Vil Rousseau ?

On entend dire que Rousseau a donné ses enfants à l’assistance publique, en pensant faire leur bonheur.

Une de ses lettres ajoute :

Si j’étais contraint de recourir au métier d’auteur, comment les soucis domestiques et les tracas des enfants me laisseraient-ils, dans mon grenier, la tranquillité d’esprit pour faire un travail lucratif ? (…) Il faudrait donc recourir aux protections, à l’intrigue, au manège, briller quelque vil emploi

On loue la modestie de sa vie. Son métier est de copier de la musique. Il a donc bonne conscience. Mais n’est-il pas, au fond, abject ? Sa femme n’est-elle pas l’esclave de son bon plaisir : elle fait le ménage, la cuisine et satisfait ses besoins sexuels ? Et elle ne peut même pas garder des enfants parce qu’ils troubleraient son illustre mari ? La considère-t-il comme un être humain ? Et ce mec a osé parler de droits de l’homme ?

Pompier Rousseau

La vie du douanier Rousseau, par ceux qui l’ont connu (Bonjour Monsieur Rousseau, une émission de 1950, rediffusée par France culture.)

Un retraité miséreux, à l’esprit d’enfant, mauvais musicien et peintre amateur, lancé par des Bobos (Apollinaire, en particulier), qui aiment à s’encanailler et dont il est le bouffon ? Et qui ont fait main basse sur ses toiles, à sa mort ?

Curieusement, il ne voulait pas peindre ce qu’il a peint. Sa main ne lui obéissait pas. Son idéal était pompier.

Pacifique

L’exploration du Pacifique. Une série d’émissions paisibles. Idéales pour l’été. Une rediffusion de France culture. (Le Pacifique, en long et en large : première de dix.)

On suit Bougainville et Cook. Et on découvre les hasards de la navigation. Les erreurs se mesuraient en milliers de kilomètres ! A tel point que l’on craignait de venir se fracasser contre quelque terre inconnue. Et ce d’autant que l’on s’est longtemps gardé de donner des informations exactes sur ses découvertes. Si bien que les cartes étaient fantaisistes. Je me suis demandé si le progrès des sciences n’avait pas fait massivement régresser les connaissances humaines. Et si ce n’était pas toujours le cas. Chaque découvreur croit qu’il peut se passer de ce qui l’a précédé ?

Il était aussi question de navigateurs de Dieppe, qui auraient parcouru le monde au quinzième siècle (avant Colomb) et auraient produit des cartes relativement précises, dont une de l’Australie ! Mais eux, leurs voyages et leurs cartes auraient disparu de la mémoire collective.

Ces voyages étaient l’aventure, au sens premier du terme. On ne savait pas ce que l’on allait trouver. Et tout ce que l’on trouvait était extraordinaire, pays, nature, sociétés. Peut-être même fut-ce la dernière fois que l’on a connu de véritables aventures.

Au fond, la véritable recherche de ces navigateur était la connaissance de la nature humaine. On était au temps de Rousseau. Ce qu’ils ont trouvé était bien plus extraordinaire que de bons sauvages. Il y a ceux qui vous agressent sans vous connaître, ceux qui vous séduisent, ceux que vous laissez indifférents, car ils n’ont aucun désir, et qui n’ont d’ailleurs pas besoin de chef, et probablement beaucoup d’autres. Ils ont découvert la complexité humaine.

L’enfance de Rousseau

Rousseau aurait-il inventé l’enfance ? C’est la question que je me suis posée en écoutant un débat d’universitaires sur L’Emile. (In our time, BBC 4.)

Soudainement, les premiers temps de l’homme sont dignes d’intérêt. Un temps d’innocence, qu’il faut protéger et rendre paradisiaque. Le vert paradis des amours enfantines. Le petit homme est devenu un jouet pour les grands ?

Quant à Rousseau, il était plein de contradictions, et n’arrêtait pas de changer d’avis, et même de religion, et on ne sait pas trop ce qu’il croyait. Un des universitaires estimait qu’il devait son succès, comme tous les succès, à ce que sa pensée avait été mal interprétée.

Il se peut aussi qu’il soit arrivé à formuler une idée dont l’heure était venue. Quand la mortalité infantile baisse et que l’on ne demande plus à l’enfant de travailler, l’enfance peut être inventée ?

Douanier Rousseau

Samedi dernier, visite à l’exposition Douanier Rousseau d’Orsay. J’ai regretté qu’elle ait cédé à la mode qui veut, depuis quelques-années, que l’on mélange des oeuvres. J’aurais préféré rester dans l’univers de Rousseau. Et ce d’autant que les autres oeuvres font un contraste désagréable, et qui ne leur est pas favorable. Elles ont, elles aussi, besoin de construire leur univers.
Une question qui s’est posée aux contemporain de Rousseau était : sait-il peindre ? Il ne semble pas avoir appris. En revanche, il a une technique très supérieure à celle  des Beaux Arts. Il a créé un monde à lui. Mais un monde qui nous parle.
Peut-être nous dit-il, comme l’autre Rousseau, de nous méfier de la société ? A trop forte dose, elle assèche le génie, l’art et le coeur ?

