Pourquoi donc la France défend-elle sa langue ?

L’Université de Cambridge enquête. Pourquoi la France est-elle, exception mondiale ?, aussi obsédée par la pureté de sa langue ?

Il est souvent dit que la France fournit le plus extrême exemple d’attitude prescriptive, interventionniste et puriste à l’usage du langage. Même aujourd’hui des commissions ministérielles recommandent la terminologie acceptable dans des domaines aussi différents que les technologies de l’information et l’énergie nucléaire. 

Le plus curieux peut-être est le travail de Vaugelas en 1645, qui explique comment parler correctement français. Ou plus exactement ce qu’est le français. Et ce qu’il n’est pas.

Ce qui me fait penser à un texte d’Hannah Arendt sur l’autorité (La crise de la culture). L’autorité réelle vient d’une « fondation », un moment décisif pour une culture, que l’on reconnaît comme étant la source de son succès, par exemple la fondation de Rome. Les hommes d’autorité (l’Académie française dans notre cas, les sénateurs pour Rome) sont les dépositaires de ces valeurs fondatrices. Si cette théorie est juste, cela voudrait dire que notre langue joue ou a joué un rôle considérable dans notre histoire. Qu’elle soit attaquée aujourd’hui donne peut-être une mesure de la dimension du changement que nous vivons…

Le mal a-t-il du bon ?

Nous sommes minés par la conscience du mal, disait un précédent billet. Notre société est fondée sur ce principe, et, littéralement, nous en crevons.

Mais le mal n’a-t-il que des défauts ? Sauf peut-être chez quelques tribus vivant en harmonie avec leur écosystème, l’histoire de l’espèce humaine n’a été que successions de croissance et de décroissance. Par exemple, Moses Finley semble croire que la survie de la Grèce ne tenait qu’à une conquête territoriale continue, qui devait bien s’arrêter un jour. Il est possible qu’il en ait été de même pour Rome.

Ce que la révolution industrielle semble avoir eu de vraiment nouveau, c’est qu’elle a été le point de départ d’une croissance sans à-coup de la population, non marquée par les usuelles épidémies et autres drames naturels.

Bref, le mal peut avoir eu du bon. Dans un premier temps, un repli sur soi était peut-être nécessaire, l’expansion étant devenue impossible. Dans un second, le mal tel que le conçoit le protestantisme a conduit à sortir la démographie humaine de ses cycles malthusiens.

Maintenant, nous sommes arrivés au bout de la logique du mal, il va falloir trouver une autre idée. (à suivre)

Négociation aux USA

Démocrates et Républicains se haïssent et pourtant ils viennent de trouver un compromis budgétaire :

Les économies, de 78,5md$, étaient proches des 100md demandés par les Républicains. Mais elles étaient principalement circonscrites aux secteurs que les Démocrates trouvaient les moins douloureux. Rival visions 

Illustration d’une des idées fondatrices des techniques de négociation : les hommes n’ont pas les mêmes objectifs, c’est pour cela qu’ils parviennent toujours à s’entendre (pour peu qu’ils ne soient pas trop bornés) ?
Compléments :
  • FISHER, Roger, URY, William L., Getting to Yes: Negotiating Agreement Without Giving In, Penguin, 1991.
  • C’est probablement aussi ce que pensaient les Grecs, et les Romains : Droit romain.

Sport et identité nationale

Pour Chris Riddell (The sporting life, CAM n°60), quand nous assistons à une représentation de notre sport national, nous affirmons notre adhésion à ce que notre pays prétend être. Rome et les jeux du cirque :

les spectateurs donnaient un gage d’allégeance publique à une certaine image de Rome, à une citoyenneté hiérarchique mais en interaction, chacun se regardant et étant regardé. Faire partie d’un groupe, un moment, simplifie un monde complexe et y rend la vie plus facile.

Le Super Bowl est le grand moment sportif américain, un moment lors duquel la publicité compte au moins autant que le sport :

l’Amérique et le football américain sont relativement jeunes mais obsédés par la célébration de leur propre histoire ; ils parlent hautement d’idéaux et de caractère tout en affichant ouvertement leur préoccupation de gagner de l’argent. Le Super Bowl fait comme si le reste du monde n’existait pas.

