Qui connaît ce grand humaniste Konrad LORENZ?

Quel bonheur de re découvrir Konrad LORENZ au hasard d’un article jauni datant de 1980 (?) exhumé lors du tri de mes archives perdues!

LORENZ né à Vienne en 1903, a été prix Nobel de Médecine en 1973 pour ses découvertes sur « l’organisation et la mise en évidence des modes de comportement individuel et social« . Il s’agit du seul prix Nobel jamais remis à un spécialiste du comportement.Ces travaux constituent les fondements d’une nouvelle discipline de la biologie : l’éthologie ou l’étude du comportement des espèces animales. LORENZ, est surtout un vrai humaniste et ce malgré un passage délicat en 1940, qui lui a valu de nombreuses attaques de la classe scientifique. Ce biologiste de formation, a succédé à KANT à la chair de philosophie de KONIGSBERG.

Dans cet article, LORENZ, alors âgé de près de 80 ans, explique pourquoi le comportement de l’homme du XXème siècle est suicidaire et propose des remèdes. Il rappelle qu’il a publié en 1969 « l’agression » ouvrage dans lequel il explique que les animaux, les hommes y compris, ne sont pas les bons sauvages chers à JJ ROUSSEAU. Ils sont agressifs et hiérarchisés ainsi, l’animal privé d’exercer son agressivité tombe malade.

Est ce à dire que l’homme n’est qu’un animal? LORENZ précise que l’Homme possède des facultés propres acquises par l’instinct et l’inné, mais il n’est pas une page blanche à la naissance. Il n’est donc pas malléable à merci et son comportement ne peut être modifié dans n’importe quelle direction. Les travaux de Konrad LORENZ, et d’autres, ont permis à la pensée biologique de se faire une place dans les sciences du comportement humain.

Nous ne serions donc pas égaux et la base de cette inégalité est d’origine biologique ce qui sous tend qu’il existe des différences de capacités entre les hommes. LORENZ explique que l’égalitarisme a une responsabilité dans ce qui se passe dans le monde (de 1980).

Les analyses scientifiques et philosophiques de LORENZ débouchent sur un véritable humanisme et une vision prémonitoire. Déjà en 1973 LORENZ parle des huit péchés capitaux :

  1. le surpeuplement,
  2. la dévastation de l’environnement,
  3. la tiédeur de l’homme moderne,
  4. la course contre soi-même,
  5. le risque de dégradation génétique,
  6. la rupture de la tradition,
  7. la contagion de l’endoctrinement,
  8. le développement de l’arme nucléaire.

LORENZ détermine une marque d’auto-domestication qui modifie physiquement et moralement l’espèce humaine vers plus d’intelligence et moins de fierté. Ce phénomène est poussé par l’espace sur le globe, qui se réduit sous l’influence du commerce et des communications qui poussent vers une uniformité accélérée. (On est en 1973!) Le phénomène sélectif naturel, qui a fait notre grandeur, n’est aujourd’hui gradué que par la seule capacité économique…

LORENZ de conclure que la catastrophe est inéluctable et le remède est l’éducation.

N’est ce pas là une vision très prémonitoire de ce que nous voyons aujourd’hui? Ne faudrait il pas vite relire LORENZ? Je vous le recommande car c’est riche, très riche!

Y a-t-il des civilisations supérieures ?

M.Guéant affirme qu’il existe des civilisations supérieures. Question de « bon sens ». Le mien ne s’y retrouve pas. Qu’est-ce qu’une civilisation ? Comment classifier des civilisations ?

Curieusement, les penseurs allemands ont opposé « culture » et « civilisation ». La première était caractérisée par sa dimension sociale, la seconde était la création des droits de l’homme, un réseau d’individus reliés par contrats. La « civilisation » était le mal.