2013, crises, cycles et modèles

Quelques idées reviennent régulièrement depuis le début de ce blog. Tout d’abord, c’est un blog de crise. Et la crise est un changement subi qui demande un « dégel » douloureux de nos certitudes. Ensuite, que le monde passe régulièrement du Yang au Yin, et inversement. Autrement dit après une phase macho et libérale, la société et ses valeurs reviennent en force. Enfin, que j’ai toujours tort. Petit à petit ce blog en arrive à des modélisations simples de l’évolution des choses.

  • Notre cycle libéral ressemble à celui qu’a connu le 19ème siècle. Un afflux de main d’œuvre permet à certains une accumulation de capital. Ce capital concentré permet d’innover. Jusqu’à ce que le déséquilibre d’accumulation provoque une crise (un demi-siècle de guerres, la dernière fois). D’où replâtrage = systèmes de solidarité. Le plus amusant, peut-être, est de voir apparaître régulièrement les mêmes idées. Comme au 19ème, nous découvrons que ce qui nous semblait simple bon sens était manipulation, qui voulait donner une preuve « scientifique » de ce que le riche devait être riche. Pour connaître la réussite littéraire, il suffit de dépoussiérer les succès de la fin du 19ème.
  • Le modèle anglo-saxon pourrait être celui de la piraterie. Un groupe d’hommes se met d’accord, par un contrat plus ou moins explicite, pour exploiter un filon. Organisation naturellement démocratique. Une fois le filon mis à jour, il peut-être exploité par un monopole bureaucratique. D’où une dialectique adhocracie (pirate) / monopole, bien connue des livres de management. Ce dispositif conduirait, comme en Grèce, à deux classes : hommes libres (philosophes) / esclaves.
  • Le modèle naturel de la France, serait-ce la République ? L’économie sociale ? La République n’a rien à voir avec la démocratie, qui est une assemblée libertaire refusant l’existence même de la société. La République, au contraire, est dirigée par l’intérêt général. C’est un dispositif qui permet à des individus égaux de vivre libres. Notre histoire depuis les Lumières pourrait être le changement que réclame ce modèle. C’est-à-dire une répartition égalitaire de lacapacité de penser. Le changement aura réussi, lorsque les institutions de la 3èmeRépublique pourront fonctionner, sans instabilités. Et que l’on pourra jeter le despotisme éclairé de la 5ème.
  • N’est-ce pas la capacité de fascination que suscitent ces modèles qui leur fournit leur énergie ? L’esclave anglo-saxon veut devenir maître, et ses efforts démesurés font fonctionner la société, et permettent l’oisiveté de la classe dominante. (Cf. l’histoire de la City.) De même, en France, c’est le provincial (avant guerre) et l’immigré qui veulent s’intégrer à l’élite nationale qui donnent à celle-ci les moyens de ses désirs. Mais, un modèle social qui repose sur l’exploitation de l’homme par l’homme est-il durable ? 
  • Un modèle qui pourrait expliquer tous les autres… La vie serait le triomphe de la complexité sur la concurrence parfaite, qui ne laisse émerger que des clones identiques. Cette complexité serait forcée à l’innovation par l’attaque de parasites simplistes (virus notamment). Retour au Yin et au Yang ? A la lutte éternelle entre la société, raffinée et sophistiquée, et l’individualisme, à intellect restreint ?

Confucius et le libéralisme

Confucius aurait aimé travailler à la définition des mots, paraît-il. Il semblait penser qu’elle déterminait la bonne santé du monde. Je me demande s’il ne voulait pas dire que les mots ne sont pas neutres, ils sous entendent comment réaliser ce qu’ils désignent. Un exemple :

Que veut dire libéralisme ? Il semblerait qu’il y ait une définition française et une définition anglo-saxonne. Sur le fond, il y a accord. Il s’agit de la liberté de l’homme. Mais libéralisme n’est pas que cela.
Pour des gens comme Montesquieu, Rousseau et Pierre Manent, être libre c’est ne pas se faire asservir. La liberté résulte d’un « équilibre des forces », dit Rousseau. Mais n’est-ce pas l’image même de la France ? France dont les dysfonctionnements garantissent notre liberté ?
Madame Thatcher, elle, répond que la société n’existe pas. L’Anglo-saxon est libre, parce qu’il n’y a rien au dessus de lui. Et, effectivement, la haute société anglo-saxonne est libre, depuis l’âge des ténèbres.
Chaque définition est donc lourde de conséquences. L’Anglo-saxon ne veut pas de société, il la détruit en divisant pour régner. Le Français sait la fatalité de la société. Alors il la veut dysfonctionnelle. Il la paralyse.

Cependant, ce n’est pas pour autant qu’il ne peut pas y avoir de passerelles entre nous. Selon France Culture, la pensée libérale anglo-saxonne, follement anarchiste, aurait séduit Michel Foucault. 

La sélection naturelle est-elle sociale ?

