La justice de Paul Ricoeur

La justice ordinaire doit-elle s’appliquer au crime extraordinaire, par exemple contre l’humanité ?

Si je le comprends bien, Paul Ricoeur pense que oui. Croire le contraire repose sur une idée erronée : la peine doit être proportionnelle au crime.

Or, la justice a d’autres vertus. Tout simplement, c’est un rite de notre société. Le faire subir au coupable est peut-être la pire des peines, puisqu’il voulait l’abattre. Ensuite, le jugement est une façon pour la société de prendre le temps de réfléchir à ce qu’elle est, et à ce qui compte pour elle.

Il me semble, comme le pensent les Anglo-saxons, que le droit doit évoluer en fonction de l’évolution de la société. Le jugement dit le droit.

Le jugement n’est pas une punition mais une leçon que se donne la société. Une résolution collective de problème. Pourquoi en est-on arrivé là ? Comment ne pas répéter l’erreur ? Ce qui compte, c’est de trouver une solution staisfaisante pour l’avenir. En conséquence aucun principe n’est sacré. Faut-il pardonner ou non ? par exemple : à décider au cas par cas. Quant à l’accusé, je me demande s’il ne devrait pas participer à la réflexion générale.

Bref, il me semble que la vision française du droit est incorrecte. Nous croyons qu’il obéit à des lois intangibles et que le citoyen peut se laver les mains de la justice, qu’elle est une mécanique aveugle. Eh bien non, c’est à nous de faire justice !

Paul Ricoeur

Double exploit. Un Que sais-je intéressant et un philosophe qui écrit simplement. Explication : le dit philosophe est canadien, pas français.

Son sujet : Paul Ricoeur. En ces temps de célébration de mai 68. Il est à propos de parler de lui. Car il en a été un des résultats. Il était doyen de l’université de Nanterre en ces temps glorieux. Et ses étudiants l’ont coiffé d’une poubelle. Si bien qu’il est parti enseigner ailleurs. Aujourd’hui, on se demande si, à côté de Daniel Cohn Bendit, Paul Ricoeur ne serait pas un philosophe parmi les plus grands.

Paul Ricoeur s’est nourri de la pensée allemande. Mais il en a montré la faille, qui se retrouve dans l’oeuvre de Sartre : c’est une pensée de la mort, et de l’achèvement. Elle cherche une solution ultime. De ce fait elle débouche sur le nihilisme (ce qui lui a fait jeter de l’huile sur le nazisme, pourrait on ajouter). Ce faisant, elle rejoint la science. La science croit qu’il n’y a pas autre chose que ce qu’elle voit. Comme elle ne voit rien, il n’y a rien.

Paul Ricoeur est un philosophe de la vie, et le propre de la vie, c’est l’inachèvement. Car la vie est invention. Pour lui, il y a quelque-chose « au delà » de ce que l’on voit. On y a accès par l’herméneutique. C’est à dire par l’analyse du sens, non immédiat, des récits produits par la société. (Par exemple Blanche neige peut être une histoire pour enfant, ou une métaphore des saisons, et peut-être bien plus encore.) L’homme n’est ni totalement déterminé, comme le croit la science, ni un démiurge, comme le croit l’entrepreneur américain. Le progrès de la vie vient, subtilement, du mélange du volontaire et de l’involontaire. Comme le dit Spinoza, l’homme et la nature possèdent un élan vital, qui les pousse à aller de l’avant, c’est ainsi qu’il faut entendre « volonté ». Mais leur chemin est parsemé d’épreuves. Ces épreuves ne sont pas les énigmes du sphinx. Elles n’ont pas de solution. Ce sont des occasions de créer ce qui n’était pas encore concevable. Ce sont ces moments de création qui font avancer l’horloge du (vrai) temps. Et c’est cette avancée, ce progrès, que racontent nos récits, et que décode l’herméneutique. C’est ainsi que l’on peut aller au delà de ce que voit la science moderne, et retrouver la pensée antérieure, la pensée du sacré, mais grâce à des outils de notre temps, scientifiques. C’est ainsi que l’on peut retrouver l’espoir, une « seconde naïveté ».

Paul Ricoeur

Livre d’entretiens avec Paul Ricoeur. Un moyen facile de découvrir l’oeuvre d’un philosophe fameux ?
Paul Ricoeur est un phénoménologue et un hermémeute. En quelque sorte, il met en équations les invariants de la nature, grâce à l’étude des textes. Il a quelque-chose du rabbin : son travail a-t-il un intérêt pratique, ou est-il un pur jeu d’un esprit ultra-subtile ? Car son jugement a laissé à désirer. Avant guerre, il est pacifiste. Ce dont il se repend. Il passe cinq années dans des camps allemands. Peu rancunier, il va y poursuivre son étude des philosophes allemands. Plus tard, il sera pris au dépourvu par les événements de 68, à Vincennes. Il décampera pour rejoindra Hannah Arendt, qu’il cite beaucoup, aux USA. C’est pour cela qu’on le connaît peu. 
Curieux homme. Il est à la fois croyant (protestant) et rationaliste (philosophe). C’est cette opposition, à laquelle il tient, qui semble le pousser dans la vie. Il met ses convictions à l’épreuve des problèmes et des faits. Et cela fait progresser sa pensée. C’est un homme de concepts, qui les « clarifie ». A chaque problème, il semble chercher ses principes constitutifs. Par exemple au bon fonctionnement de la société, ou à la laïcité. Avec quelque-chose de surprenant : d’ordinaire on reproche aux universaux d’être totalitaires, lui dit qu’ils se limitent les uns les autres. Alors, ses oeuvres, quelle utilité ? Peut-être qu’on ne peut pas le savoir sans les avoir lues ? Peut-être cachent-elles une « parole forte », pour celui qui saura la comprendre, comme il dit de la Bible ? Ou que leur seule existence est la preuve de leur utilité ? Comme pour l’oeuvre d’art, selon lui : sa singularité fait son universalité ?