Le résistant était-il un terroriste ?

Marc Ferro expliquait que pendant la guerre et longtemps ensuite, on a considéré les résistants comme des terroristes. Il est vrai qu’en représailles, on fusillait des otages. 

Mais n’est-ce pas la règle de la guerre ? Quand un pays bombarde les populations d’un autre pays, ce dernier procède à des représailles, en bombardant à son tour.

Et on peut se demander si la résistance, qui a très peu de moyens, et beaucoup de courage (un résistant n’est pas considéré comme un militaire), ne fait pas bien plus de dommages que l’armée traditionnelle. La résistance espagnole, en particulier, semble avoir beaucoup nuit à l’invincible Napoléon, par exemple. 

Certes, mais une guerre est-elle propice à une pensée rationnelle ?

L'esprit de la résistance

J’ai découvert après sa mort que mon père avait été résistant. Un résistant de rien du tout, bien sûr. Il se trouvait que les résistants en chef avaient placé les jeunes résistants, ceux dont la vie ne comptait pas, derrière les Allemands en recul. Et que ceux ci, dans le cas de mon père, ont décidé de se rendre aux résistants, plutôt qu’aux Américains. A quelques kilomètres de là, à Tulle, ces mêmes Allemands ont décidé de massacrer la population. La vie tient parfois à des hasards.

Ce que je comprends maintenant est qu’être résistant n’était pas une question de maquis, mais d’état d’esprit. Mon père était quelqu’un de très calme, de très posé. Je ne l’ai jamais vu se mettre en colère. Il avait d’ailleurs un sens de la répartie étonnant. Je me souviens, par exemple, que mon grand père maternel parlait du gouvernement de l’époque, de sa mauvaise gestion de l’inflation, et de la crise de 29. Mon père lui avait répondu qu’en 29, il fallait des valises et des brouettes de billets pour faire ses courses, et que ce n’était manifestement pas le cas. Mon grand père s’était trouvé sans mots. (Tout cela est loin, et l’histoire est surtout juste par son esprit.)

Et pourtant cet homme posé et calme était un révolté, au sens de Camus. Il avait une réaction épidermique à l’injustice et à la manipulation. Il me semble que c’est cet esprit qu’a eu notre corps médical face à la détresse de la population. Et que c’est cet esprit qu’il faut que nous adoptions.

Libéralisme et barbarie

Après guerre, les pauvres ont pris le pouvoir, alors ils ont imposé les riches. Aujourd’hui, les riches ont repris le dessus, alors ils se sont débarrassés des impôts. Voici une thèse que je retrouve régulièrement dans The Economist. Autrement dit, l’homme est dirigé par son intérêt financier.

Je ne suis pas sûr que ce soit la seule hypothèse possible. Notre « Etat providence » a été conçu pendant la guerre, dans la clandestinité. A son origine est le Conseil National de la Résistance. Quelle est sa motivation ? Mettre un terme à la guerre et à la barbarie. Et il estime que, justement, ce sont en grande partie les conditions économiques qui l’ont causée. Autrement dit la façon de penser de The Economist a des conséquences imprévues. Pour que l’homme n’ait plus la tentation d’agir en animal, il faut une libération économique. Apparemment cette idée est partagée par la grande majorité de l’opinion publique, à l’exception d’une petite frange, à droite, qui s’en dégagera après guerre. Et ce programme sera appliqué par le général de Gaulle. (Le programme du CNR, une interview de Claire Andrieu sur le sujet.)

Question extraordinairement importante, qu’il aurait peut-être été bon de se poser avant de lancer des réformes libérales : peuvent-elles affecter la condition d’être humain ? Accessoirement, le libéralisme économique ne ferait-il pas, en tout ou partie, cause commune avec ceux qui ont lutté contre la résistance ?

En lisant ce que disait Wikipedia du sujet, je suis tombé sur une citation (de 2007) qui m’a plongé dans un abîme de perplexité.

Denis Kessler, ancien vice-président du MEDEF utilise lui aussi « le programme du CNR » pour désigner l’ensemble des réformes de 1945 : « Le modèle social français est le pur produit du Conseil national de la Résistance. Un compromis entre gaullistes et communistes. Il est grand temps de le réformer, et le gouvernement s’y emploie. Les annonces successives des différentes réformes par le gouvernement peuvent donner une impression de patchwork, tant elles paraissent variées, d’importance inégale, et de portées diverses : statut de la fonction publique, régimes spéciaux de retraite, refonte de la Sécurité sociale, paritarisme… A y regarder de plus près, on constate qu’il y a une profonde unité à ce programme ambitieux. La liste des réformes ? C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ! »