Pourquoi parlons-nous une langue du sud, alors que nous sommes un pays du Nord ? me suis-je demandé. Parce que les Francs ont choisi d’être les descendants des Romains, porteurs de la civilisation ? Ce qui m’amène à une idée curieuse. Hier, ce qui était admiré était au sud. Aujourd’hui, l’Europe est dominée par les pays du nord, les barbares d’il y a peu. 

D’ailleurs, la fameuse « paresse » que l’on nous reproche n’est-elle pas la manifestation d’un art de vivre évolué ? Les classes dominantes anglaises ne donnent-elles pas l’exemple même d’une telle « paresse » ? Mais le raisonnement doit-il s’arrêter là ? Les civilisations orientales, voire l’Afrique des origines, ne sont-elles pas plus agréables que nos mondes modernes ?

J’en reviens aux théories nazies, qui voulaient que la civilisation, trop douce, soit régénérée par le sauvage ? Ou à Rousseau et Lévi-Strauss, et à leur paradis perdu ? Ou à la théorie de Spencer Wells : plus la société se développe, plus elle contraint l’homme, jusqu’à lui imposer des mutations génétiques ?

À chaque fois que l’homme a été menacé, il a trouvé des solutions sociales à ses problèmes. De ce fait, sa population a crû, mais au détriment de l’épanouissement du grand nombre.

Le plus étrange dans l’affaire, c’est que les ultra-individualistes Anglo-saxons sont probablement les principaux moteurs de cette perte de liberté. Car, d’eux vient la Révolution industrielle, qui a multipliéla population mondiale par plus de 10. Leur élite a certainement profité de l’asservissement de son prochain qui en a résulté. Mais une caste de privilégiés peut-elle se maintenir ? Poussés par leur intérêt individuel, ils font le jeu de la société, qui finira par les égaliser ?

La sélection « naturelle » ne choisit pas les individus pour eux-mêmes, mais pour servir l’espèce ?

Une société sans mal peut elle exister ?

Je me demande si un grand nombre de gens que je lis n’ont pas fini par penser que seule une catastrophe peut nous débarrasser de notre addiction au mal, ou des vices de notre société. (Suite de ma réflexion.)

J’en doute. Une société post chaos serait probablement un monde à la Mad Max. L’idée du mal y aurait un net avantage concurrentiel, d’autant plus que ce qui bloque la croissance aurait été éliminé, la planète ayant été vidée d’une partie de sa population. Comme le dit The Economist, les crises renforcent le capitalisme.

Elinor Ostrom a mieux à proposer :

Sauvés par Elinor ?

Elinor Ostrom s’est intéressée à la gestion d’un « bien commun » par une population. Elle s’est rendu compte que quelques règles permettaient de la réaliser (voir compléments). Dans notre cas, le « bien commun » est peut-être « Gaia », l’écosystème planétaire condition de la prospérité de l’espèce.

Ce qui me frappe en lisant « Cradle to Cradle » est que nous commençons à avoir un des éléments nécessaires au modèle d’Elinor Ostrom. À savoir une forme de modélisation de l’interaction entre l’homme et la nature : aujourd’hui nous produisons des déchets nuisibles, alors qu’il faudrait qu’ils soient utiles, que ce ne soit pas des déchets. Et, nous avons les moyens de passer d’un mode de fonctionnement à l’autre.
Bien sûr, mettre en place un tel système est un changement (au sens de ce blog) extrêmement complexe. La crise de la zone euro n’est certainement qu’une aimable plaisanterie en comparaison. Mais, au moins, nous avons une lueur au bout de notre tunnel.
Compléments :
  • Lecture obligatoire : Governing the commons.
  • Autrement dit le bug de fonctionnement de l’espèce humaine est de croire que la mort doit suivre la naissance, alors qu’une espèce peut-être éternelle et se réincarner continument. (L’éternité me semble un peu longue, disons plutôt quelques milliers d’années.)
  • Quant à notre avenir il pourrait réaliser les rêves de Rousseau et de Lévi-Strauss : une communauté en équilibre avec son écosystème. Mais une communauté mondiale, non pas une tribu.
  • Quand au mal, il ne faut pas l’attaquer, ou le déplorer, mais l’ignorer. Il a fait son temps.

Cœur et raison : trouver l'équilibre

Ce blog pense que, pour combattre le populisme, particulièrement efficace actuellement, il faut une éducation de la raison.

Malheureusement, cette éducation a une conséquence inattendue : le bobo, l’hypocrisie et la bienpensance. Bref, comme l’avait probablement compris Rousseau, éducation et raison tendent à engendrer des créatures contre nature.

Je me demande si tout n’est pas une question de mesure et d’équilibre.

Notre système éducatif fabrique des théoriciens sans cœur, élevés hors sol ou des éjectés, incultes et sujets à la manipulation. Ne serait-il pas mieux d’avoir un début de vie moins théorique et qui donne une grande part à la vie sociale et pratique, puis une formation de la pensée qui se fasse au cours de l’existence ?

Compléments :