La compétition d’aviron entre Oxford et Cambridge marque l’année anglaise : selon les interprétations, elle signifie « équité, persévérance et subordonner l’intérêt personnel à celui du groupe » ou est « un symbole d’élitisme et de privilège ».
La sport national français serait le Tour de France. Lui ne parle ni d’élite ni d’une nation repliée sur elle-même : « Le Tour de France accueille le monde et le rend français », « Les coureurs du Tour viennent traditionnellement de milieux pauvres, et les gens s’identifient à eux ». Ce symbole vient des profondeurs de l’histoire. « Le Tour a ses origines dans les processions monarchiques, qui démontraient la grandeur de la France ; dans le tour de France du compagnon ; et dans la technique pédagogique qui permettait d’enseigner la France aux élèves grâce à un tour de France virtuel ». Il se réinventerait sans cesse en fonction des aspirations de la nation.
Tout ceci me surprend. Le Tour de France, avec ses coureurs surdopés, est-il une communion nationale ? N’est-il pas dénoncé comme ringard par Canal+ qui lui préfère le football et ses revenus ?
Si le mythe fondateur de notre nation est quelque chose qui s’appelle la « France », détentrice bienveillante de valeurs universelles, je comprends mieux notre dépression actuelle : si la France n’existait pas, tout serait permis ? Sans ce qui nous faisait nous transcender dans les grands moments, sans ce que Montesquieu appelait « honneur »,  plus rien ne fait oublier notre médiocrité mesquine, que nous renvoient en miroir notre gouvernement et notre équipe de football ? 

Cicéron

Les philosophes des Lumières admiraient Cicéron, pourquoi ? me suis-je demandé. GRIMAL, Pierre, Cicéron, Fayard, 1986.

Résistant
Cicéron fut un grand résistant au changement, il s’est arcbouté pour que la République romaine ne devienne pas un Empire. Paradoxalement, sa pensée aurait été à l’origine de l’idéologie sur laquelle s’est reposé, et qui a justifié, l’Empire. Mais aussi ses conquêtes : Rome ayant pour mission d’étendre la justice au monde.
Cicéron voulait que la République romaine soit éternelle. Ses principes fondateurs étaient parfaits, il suffisait de bien les utiliser.
Pour lui, Rome était une combinaison idéale entre monarchie, oligarchie (aristocratie) et démocratie. Chaque système a ses avantages et ses inconvénients, les combiner judicieusement permettait de profiter des premiers sans avoir les seconds. Pour cela il devait y avoir dans la cité des sages qui l’orientent dans la bonne direction, qui lui donnent de bonnes lois. Plutôt des intermédiaires que des dirigeants. Leurs choix devaient être guidés par la philosophie, héritage des pensées grecques et romaines (chaque courant philosophique ayant son utilité).
Est-ce l’égoïsme qui a fait s’effondrer l’édifice ? Les Romains, ne ressentant plus la nécessité d’une solidarité justifiée par la menace extérieure, ont commencé à se disputer pour ses acquis. Le Sénat, paralysé par les intérêts des familles qui le constituaient, semblait incapable de diriger la nation. Les tentatives de coup de force se multiplient jusqu’à ce que César, et surtout Auguste, installent définitivement l’Empire.
Ce qui est peut-être le plus surprenant est que Cicéron ait pu leur tenir tête et qu’il ait même semblé un moment sur le point de défaire Antoine. Avait-il compris quelque chose de fondamental sur le fonctionnement de Rome, qui lui permettait de faire jeu égal avec les généraux ? Était-ce son art oratoire (« éloquence (…) perfection d’une pensée sage »), qui semble avoir été sans égal ?
Lumières
Que lui trouvaient les Lumières ?
  • Son œuvre fait la synthèse de la pensée, notamment grecque, qui le précède. Première raison possible d’estime ?
  • Surtout son combat est celui de la raison, de la loi, de la morale, de la société, contre la force, la cupidité, l’égoïsme, les instincts les plus primaires de l’individu. Sous cet aspect sa pensée, plutôt stoïcienne, rappelle le Confucianisme. Certains grands hommes, après avoir cultivé leur esprit (philosophie), ont accès à la raison universelle (dont tout individu a reçu une étincelle). C’est ainsi qu’ils peuvent prendre des décisions justes. Car si la nature guide l’humanité, elle laisse au libre arbitre humain le choix (bon ou mauvais) de l’embranchement à suivre. « Le pilote d’un navire cède au vent (…) mais peut en même temps (…) amener son bateau au port ». D’ailleurs les décisions de ces sages participent à l’équilibre de l’univers. Il est aussi question, comme en Chine, de l’intangibilité des rites, antidote contre l’arbitraire.
En tout cas, ses aventures laissent penser que, quand une société est viciée, la raison a bien du mal à la régénérer. Peut-être alors n’y a-t-il d’issue que dans la dislocation, afin de pouvoir rebâtir des fondations plus solides ?