarder du côté de l’administration qui ne croyait pas à la supervision des marchés. Vous rendez-vous compte ! On accordait des crédits immobiliers à des gens sans leur demander leurs fiches de salaires, avec le moins de documents possibles, sans exiger d’acompte, en les attirant avec un taux d’intérêt très attrayant au départ. Cette administration croyait soit disant à l’auto-régulation. En fait, elle ne voulait surtout pas de réglementation. Elle croyait dans la discipline des marchés, on a vu que cela ne veut rien dire. Elle parlait de gestion des risques, mais les managers se sont appliqués à les ignorer… Il ne faut pas blâmer le régulateur. Le vrai responsable, c’est l’administration Bush qui a encouragé ce laisser-faire.
Compléments :
- Le texte que je cite (qui donne les coordonnées du Blog de Nouriel Roubini) : GASQUET (de), Pierre, ROBERT, Virginie, Nouriel Roubini : Nous n’échapperons pas à la pire récession depuis quarante ans, Les Echos.fr, 24 septembre 2008.
- Un article de Jeffrey Sachs, qui me semble d’accord avec Nouriel Roubini sur ce qu’il faut faire : How to fix the US Financial Crisis (http://www.sciam.com/). Il ajoute que les USA vont devoir relancer leur économie en exportant et en favorisant la consommation asiatique. (D’où politique monétaire appropriée.)
- Sur la crise idéologique qui a (?) secoué les USA : Grande illusion, Neocon, Consensus de Washington.
- Pourquoi les pays repliés sur eux-mêmes menacent les USA : Démocratie américaine.
- Sur ce qui semble l’idée générale des solutions proposées à la crise : And now the Great Depression.
