Le programme du ministre de la transmission

Situation paradoxale. Nous mettons à la retraite les êtres humains les plus expérimentés, et ce pour des durées immenses. D’où déficit de notre système de retraite, prélèvements qui plombent les sociétés, et perte massive d’expérience. Comment inverser ce phénomène sans bouleversements ? Comment permettre aux retraités de participer à l’économie ? Bref, comment organiser la transmission de leur expérience ? J’ai demandé à Christian Kozar : 

Que feriez-vous si vous étiez nommé ministre de la transmission ? 

J’en serais très honoré, effectivement ce ministère manque cruellement. Dans notre société, jeunes et moins jeunes ont l’impression de tout savoir. D’ailleurs ne peut-on pas tout trouver avec Google ? Par conséquent, il n’est pas question de leur donner de conseils. Voici le principe de base. De plus, ils croient que lorsque l’on a plus de cinquante ans, on n’est plus dans le coup.

Faire boire un âne qui n’a pas soif ? 

Jamais d’attaque en direct. Il ne faut pas donner l’impression que l’on est un parent qui s’adresse à un enfant, ni l’inverse d’ailleurs. (Mes petits enfants m’appellent par mon prénom. Pas question de pépé, papy ou autre. Je suis comme eux, il n’y a pas celui qui sait.) Il faut comprendre ce dont a besoin celui que l’on veut aider. Il faut l’attaquer sur un créneau particulier, pas sur sa compétence générale. Inspirez-vous de The Americans, la série de Netflix. L’histoire d’agents du KGB infiltrés aux USA. Il faut entrer dans la tête des gens. Il faut trouver la faille, le besoin, le problème qu’ils ont. Mais, pas les faire chanter, ce n’est pas efficace. Ensuite, il faut un porte-parole, qui dise : « tu sais, je connais un gars qui pourrait t’aider ». Enfin, il faut aller vers lui en le considérant comme étant meilleur que soi.

Par exemple ? 

Quand vous rencontrez un jeune dirigeant de start up, vous lui dîtes : « bravo, vous révolutionnez votre métier. Je serais bien incapable de trouver les algorithmes comme vous. Bien sûr, il y a deux ou trois dangers qui vous guettent. Mais vous saurez facilement les surmonter ». Cela lui donnera envie de vous demander quels sont les deux ou trois dangers en question.

Et le ministère de la transmission que va-t-il faire ? 

Il faut constituer un vivier de compétences et d’expériences. On doit connaître les talents particuliers des membres du groupe en quelques exemples très concrets. Par exemple : a négocié avec la CGT, a réussi à imposer sa réforme sans prime ni grève… Ensuite, c’est au jeune de venir demander. « J’ai des problèmes sociaux, je ne sais pas comment faire avec la CGT, un gars m’a dit que vous saviez traiter la question. » Pour un jeune qui se lance, ça permet, sans s’abaisser, de trouver un conseil, une confiance, quelqu’un qui a du temps, et ça ne coûte pas la peau des fesses.

Conseil gratuit ?

Le conseil doit être payant, sinon il n’a pas de valeur.

Recyclons les retraités

On paie les retraités pour qu’ils ne travaillent pas. N’est-ce pas étrange ? Alors que ce sont des trésors vivants, on leur demande de ne pas utiliser leur savoir. On a peur qu’ils privent les jeunes d’emploi ! Et si l’on faisait le contraire ? Et si l’on demandait aux retraités de travailler pour rien ?

Leur savoir-faire ne leur permettrait-il pas de créer des entreprises ? Aujourd’hui, le chômeur qui crée une entreprise est payé, alors que son entreprise fonctionne et accumule des bénéfices, n’en serait-il pas de même avec le retraité ? La retraite serait un moyen d’amorcer le lancement de l’entreprise. Et cela éviterait à l’Etat de devoir imposer le retraité, pour pouvoir contenir les prélèvements sociaux.

Economie circulaire : passons aux actes ? Bonne résolution du premier mai ?

Retraite

J’observe des retraités. C’est le bonheur fou. Ils sont en excellente santé, ont des revenus supérieurs à ceux des actifs, et rien à faire. La plupart voyage beaucoup.

Je lisais que jadis la retraite était une sorte de pension d’invalidité. La société aidait ceux qui ne pouvaient plus subvenir à leurs besoins par leur travail. C’était l’antichambre de la mort. Aujourd’hui, c’est devenu de grandes vacances. Ce qui pose le problème du vieillissement, me disait un anthropologue qui a étudié un EPHAD. Peut-être sommes-nous la première société qui a refusé d’envisager cette question.

Les Trente glorieuses : bulle spéculative ?

