Paul Veyne

Paul Veyne ou la « contre-histoire » de l’antiquité ? (Ce qui m’apporte une certaine satisfaction : mes opinions ne sont pas aussi isolées que je le pensais.)

Socrate était, au fond, un pauvre type. Il croyait dur comme fer aux superstitions de son temps. Il a seulement essayé de faire des dieux à son image. Comme souvent, « c’est celui qui le dit qui l’est » : il ne se connaissait pas lui-même, il était prisonnier d’idées reçues. C’est pourquoi il a bu la cigüe. Quant à Platon, il s’est trompé sur toute la ligne. Mais il a eu le mérite de poser de bonnes questions.

Et les Grecs se sont emparés de l’empire romain. Revanche de l’intellectuel sur le rustre.

Paul Veyne ou l’histoire de « l’aliénation » ? L’homme est entre les mains d’a priori dont il n’a aucune conscience ? Ou encore de la séduction trompeuse de l’idée ?

Julien l’apostat

Julien l’apostat est un obscure empereur romain, qui a régné un an.

C’était un empereur philosophe sur le modèle de Marc Aurèle. Ses réflexions l’ont amené à vouloir secouer le monopole de la religion catholique et à réinstaller la tradition de tolérance religieuse romaine. Voilà qui aurait pu changer l’histoire du monde ?

En tous cas, cela lui a valu d’être maudit pour les siècle des siècles. A quoi tient la gloire éternelle ?

(In our time de la BBC m’a fait découvrir Julien.)

Humanisme

J’ai appris que l’humanisme viendrait de Cicéron. Il avait conçu un plan de formation pour ses concitoyens, qu’il était allé chercher chez les Grecs. Curieusement, il serait une cause du Nazisme. (In our time de la BBC.)

Devrait-on en revenir à Cicéron ? Aurait-il des choses à nous apprendre ?

Et pourquoi le Nazisme ? Justement, croire que se bien comporter est une simple question d’éducation ? Sans confrontation à la réalité, la pensée ne peut conduire qu’à la folie ?

Gladiateur

J’entendais dire que Galien, le grand médecin de l’antiquité, s’était fait la main sur les gladiateurs. Non seulement il les recousait, mais, en plus, il s’occupait de leur régime alimentaire. Apparemment, il s’agissait de protéger le muscle par de la graisse…

En ces temps, les gladiateurs, bien qu’esclaves, étaient d’immenses célébrités. (Nouvelles venues de deux émissions de BBC4.)

Il est difficile de ne pas voir de similitudes entre le footballer moderne et le gladiateur. Bien sûr, le footballer ne joue pas sa vie. Mais, au fond, il n’y a que ses mérites physiques qui ont une valeur pour la société. Elle le considère comme un animal. D’ailleurs, elle fait bien peu d’efforts pour cultiver son cerveau. Contrairement à la pratique qu’elle a adoptée pour d’autres virtuoses de telle ou telle discipline.

Un sujet pour les droits de l’homme ?

Rome esclavagiste

Rome a porté l’esclavagisme à un niveau industriel. Les Romains auraient prélevé un million d’esclaves en Gaule, par exemple. Des peuples vaincus pouvaient être intégralement réduits en esclavage. (In our time, BBC 4.)

Mais c’était un esclavagisme qui plairait à nos intellectuels : il n’était pas raciste. Tout le monde était susceptible d’être esclave.

Ce besoin d’esclaves se serait expliqué par le mépris du travail manuel des élites romaines. Ce qui, avec mon mauvais esprit habituel, m’a fait m’interroger sur les actions de nos intellectuels. Car, lorsqu’ils accusent les peuples de colonialisme ou autre, ne se méprennent-ils pas ? N’est-ce pas leurs propres frères, parce qu’ils ne voulaient pas se salir les mains, qui ont réduit l’homme en esclavage ?

Falco

Falco (Faucon en latin), le détective romain. Découverte de BBC4 extra. 

C’est très malin. Il y a un rien d’exotisme : les esclaves, les sénateurs, les empereurs. Mais le Romain, par bien des côtés est très proche de nous. Il fait des affaires, souvent véreuses. Il emploie des chefs cuisiniers gaulois. Quant au détective, c’est Marlowe à Rome. Comme Marlowe, c’est un raté qui fréquente l’élite, une très dangereuse élite. Comme chez Marlowe, la femme est fatale, libérée, belle, redoutablement intelligente, elle tire les ficelles de la société ; et le détective passe son temps à prendre des coups, et à se saouler. 

