Réformer la retraite est-il impossible ?

La réforme du régime des retraites : une obsession du gouvernement ? C’était le cas avant le confinement – à tel point qu’il a jugé cette réforme prioritaire par rapport à la crise sanitaire. Et il revient à la charge.

J’entendais un syndicaliste se demander si ce n’était pas une provocation : on ne va pas « se foutre sur la gueule », disait-il, alors qu’il faut se serrer les coudes face à l’adversité.

Il y a certainement des raisons pour réformer les retraites. Ne serait-ce que parce que les plans de licenciement qui se préparent vont probablement mettre à la retraite beaucoup de gens, histoire de ne pas dire qu’ils sont des plans de licenciement. Les lois sociales de début de mandat semblent avoir beaucoup facilité les choses.

Et c’est justement ce qui ne va pas. Les syndicats semblent ne pas avoir les moyens « intellectuels » de négocier quoi que ce soit. Soit ils résistent grossièrement, soit ils se font rouler dans la farine. Or, ce type de victoire est dangereux pour le gouvernement et pour le pays : à coups de réformes mal conçues, on crée l’injustice et la révolte. Ne faisons pas pour les retraites, ce que nous avons fait pour la santé.

Le premier changement à réussir n’est pas la réforme des retraites, mais celui de la prise de décision politique ?

Long comme une grève sans fin

J’avais prévu que la « grève de la retraite » ne s’achèverait pas, eh bien, j’avais vu juste. Ce n’était pas difficile à prévoir, puisque c’est toujours pareil.

La question qui se pose est : pourquoi est-ce comme cela ? Certains diront que nos syndicats n’ont d’autre programme que d’abattre le gouvernement. Avec aussi peu de subtilité, on ne peut pas faire grand chose.

Mais on peut aussi se demander pourquoi on a de tels syndicats. Ce blog cite une « sociologie des syndicats » qui explique que, longtemps, ils ont, simplement, défendu les intérêts de leurs adhérents, dans des « conflits » locaux. Puis ils ont été réformés, sur le modèle de l’Etat, et financés par l’entreprise et l’Etat. Ce qui leur a fait perdre leurs adhérents, devenus inutiles à leur économie (et le contact avec la réalité ?).

A qui a profité le crime ?

Grève : le ridicule tue ?

Grève interminable. Quelles leçons en tirer ?

Voyage au bout de l’absurde ? Une des idées de la systémique est que lorsque l’on pousse à l’absurde un principe, on obtient son contraire (énantiodromie). C’est ce qui arrive lorsque l’homme ne pense plus, lorsqu’il n’est plus qu’une machine. La grève est devenue une caricature de grève.

Les théories sur la négociation de crise disent, probablement justement, que le critère de succès dans ce type de situation est non seulement d’être prêt à mourir pour sa cause, mais aussi que cela soit perçu par l’autre camp. Or, le gouvernement, manifestement, ne prend pas au sérieux les grévistes.

Finalement, cette grève est peut-être un deuil. C’est l’épreuve qu’il faut à une partie de la population pour comprendre que le monde a changé ?

Retraites, corporatisme, libéralisme et Proudhon

Et si le combat des retraites était bien plus qu’une question d’intérêt financier ? Une thèse dont je parle depuis peu est qu’il pourrait s’y jouer la fin du corporatisme français.

Quel est le mobile du crime ? Le « libéralisme » ? Remplacer les corporations par le marché ? L’homme est un loup pour l’homme ? Après tout, de gauche ou de droite, toutes les forces qui influencent le pouvoir sont, depuis des décennies, libérales.

Seulement, il y « quelque-chose qui s’appelle la société », pour paraphraser Mme Thatcher. L’homme, comme l’animal, est lié à son milieu, et élevé par lui. Le libéralisme n’existe pas et n’a jamais existé. (C’est un fantasme d’intellectuel, qui croit devoir tout à ce qui se trouve dans son cerveau, et rien au reste de la société ?)

Or, entre le corporatisme et la « société d’individus » libérale, se trouve, justement, l’écosystème dont parle Proudhon. La société s’organise naturellement en groupes (ou en « équipes » ?), qui se coordonnent les uns par rapport aux autres, pour réaliser des tâches communes.

Vers une « troisième voie » ?

Le libéralisme a vaincu ?

L’enlisement de la grève des retraites, n’est-ce pas la victoire définitive du libéralisme ?

L’erreur des syndicats a été de défendre des intérêts catégoriels, et pas un modèle de société. A partir du moment où le privé s’est mis à licencier, et s’est ouvert à la concurrence, le sort du modèle de l’Etat providence bureaucratique, et de ses syndicats, était scellé.

N’ont-ils pas été les « idiots utiles » du changement ? Car, justement, l’esprit du libéralisme, c’est l’intérêt particulier, et celui du syndicalisme, l’intérêt général.

Voilà qui est digne de Sun Zu. Pour perdre votre adversaire, il suffit de faire entrer dans son cerveau une idée qui va le faire aller, de bonne foi, contre ses intérêts ? On appelle cela « l’aliénation ».

La France, corporatiste par nature ?

Un curieux article disait que le mal de la France était le corporatisme. Le corporatisme nous montait tous les uns contre les autres. L’indice en était, comme les trois-cents fromages, les quarante-deux régimes de retraite.

Mais le corporatisme s’arrête-t-il là ? Tocqueville en fait déjà le mal du pays au temps de l’Ancien régime !