J’aurais tendance à penser, avec les ethnologues, que la seule notion un peu claire est celle de « culture ». C’est-à-dire les règles (majoritairement implicites) qui guident les comportements collectifs d’un groupe. Nouvel écueil. Dès qu’il y a groupe, il y a culture. En particulier, on parle de « culture d’entreprise ». De quelle culture s’agit-il ? M.Guéant pense peut-être « culture nationale », ou extranationale. Sa civilisation serait-elle celle de l’Occident ? Mais l’Occident n’est pas homogène ! Le nord de l’Europe rejette le sud, paresseux, « anglo-saxon » est souvent un terme injurieux, les USA sont fondés sur le rejet de la « culture » européenne… Même la science n’est pas une valeur universelle : une grosse partie de l’Amérique est créationniste. À moins d’en revenir à la définition allemande de civilisation : notre point commun est l’individualisme ? Mais y a-t-il accord sur ce que signifie « individualisme » ?

Et puis comment démontrer qu’une culture vaut mieux qu’une autre ? Les civilisations grecques et romaines ont cédé à leurs vices de forme et aux invasions « barbares ». Les vagues des « sauvages » indo-européens ont balayé des cultures sédentaires. Qui était supérieur ? Les « sauvages », comme le pensaient les Allemands d’avant guerre, ou les sociétés qu’ils ont asservies, probablement plus proches des nôtres ?

Plus prometteur : certaines cultures ont exercé un attrait sur les autres. La modernité occidentale et l’avantage (parfois militaire) qu’elle apportait a fasciné. Mais est-ce toujours le cas ? Les révolutions arabes, par exemple, paraissent motivées par le désir de remplacer des élites occidentalisées par une société islamique.

Dernière tentative : quitte à être individualiste, dans quelle culture l’homme trouve-t-il le mieux son compte ? Bizarrement, ici, les scientifiques semblent proches de Jean-Jacques Rousseau : la société n’est pas bonne pour la santé. Si elle a protégé l’espèce, elle contraint ses membres à des « changements » extrêmement douloureux.

En fait, notre culture nous façonne, elle nous dicte le comportement nécessaire à la maintenir en vie. C’est probablement pour cela que la plupart des peuples se désignent, eux-mêmes, comme « les hommes ». Ainsi, pour les Chinois anciens, ne pas connaître les rites est être « barbare ». Alors, M.Guéant a-t-il retrouvé un réflexe vieux comme le monde, celui du « nous » contre « eux » ?

Et si l’on mettait le doigt là, paradoxalement, sur quelque chose qui nous est propre ? Et si l’innovation occidentale, celle des Lumières, celle qui explique à la fois la création des USA et la pensée de Kant ou de Hegel, était l’idée qu’il n’y a  pas « d’eux » et de « nous » ? Que notre avenir est une fédération de cultures qui s’enrichissent mutuellement ?

En fait, M.Guéant a repris littéralement la théorie du « droit naturel » des néoconservateurs. Son principe est que ce à quoi tiennent les néoconservateurs sont des valeurs supérieures. C’est ce que comprend, dans un flash, tout bourgeois assistant devant sa télévision aux émeutes de 1968. Malheureusement, il n’est pas certain que cette « civilisation » d’angoissés attachés à leurs avantages acquis ait quoi que ce soit de supérieur, de séduisant ou même la moindre capacité à survivre à la marche du temps. 

L’art de la relation client : conclusion provisoire

Quel enseignement tirer de ma série sur « l’art de la relation client » ?

Que l’individu ne pèse pas lourd face à l’entreprise.

Je lis beaucoup les Anglo-saxons. Je les vois très inquiets de la menace que constitue pour la liberté humaine l’Église ou l’État, mais jamais des dangers que représente l’entreprise. Pourtant, non seulement les entreprises sont devenues bien plus puissantes que certains États, mais encore elles tendent à se liguer, explicitement ou pour des raisons systémiques.

Rousseau pensait que seule une « égalité de forces » pouvait nous éviter l’asservissement. Ce raisonnement fait l’hypothèse que la logique de la vie est l’affrontement. Il me semble que tant que l’on fera ce type d’hypothèse, il n’y aura que mesure et contre-mesure. Nous ne serons libres que lorsque nous serons convaincus que nous sommes dans le même bateau ?

Choisir un président (4) : leadership

La théorie du leadership joue un rôle central dans la culture anglo-saxonne et dans les cours de MBA. Peut-on l’appliquer à nos élections ?