Daniel Cordier et le fascisme

Le décès du « militant antifasciste » dont je parlais il y a peu m’a remémoré une interview de Daniel Cordier, par France Culture. Il fut le secrétaire de Jean Moulin et un résistant. Si je comprends bien, au moment où il s’est engagé, Alain Cordier était ce qu’on appellerait un « fasciste ». C’est le spectacle de la vie qui l’a transformé. Un vieil homme portant l’étoile jaune l’a guéri de son antisémitisme, par exemple. Bizarrement, il avait sauvé au moins un Juif auparavant. Plus curieusement, peut-être, ce qu’il disait de la quasi inexistence des forces de la résistance semble signifier que les ex antifascistes d’avant guerre, qui étaient fort nombreux, avaient massivement choisi la collaboration avec le fascisme, au moins passive.
Faut-il juger les gens sur leurs idées, ou sur leurs actions ? 

Zone euro : point sur le changement en cours

Comment la crise de l’euro a-t-elle transformé sa zone ? Ce que je comprends de cet articleme laisse penser qu’elle est méconnaissable, mais au milieu du gué. (Ou du fleuve ?)

  • Il y a eu centralisation « massive » « au niveau de l’UE, des pouvoirs exécutifs concernant les politiques économiques nationales ». La préoccupation de l’UE n’est plus le marché commun et l’accueil de nouveaux membres, mais la coordination et le contrôle des politiques nationales.
  • Le Conseil européen est devenu un décideur, la Commission mettant en œuvre ses décisions. Pour que tout ceci soit efficace et démocratique, il faudrait, en particulier, que le président du Conseil soit élu, sur un mode qui ressemble à celui des USA, et que la Commission soit constituée de spécialistes indépendants des Etats, avec un ministre des finances parmi eux. Le tout étant contrôlé par un parlement démocratiquement élu, et, indirectement, par les parlements nationaux. 

Ce qui me semble extraordinairement difficile à réaliser. Pour de nombreuses raisons. Ce changement est fort mal défini en termes de mise en oeuvre ; dans tous les cas, il se heurte à énormément d’usages et d’intérêts ; il n’y a pas de projet commun aux pays de l’UE, les derniers entrants, en particulier l’ayant confondue avec les USA ; les peuples n’en peuvent plus de Bruxelles. A ce point, je vois trois scénarios d’évolution :

  1. « Avancer dans le brouillard », comme Mme Merkel nomme son type de leadership. On ne fait rien en attendant la prochaine crise. Comme cela, on n’a pas besoin de demander son avis au peuple. Et on n’a pas besoin de penser, non plus.
  2. Une liquidation en bon ordre de l’euro, en cherchant à limiter les dégâts, tout en profitant au mieux des avantages de la mesure (gain de compétitivité, plus besoin d’ajustement).  
  3. Montrer qu’il y a un intérêt énorme à avoir un euro commun. (Piste : pourquoi a-t-on créé l’euro ?) Cela faciliterait fantastiquement le changement, s’il y avait de la lumière au bout du tunnel. 

L’existentialisme n’a rien inventé

En relisant mes notessur Platon, j’ai découvert que l’absurde c’était lui. Or, je croyais que c’était la marque de fabrique des existentialistes. Qu’ont-ils inventé alors ?

L’existentialismen’a-t-il été qu’une redécouverte d’idées aussi vieilles que le monde, à la lumière de « l’engagement pour la liberté » qu’avait été la résistance ? Mais aussi l’occasion de se racheter pour des gens qui, comme Sartre, avaient été passifs pendant l’occupation ?

Stéphane Hessel et la résistance

L’indigné Stéphane Hessel a-t-il lancé un mouvement européen, de résistance ? (Indignez-vous vient de paraître en Chine)
Curieusement, je viens de réaliser que ce blog avait appelé à la résistance, dès ses origines.
Mais la résistance ce n’est pas un blocage butté, c’est la volonté de donner à la société un projet qu’elle mérite. C’était aussi l’ambition des résistants. 

Valeurs de la résistance

Au plus noir de la guerre, les résistants ont voulu une France idéale. Choqués par le spectacle que donne le pays, ils ont exhumé leurs espoirs (L’appel d’anciens résistants aux jeunes générations).
Qu’il est rafraîchissant de voir revivre une époque où l’on voulait le bien de l’humanité. Que leurs rêves nous font paraître médiocres. Comment en sommes nous arrivés là ?
Auraient-ils bien fait de nous rappeler à l’ordre ? Serait-il temps de sortir notre action politique de l’intérêt égoïste myope, mesquin, haineux et destructeur de l’ordre social, et d’en revenir à un débat sur la constitution de notre société, ses principes directeurs ?
Compléments :
  • J’imagine ces résistants âgés, et je trouve très touchante leur phrase de conclusion : nous voulons dire avec affection.
  • Les politiques, Aristote