J’ai fait la recension d’un ouvrage qui expliquait comment beaucoup d’Américains se retrouvaient sans retraite. Pour attirer du personnel, les entreprises leur ont promis des retraites dont elles n’avaient pas les moyens. Lorsque cela a commencé à se faire sentir, des financiers se sont saisis de ces entreprises, les ont mis en faillite, ont liquidé leurs obligations de retraites, qu’ils ont considéré comme une dette junior. De ce fait, ils ont fait de gros bénéfices.
Les spécialistes de droit social qui m’entourent me disent un peu la même chose. Pour avoir la paix, les entreprises françaises ont trop donné, très au delà de ce qui était demandé. Aujourd’hui on est tenté de tout retirer. Et si les Trente Glorieuses nous avaient, aussi, fait des promesses qu’elles ne pouvaient pas tenir ?
(Qu’est-ce qui va se passer quand cela va péter ? Le cas des retraites montre le risque : aller d’un extrême à l’autre, alors qu’il y avait une solution intermédiaire. Au moment de l’explosion, aurons-nous le réflexe du « juste milieu » ? Sa condition nécessaire est probablement la solidarité.)

L’Ecosse et le Royaume uni, victimes de Mme Thatcher ?

L’Ecosse va-t-elle quitter le Royaume Uni ? The Economist pense que ce serait une folie économique. Les sondages semblent dire que ce ne sera pas le cas. Mais The Economist ne peut que constater la rancœur des Ecossais vis-à-vis de l’Angleterre. Comment en est-on arrivé là ? L’Ecosse a beaucoup profité de l’Empire. Mais elle a souffert de la désindustrialisation. Mais, c’est Margaret Thatcher qui semble avoir porté le coup fatal…
Mateo Renzi souffre, lui, de l’ombre de M.Berlusconi et de la réputation de manque de rigueur de l’Italie. Cela pourrait lui ôter toute capacité d’obtenir ce qu’il veut de l’Europe. Pourquoi les Scandinaves occupent-ils tant de postes de responsabilité internationaux ? Parce qu’ils sont petits, et peu menaçants, et que leur culture politique est celle du compromis. Le nouveau gouvernement indien ferait des réformes très favorables aux marchés. Les Pakistanais essaient de combattre un terrorisme, qui leur sert à déstabiliser l’Afghanistan, allié de l’Inde, mais qui leur retombe sur le nez. En Afghanistan, les élections présidentielles menacent de s’achever en affrontement ethnique. En Chine, l’économie se recentre sur la consommation intérieure et découvre que la logistique est un problème. L’entreprise privée essaie de construire ses propres réseaux.
Le jeune a changé. Il est devenu sérieux, les excitants, c’est fini ; et désenchanté, les idéaux et la politique, c’est fini. L’hypocrisie semble la caractéristique de beaucoup de pays émergents. Des idéaux élevés cohabitent avec la pire des corruptions. La retraite du vieil anglo-saxon pose un problème. Elle est dorénavant par capitalisation. Il ne semble pas que l’on ait trouvé une façon intelligente de gérer cet argent dans l’intérêt de son propriétaire. « Le danger est que cette liberté se traduise pour le système financier en une autorisation à imprimer de l’argent. » Les enfants qui cherchent la satisfaction immédiate deviennent des brigands.
L’industrie électronique japonaise n’est que l’ombre d’elle-même. Elle essaie de se réinventer. Notamment en revenant vers l’industrie lourde (et en administrant des fermes de haute technologie). Mais elle utilise mal ses atouts. Et est victime de la culture japonaise étouffante. Philips n’est guère mieux. Il cherche le salut dans la restructuration. Massacre à la tronçonneuse ? Ça semble plaire au marché.
La piraterie informatique fait courir un risque au monde d’autant plus grand que demain, homme et machine, tout sera connecté à Internet. Défaillance du marché. La sécurité d’Internet dépend de son maillon le plus faible. C’est-à-dire nous. Et nous ne faisons pas le strict minimum de protection. Mais aussi les éditeurs de logiciel ont pour règle le ni fait ni à faire. C’est la loi du marché. Big data. Aux USA, chaque camp amasse des données sur l’adversaire afin d’y trouver ce qui va détruire sa carrière. Certains fonds spéculatifs font de même pour repérer les failles des entreprises, et s’enrichir en les abattant. Emergence d’une génération de « réseaux anti sociaux ». Tels que Airbnb ou Uber, ils appartiennent à la nouvelle vague de « l’économie du partage ». Leur stratégie est celle du parasite. Ils lancent une offensive contre la société, et observent ce qui se passe : « dans l’esprit de la Silicon Valley, d’agir vite et de casser de la vaisselle, ils conduisent de rapides tests de l’appétit du public et du régulateur pour une modification des limites de ce qui est une pratique commerciale acceptable ». 

Notre système monétaire creuse notre tombe ?