Traditionnellement, le leader est le pasteur du troupeau. Aurions-nous besoin d’un Führer ? En fait, la définition des théories du management sont plus acceptables pour notre amour-propre. Le leader, selon John Kotter (Leading change), est l’homme qui sait « conduire le changement ». Il a une vision pour l’avenir du groupe, et elle réussit.
Cette vision (parfois appelée « stretch goal ») paraît évidente à tous. Autrement dit, il y a probablement de l’intérêt général là-dedans, comme chez Kant et Rousseau. Mais cela va peut-être plus loin que chez eux : l’intérêt général pourrait avoir besoin d’une « réinvention » pour être opérationnel. C’est d’ailleurs ce que dit Chester Barnard (The Functions of the Executive), un autre théoricien des sciences du management.

Dans l’entreprise, cette réinvention se nomme nouveau « modèle économique ». Pour une nation on parlera de « projet de société ». Un tel « projet » n’est pas unique. Ce qui compte est qu’il réponde aux problèmes perçus par la nation – qui se résument probablement à l’idée que notre situation n’est pas « durable ». Et ce n’est pas « the one best way » de Taylor, un processus pour machine. C’est un problème à résoudre ensemble, le leader donnant un objectif à atteindre et une méthode de travail au groupe. 
Napoléon fournit une métaphore explicative : s’il a le génie de la stratégie, il ne peut réussir sans son armée. Paradoxalement cette stratégie semble à la dite armée la solution de la bataille, alors que c’est à elle de se sacrifier pour la gagner.

Pour une 6ème République ?

Si l’on confronte notre 5ème République avec les idées des Lumières, on obtient quelque chose de ridicule : un exécutif, qui donne des ordres au législatif.

Comment fonctionnerait un système selon le goût des Lumières, au fait ?
Le législatif (l’assemblée nationale) aurait pour mission de comprendre l’intérêt général, ou « bien souverain ». L’exécutif le mettrait ensuite en place.
Cela demanderait un nouveau type de députés. Non seulement, ils ne devraient pas être à la botte du pouvoir ou d’un parti, comme aujourd’hui, mais ils ne devraient pas non plus être exclusivement des lobbyistes pour les intérêts particuliers de leurs électeurs. L’expression de l’intérêt général sortirait de leurs débats. Ce qui leur demanderait d’être des esprits supérieurs.

L’intérêt commun, seule source de légitimité, s’exprime dans ce que Rousseau appelle la volonté générale. Celle-ci, à son tour, se traduit en lois.
( …) On accède aux lumières, non en se fiant à l’illumination d’un seul, mais en réunissant deux conditions : d’abord choisir des « hommes éclairés », c’est-à-dire des gens bien informés et capables de raisonner ; ensuite les conduire à chercher « la raison commune », en les mettant donc en situation de dialogue argumenté. (TODOROV, Tzvetan, L’esprit des Lumières, Le Livre de Poche, 2006)

Compléments :

  • Le bug vient probablement de De Gaulle, qui estimait que seul le système monarchique, dans lequel le roi est susceptible de connaître l’intérêt général était adapté à la France. 

The Western illusion of human nature, Marshall Sahlins

« La civilisation occidentale a été construite sur une idée perverse et erronée de la nature humaine ». Sahlins, Marshall, The Western illusion of human nature, Prickly paradign press, 2008.
Les Grecs d’il y a 25 siècles décrivaient leurs maux de la même façon que nous le ferions aujourd’hui. Le néoconservatisme, par exemple, y avait un autre nom, mais les mêmes effets. L’histoire est un éternel recommencement. 
Tout cela tient à une hypothèse inconsciente. Poussé par ses instincts, l’homme fait le mal. Il faut le contrôler par la culture (la loi et la morale).
De ce fait, notre histoire a été une oscillation entre deux tendances, bougeant en réaction l’une avec l’autre. 
La première, que l’on trouve chez Platon (ou dans les monarchies, plus récemment chez les néoconservateurs et dans notre haute administration), veut que le bien soit imposé au peuple par une élite bien née et correctement formée. La seconde estime que c’est l’équilibre de forces égales qui produit le bien (cf. la main invisible d’Adam Smith ou les théories de Rousseau).
Les deux peuvent coexister, d’ailleurs : l’élite égalitaire anglaise ou grecque, en concurrence parfaite, gouverne une masse à l’instinct bas.
En fait, cette hypothèse est fausse. La science constate que la culture a précédé (de millions d’années ?) l’homo sapiens, qui, par ailleurs, a un cerveau fait pour gérer une sorte d’écosystème extrêmement complexe (« le cerveau humain est un organe social »).
Et elle ne correspond à rien de ce que pensent les autres cultures. Elles estiment que « l’essence humaine existe dans et en tant que relation sociale », et, même, que l’humain est à l’origine de tout, autrement dit que l’animal descend de l’homme, ou est une forme d’homme. 