L’attirance qu’exercent les sexes l’un sur l’autre expliquée ?

(PS. Ecrit par une femme.)

Antiquité, territoire des écarts

L’anthropologie étudie l’antiquité. Ce que l’on en dit depuis trois siècles au moins est totalement faux ! Par exemple, le « théâtre » est une invention récente. L’antiquité n’avait rien d’équivalent. D’où des textes d’un « théâtre » grec qui n’ont aucun sens. Surtout pas celui que nous leur donnons. Autre cas, élémentaire : le voyage d’Ulysse. Il illustre la « métis », un terme intraduisible, dont la définition est peut-être l’Odyssée ! En ces temps, on voyageait beaucoup. L’hospitalité était nécessaire. L’Odyssée est l’histoire d’une succession de mauvais hôtes, et de la façon de se sortir habilement d’affaire, la métis. Le livre multiplie les exemples tout aussi surprenants.

Pourquoi « écarts » ? Parce que l’antiquité nous fait faire un pas de côté, et nous regarder de l’extérieur. Nos débats n’ont rien d’universel. Nous utilisons des « catégories », comme le théâtre, la sexualité, l’immigration… qui nous sont propres. Elles sont incompréhensibles à une autre culture. Ou, plutôt, pour en approcher le sens, celle-ci doit employer notre mot et lui associer les expériences qui s’y rapportent. La particularité de notre culture est qu’elle est « ethnocentrique ». D’une part, elle interprète le passé, comme une étape du progrès dont nous sommes le faîte, alors que chaque culture était un système qui avait sa logique propre. D’autre part, elle juge ce qui s’y passait, avec ses valeurs, alors qu’elles n’avaient pas cours alors, et que l’on ne s’en portait pas plus mal.

Nous sommes atteints par une fossilisation effrayante de la pensée. Les philosophes en sont les artisans. L’homo n’a plus rien de sapiens. Peut-être même d’homo. Si l’on parle autant d’intelligence artificielle, est-ce parce qu’il n’y a plus d’intelligence ? Car la réelle intelligence n’a rien à craindre de la machine ?

Un ouvrage qui fait perdre le nord. A lire tant que nous en avons encore la faculté.

Le Satiricon

On sait bien peu de choses du Satiricon. A-t-on récupéré le gros de l’ouvrage ou le dixième d’un roman fleuve ? Quand a-t-il été écrit ? Qui était Pétrone ? (Il n’est pas sûr qu’un certain Pétrone ait écrit le Satiricon.) C’est étrange que l’on connaisse si peu de choses sur un ouvrage aussi important ; que l’on ne possède pas de trace de contemporains qui aient commenté sa publication, par exemple.

S’il n’avait pas été le premier de son genre, on pourrait dire qu’il appartient à une tradition. Celle de l’homme de lettres et de culture raffiné qui fait un portrait de sa société au moyen d’un roman d’aventure délirant, plein de mésaventures et de rebondissements invraisemblables. C’est Voltaire, Rabelais, Jean Potocki, Cervantès… Dommage que ce livre soit si court et si plein de « lacunes », car il projette son lecteur à l’époque de son écriture, tout aussi efficacement que l’oeuvre de Proust.

(En outre, on ne comprend plus les subtilités de son latin, qui semble en lui-même avoir été une oeuvre d’art.)

