J’ai lu Le meilleur des mondes alors que j’étais adolescent. Depuis, j’étais convaincu qu’il était aux USA ce que 1984 était à l’URSS. Il y a quelques temps, on m’a dit que je me trompais. Effectivement, un personnage s’appelle Lenina, un autre Marx. Pas très américain, même si l’on compte les ans à partir de « Ford ».
Seulement, le livre a été écrit en 1931. On ne connaissait pas encore Staline en Occident. L’URSS d’alors ne devait pas sembler à ses contemporains très différente de la France révolutionnaire à l’aristocrate anglais de la fin du 18ème : un régime aux idées dangereuses par leur sulfureuse séduction, mais pas le Goulag et le règne de la terreur.
En me re penchant sur le livre, j’en suis arrivé à faire l’hypothèse qu’Aldous Huxley envisageait une convergence des modèles américains et soviétiques. Un communisme de la grande consommation. Automatisation et société du loisir. Les deux modèles ayant, au fond, un objectif semblable. En cela, il semble retrouver le cauchemar de Tocqueville, la peur d’une dictature de la masse. (La dictature du consommateur ?) Une humanité inculte et décérébrée. Du pain et des jeux. L’anti-thèse de l’aristocratie.
Ce qui est frappant est le parallélisme des histoires russes et américaines. Après guerre ce sont deux technocraties. Aujourd’hui, elles sont dominées par l’inculture crasse de l’oligarque russe ou du patron du GAFA. Ce modèle a gagné le monde. La massification de l’enseignement supérieur en a abaissé terriblement le niveau. Il n’y a que les universités d’élite anglo-saxonnes qui semblent avoir résisté.
Il y aurait, donc, effectivement, une tendance à l’égalité des conditions (car ce qui les séparait était la formation initiale, qui est un conditionnement). Mais pas, nécessairement, à l’abrutissement. Avons-nous reculé pour mieux sauter ? Peut-être avons nous à inventer l’aristocratie de masse ?