DSK consentant

L’affaire DSK se dirigerait vers un rapport sexuel entre adultes consentants.
Je me demande si, longtemps, cet argument n’aurait pas été irrecevable en France. Les héritiers de la République et de Rousseau pensaient qu’il ne pouvait pas y avoir contrat entre un oligarque et une chambrière, qu’un contrat entre forces disproportionnées est fatalement léonin.
Il est vrai qu’encore avant, trousser les domestiques était certainement un signe d’une robuste constitution. Serait-ce cela le néoconservatisme : un retour vers l’Ancien régime ?
Compléments :

Religion de l’Homme

Durkheim estime que la religion moderne est celle de l’Homme. L’Homme s’entendant comme ce que nous avons tous en commun – à ne pas confondre avec l’utilitarisme égoïste anglo-saxon. Cette religion est née avec les Lumières, elle a été théorisée par Kant et Rousseau, et sa patrie est la France. Elle est le seul moyen d’apporter un peu de cohésion à une humanité dont les éléments sont éloignés par « le progrès incessant de la division des tâches » inhérent à notre mode de développement. Elle est une continuation de la religion chrétienne qui a « érigé (l’individu) en juge souverain de sa propre conduite ». C’est la religion de la raison. Nous devons l’utiliser pour prendre des décisions qui sont bonnes pour l’Homme.
Vu l’état de l’humanité, il semble que nous ayons encore beaucoup de travail à faire dans l’art du bon usage de la raison… 

L’homme est nécessaire à la nature ?

L’homme serait un facteur favorable à la biodiversité. C’est l’idée la plus surprenante que je retiens du Développement durable de Sylvie Brunel.
Du coup, j’en viens à me demander si nous sommes manipulés par des idéologies erronées. L’idéologie anglo-saxonne de la nature vierge et de l’homme nuisible. Mais aussi la doctrine rousseauiste qui veut que la société corrompe tout et qui pleure sur une communauté initiale et bénie de chasseurs cueilleurs, après laquelle Lévi-Strauss a couru toute sa vie.
Et si, comme dans la pensée chinoise, l’homme était au centre du monde, au sens ou il est essentiel pour son bon équilibre ? Et si les inquiétudes de Rousseau et des écologistes anglo-saxons tenaient non à un vice de l’homme en général, mais à celui de leur société propre : une forme de parasitisme, non durable ?

Libéralisme

En réfléchissant à ce blog, je découvre que l’on y trouve deux définitions de « libéralisme », au moins dans son acception initiale :

  • Celle de Rousseau, pour qui la liberté de l’homme ne s’obtient que par une « égalité de puissance » : aucun homme ne doit pouvoir en asservir un autre. Avec regret d’un paradis perdu.
  • Celle de Mill, qui pense que la société doit, avant tout, créer des hommes de caractère. C’est de l’affrontement de leurs idées que surgira le progrès et le bien.
Il est possible qu’il faille mélanger les deux : la société doit développer des individus vigoureux, faire fructifier leurs talents, mais veiller à ce qu’ils ne puissent pas souffrir d’une insuffisance de « pouvoir ». (Ce à quoi Mill était sensible : cependant, il avait surtout peur que l’individu d’exception ne soit écrabouillé par la masse.)