Il semble que le peuple français soit comme ces prétendus corps élémentaires dans lesquels la chimie moderne rencontre de nouvelles particules séparables à mesure qu’elle les regarde de plus près. Je n’ai pas trouvé moins de trente-six corps différents parmi les notables d’une petite ville. Ces différents corps, quoique fort menus, travaillent sans cesse à s’amincir encore ; ils vont tous les jours se purgeant des parties hétérogènes qu’ils peuvent contenir, afin de se réduire aux éléments simples. Il y en a que ce beau travail a réduits à trois ou quatre membres. Leur personnalité n’en est que plus vive et leur humeur plus querelleuse. Tous sont séparés les uns des autres par quelques petits privilèges, les moins honnêtes étant encore signes d’honneur. Entre eux, ce sont des luttes éternelles de préséance. L’intendant et les tribunaux sont étourdis du bruit de leurs querelles. « On vient enfin de décider que l’eau bénite sera donnée au présidial avant de l’être au corps de ville. Le parlement hésitait ; mais le roi a évoqué l’affaire en son conseil, et a décidé lui-même. Il était temps ; cette affaire faisait fermenter toute la ville. » Si l’on accorde à l’un des corps le pas sur l’autre dans l’assemblée générale des notables, celui-ci cesse d’y paraître ; il renonce aux affaires publiques plutôt que de voir, dit-il, sa dignité ravalée. Le corps des perruquiers de la ville de la Flèche décide « qu’il témoignera de cette manière la juste douleur que lui cause la préséance accordée aux boulangers. »

Et les corporations n’est-ce pas aussi une grande idée de Vichy – une période mal connue de notre histoire, mais qui a vu la naissance de la France moderne et de sa technocratie triomphante ? D’ailleurs, concernant la technocratie, il n’y a pas plus corporatistes que les « corps » de l’Etat. J’ai rencontré, il y a une vingtaine d’années, un homme qui avait voulu monter des clubs d’expatriés français à l’étranger. Il avait découvert que les membres des « corps » de polytechnique voulaient rester entre eux. Or, s’ils ne sont pas nombreux en France, ils le sont encore moins dans une ville étrangère…

Punition divine ? Comme dans l’histoire de la Tour de Babel, la nature a divisé notre peuple pour l’empêcher de conquérir les cieux ?

L'enjeu de la réforme des retraites : la fin de la France corporatiste ?

Une analyse originale (ici). Ce qui se jouerait avec la réforme des retraites serait un changement structurel de la France.

La caractéristique de la France serait un modèle corporatiste (cf. les fameux régimes de retraite). Il produirait une défiance généralisée, chacun se crispant, avec hargne, sur son intérêt mesquin, au détriment de l’intérêt général. Au delà de la question budgétaire, ce serait donc la nature de la France que le gouvernement aurait voulu changer. Il aurait voulu nous rendre sympathiques.

Voilà qui expliquerait la féroce résistance au changement de l’ancien régime.

(Corporatisme : un héritage de Pétain ?)

Retraites : problème de méthode ?

La Croix semble penser que, en ce qui concerne la réforme des retraites, le gouvernement s’y est pris, à nouveau, comme un pied. Il a été incapable d’expliquer clairement ce qu’il voulait faire.

La Croix fait la liste des inquiétudes du pays. Voilà sur quoi bâtir une saine négociation ?

Est-ce aussi simple que cela ? Dans cette affaire, on a l’impression que, quoi qu’ait fait le gouvernement, il y aurait, de toute manière, eu des grèves violentes. On a parfois l’impression que certains syndicats luttent toujours pour le renversement du capitalisme. Ensuite, pourquoi serait-ce au gouvernement d’être intelligent ? Veut-on en rester à un Etat paternaliste ? Pourquoi quelqu’un d’autre ne lui porterait-il pas un diagnostic du type de celui de La Croix ?

Usual suspects ou la négociation selon Edouard Philippe ?

La famille d’un des protagonistes de Usual suspects est prise en otage.

Qu’auriez-vous fait à sa place ?

Il abat les siens. Puis les preneurs d’otages.

La règle de la négociation conflictuelle est de montrer sa détermination, que l’on ne reculera devant rien. Une manière de le faire est de tuer ses amis. Tactique d’Edouard Philippe, avec la CFDT ?

Retraites : affrontements tactiques ?

Ce qui est surprenant dans la grève moderne est la faiblesse du nombre de grévistes, et leur pouvoir de nuisance. La grève est devenue tactique.

Le gouvernement n’est-il pas, lui-même, dans cette logique d’affrontement tactique ?

A-t-il été maladroit lorsqu’il a annoncé un « âge pivot » qui lui a « aliéné » le dernier syndicat qui aurait pu être de son côté, ou a-t-il choisi la confrontation ? Le bon négociateur ne cède pas, au contraire, il augmente ses demandes à mesure qu’on les refuse. Cela montre à son adversaire que l’affrontement ne joue pas en sa faveur.

Très peu de grévistes sont concernés par la réforme des retraites, qui touche les jeunes générations. Cela ne va-t-il pas, aussi, finir par fissurer leurs rangs ?

Il se trouve, enfin, que, depuis Nicolas Sarkozy, les gouvernements sont fermes face aux grèves. Ils les usent. Qu’Emmanuel Macron ait cédé aux Gilets jaunes était un changement de tactique. Et il n’a pas été payant.