La vie privée dans l’Empire romain de Paul Veyne

La vie de la haute société romaine, le reste n’a pas laissé de traces. 
C’est une société qui n’a pas grand-chose à voir avec la nôtre. Le plus curieux, me semble-t-il, est que le « droit romain » est une illusion. Le droit ne réglait pas la société. La loi, c’était la parole des sénateurs. Car les sénateurs représentaient l’autorité, la tradition fondement de la société. C’était donc une question de rapport de forces. La société était une sorte de fédération de grandes familles, petits Etats dans l’Etat. Le père y était tout puissant, il était juge unique sur ses terres. Le noble romain était un propriétaire terrien dont l’idéal était l’oisiveté, puisque seul un oisif peut se livrer aux travaux de l’esprit. En réalité il était un homme d’affaires mu par la soif du gain. Ce qui faisait qu’il s’engageait dans tout ce qui pouvait lui rapporter, et que l’Empire romain était une diaspora de businessmen. C’était un citadin. Car la ville c’était la civilisation. La femme était considérée comme mineure intellectuellement, mais avait une totale liberté, notamment sexuelle. Et elle ne se privait pas de partir avec dot et bagages quand cela lui plaisait. Le bon maître affranchissait ses esclaves à sa mort. Ceux-ci, alors, entraient dans le commerce, et s’enrichissaient. Leurs enfants pouvaient envisager la carrière des honneurs. L’équivalent de nos « petits blancs », le citoyen pauvre, les haïssait. Pour le reste, il y avait une populace de paysans ployant sous l’impôt.
Les grands gouvernaient. Ce qui signifiait essentiellement bâtir des monuments et organiser des fêtes. Tout ceci sur leurs deniers : ruineux. D’autant qu’ils devaient entretenir une cour de clients. Mais, à l’envers, la règle était la corruption, le fort exploitant le faible.
Finalement, le noble romain semble avoir vécu au présent. Il ne croyait pas à ses dieux. Au mieux les voyait-il comme de grands hommes, plutôt que des être surnaturels. Il ne s’intéressait pas à l’au-delà. Il demandait à la philosophie de l’aider à vivre, et à mourir dignement. « Apollinisme distingué fait d’autocensure, vertu de la richesse satisfaite, quiétisme et esthétisme voulus et secrètement puritains, il y a tout un monde là dedans. »
(VEYNE, Paul, La vie privée dans l’Empire romain, Points Histoire, 2015.)

Nos ancêtres les Gaulois…

GOUDINEAU, François, Regard sur la Gaule. Actes Sud, 2007. Un recueil d’articles sur la Gaule et sur quelques-uns de ceux qui ont écrit sur elle. Comment dire quelque-chose d’à peu près juste d’une société sur laquelle nous avons si peu d’informations ? La question principale que pose ce livre est peut-être celle de la rigueur scientifique. Difficile d’en faire preuve quand le sujet nous touche d’aussi près. François Goudineau semble vouloir donner une leçon sur l’art de l’enquête. Parmi les nombreuses questions abordées (la forme des cartes romaines, l’origine de Lyon, l’art gaulois…), voici ce qui m’a le plus intéressé. En bref. 

La Gaule a très tôt subi l’influence extérieure. En particulier celle de Rome et de la Grèce (Marseille était une des plus prestigieuses colonies grecques). Et cela du fait d’échanges économiques. Mais aussi parce que les Gaulois, souvent mercenaires, parcouraient le monde. Et parce que l’on appelle Rome quand on craint quelque envahisseur. D’ailleurs les chefs gaulois, qui se révoltent avec Vercingétorix, ont tous plus ou moins fréquenté le monde romain. Et la guerre contre César divise les Gaulois.
A ce sujet, Vercingétorix a été plus qu’un faire valoir pour César. Bien conscient des points faibles de l’armée gauloise, il a cherché à tendre des pièges à César. Il s’en est fallu de peu qu’il réussisse. Curieusement, il se pourrait que Vercingétorix ait fait la gloire de César. En effet, il lui a apporté une grande victoire. Alors que jusque-là la guerre des Gaules s’enlisait.
Mais que serait-il arrivé si César avait perdu ? N’était-il pas dans le sens de l’histoire que la Gaule rejoigne Rome ? Les Romains pensaient d’ailleurs que la culture gauloise se prêtait à la civilisation. Ce qui n’était pas le cas de celle des Germains. 
Les Gaulois ont abandonné leur langue et leurs traditions. Mais ils ne semblent pas s’être totalement romanisés ou intégrés. Peut-être se sont-ils contentés de prendre ce qui leur plaisait chez les Romains ? En tout cas, ils ont conservé une forme d’urbanisme et d’habitat qui leur est propre. Et leur élite ne semble pas avoir été séduite par les lumières de Rome. Elle préférait rester chez elle.

Quant à une nation gauloise, elle n’existe pas. Le Gaulois était attaché à sa « cité ». Rien de plus. Cependant, la façon dont César décrit les motivations des chefs gaulois, qui se soulèvent contre lui, c’est-à-dire la liberté ou la mort, il est difficile de ne pas les trouver très français… Et ce dans leurs divisions mêmes.