Décidément, nous vivons sur de la dynamite. Après notre consommation de ressources naturelles, qui nous conduit à la catastrophe, voilà que notre système monétaire est par nature instable. C’est du moins ce que j’ai compris du résumé d’une étude du Club de Rome. (Money and Sustainability – the missing link | THE CLUB OF ROME (www.clubofrome.org))

Notre situation est effectivement délicate : plus personne n’a le droit à la dette, alors qu’une masse de gens va arriver à l’âge de la retraite. On prévoit que le rapport dette sur PIB devrait atteindre 3 à 6 d’ici 2040, dans la plupart des pays de l’Ouest. Il semble aussi qu’il y ait quelque chose de malsain dans nos marchés financiers : « En 2010, le volume des transactions en devises atteignait 4000 milliards $ par jour. Un jour d’importation et d’exportation de tous les biens dans le monde représente environ 2% de ce chiffre. Ce qui signifie que 98% des transactions sur ces marchés sont purement spéculatives. »
Notre système monétaire aurait des vices redoutables : la crise serait endémique (en moyenne dix pays connaissent une crise chaque année) ; il influencerait notre comportement (asocial, court-termiste…) ; il mettrait les gouvernements entre les mains des marchés financiers.

Solution ? Un « écosystème » de systèmes monétaires locaux, chaque institution (entreprise, commune, pays, ONG…), créant la ou les siennes.

Apparemment, il y aurait des théories scientifiques solides derrière tout cela… (à creuser)

Combien coûte la retraite à 60 ans ?

Le Monde se penche sur les estimations, faites par gouvernement et opposition, du coût de la réduction de l’âge de la retraite pour 110.000 personnes. J’avais entendu parler M.Ayrault, me semble-t-il, d’une augmentation des cotisations salariales de 0,1%. En fait, c’est en première année. Elle passerait à 0,25% (voire à 0,5% dans un premier calcul) en 2017.

Les cotisations patronales seraient augmentées de même.
Il pourrait aussi y avoir des augmentations des régimes complémentaires.
Sans ces derniers, les revenus d’un couple touchant 3000€ net perdraient 117€, en 2017. Ce qui n’est peut-être pas négligeable…
Cet exercice me semble avoir l’intérêt d’être pédagogique. Il montre l’impact de l’âge de la retraite sur nos revenus, particulièrement sur ceux des plus pauvres, et que le gouvernement a un grand cœur, mais que l’État, c’est nous…
Quant à la communication du dit gouvernement, elle ne semble pas avoir l’honnêteté affichée par M.Hollande. Mauvais départ. 

Bombe des retraites

Il y a quelques années, on nous ventait les mérites de la retraite par capitalisation. Finalement, il ne semble pas que ce soit le nirvana.

Depuis une décennie, les actions rapportent moins que les obligations. Ce n’était pas prévu par les entreprises anglo-saxonnes qui se sont engagées à verser une retraite à leurs salariés. Les fonds qu’elles ont constitués sont sous capitalisés. D’ailleurs, les salariés qui ne sont pas couverts par un tel système ne sont pas mieux lotis.

Compléments :
  • Source : Too much risk, not enough reward
  • Une élégante façon de résoudre la question est, pour l’entreprise, la faillite. Alors, l’Amérique va-t-elle compter bientôt beaucoup de pauvres vieux ? Je doute que l’État américain les laisse totalement démunis, en tout cas. Ce qui signifie que sa dette n’est pas proche de l’extinction… Un livre traitant du sujet : Retraites américaines.

Il est bon pour l’économie que les vieux travaillent

Il y aurait corrélation entre (faible) taux d’emploi des vieux et des jeunes. Le départ du vieux ne crée pas une place pour le jeune, mais affaiblit l’économie qui n’a plus les moyens de payer les jeunes. (Keep on trucking)

Est-ce pour autant qu’augmenter l’âge de la retraite est une panacée ?

Je n’en suis pas sûr. Tout l’art du changement est dans sa mise en oeuvre, pas dans de grandes mesures tonitruantes. L’entreprise, qui élimine les vieux (les « séniors » de plus de 45 ans) et n’est guère intéressée par les jeunes, doit aussi être aidée à réformer ses usages. Sans quoi nous aurons des classes de chômeurs à vie. 

Déséquilibre social et crise de l’Occident

La crise viendrait-elle des divisions de la société ? Entre ceux qui s’accrochent à leur travail, et ceux qui n’en ont pas ; entre les syndicats et le reste du monde ; entre les vieux et les jeunes ? (Turning Japanese)

Faut-il aussi ajouter à cette liste ceux qui se sont massivement enrichis, comme certaines classes de la population, certains pays, et certains secteurs économiques (les banques, la santé…) ? Cela peut-il expliquer pourquoi les gouvernants mondiaux ont tant de mal à remettre l’économie en marche ?