Elan vital

La similitude entre Athènes d’après la guerre du Péloponnèse et l’Angleterre d’après la Révolution industrielle est frappante. Dans les deux cas, l’aristocratie locale, oisive, cherche à attirer des métèques entreprenants, en leur offrant un environnement idéal pour le « business ». 

Une autre idée remarquable. Récemment, j’ai entendu des universitaires anglais comparer la France de Louis XIV avec la Chine moderne. Dans les deux cas, ce sont de formidables puissances, à qui l’avenir est promis. Or, elles se font ridiculiser par des barbares. Les Anglais, dans un cas, les Occidentaux, dans l’autre. Alors, elles cherchent à réagir, à retrouver leur rang, en adoptant les idées des barbares. Ce qui les rend folles et sanguinaires. 

Il est possible que ce qui explique la différence entre la Chine, la France, d’un côté, et l’Angleterre, les USA, Athènes, de l’autre, est ce que l’on a appelé « société d’individus ». D’un côté, on a des liens sociaux forts, de l’autre, ils sont faibles. 

Le propre de la « société d’individus », c’est la raison. C’est n’en faire qu’à sa tête.Mais, toutefois, avec une culture qui compense ces excès, font remarquer Weber et Hayek : le protestantisme est la culture de l’anarchisme. 

Qu’est-ce qui a été fatal à l’Angleterre ? Le déclin a commencé du temps de Victoria. La technique a fait sa fortune, mais les parvenus ont donné à leurs enfants une éducation aristocratique. La culture est le poison de la société d’individus. Pourquoi cela n’arrive-t-il pas aux USA qui leur ressemblent tant ? Moins de culture, certainement, et le pays est un monde à lui seul, la condition pour que le modèle athénien fonctionne : les USA aspirent suffisamment de talents, pour nourrir les classes oisives. 

Et leurs « innovations », que rien ne peut contrôler, et donc bien souvent simple poudre aux yeux, ébranlent le monde. 

Et si les USA étaient le coeur de ce monde, justement ? Le principe qui le maintient en vie, en le forçant à ne jamais s’endormir ? Et si les pays à culture forte devaient se préparer à la résilience, au sens de ce blog, c’est-à-dire se structurer pour profiter des, imprévisibles, tsunamis destructeurs anglo-saxons ? 

(L’intérêt d’écrire un blog est que l’on peut y émettre des hypothèse, sans avoir besoin de les justifier outre mesure !) 

Les sociétés sont mortelles

C’est la technique qui fait la survie d’une société, aurait pensé l’anthropologue Leroi-Gourhan (émission de France Culture). Raison évidente : les sociétés qui stagnent sont écrasées par les autres.

Ce n’est plus une idée à la mode. Elle a été remplacée par « l’Anthropocène ». L’homme serait le maître du monde. En particulier l’Occidental. En conséquence, le danger ne peut venir que de lui.

Or, qu’un volcan éclate et le réchauffement climatique, c’est fini. Contrairement à ce qu’il dit, l’homme ne comprend rien au climat. Et il n’a pas aboli la nature.

Que faut-il entendre par technique ? En tous cas, ce qui semble certain est que les sociétés qui stagnent sont mortelles. Les théoriciens des « limites à la croissance » ont peut-être oublié cela dans leurs équations.

Innovation et paralysie

Une dirigeante me disait qu’elle avait observé que, dans l’entreprise innovante, tout le monde parlait à tout le monde. Y compris à l’extérieur de l’entreprise. L’innovation ne venait pas d’un service spécialisé, mais de ces échanges.

Elle opposait cette situation à celle de l’entreprise ordinaire, dans laquelle on ne se parle pas, et on ne parle pas. On a peur d’effrayer l’employé, ou de paraître ridicule vis-à-vis du pair. Ces entreprises sont les perdantes des crises. Car celles-ci ne peuvent être résolues par un esprit solitaire. D’ailleurs, elles provoquent la paralysie du dit esprit.

Un moyen de sortir notre société de son malaise ?

Etonnante Amérique

Mais comment font-ils ? me suis-je demandé. Christine Ockrent parlait Cybersécurité et Etats voyous (Russie, Chine, Corée du nord, Iran). Et, une fois de plus, ses invités constataient que les USA ont des champions du sujet, et que nous, nous sommes « à la ramasse ».

Les USA sont un curieux pays. Par bien des côtés, c’est un chaos. Et rien n’y est très remarquable. Son élite ou même ses universités n’ont rien de très impressionnant. Son inculture est affligeante. Et pourtant, quoi qu’il arrive, elle semble renaître et dominer le monde.

Le plus surprenant est que c’est un pays neuf. Or, les créations de l’homme sont fragiles. En est témoin l’effondrement des institutions de la 3ème République, qui étaient la gloire de la France. Mais, dans son cas, il semble étonnamment résilient.

Et si la raison, l’expérience du passé… avaient peu de place dans le succès d’une nation ? Et s’il tenait à l’enthousiasme de sa population, à son « élan vital » ? Et si les pères fondateurs des USA avaient créé les conditions favorables à un tel « élan vital » sans cesse renouvelé ? Forever young ?

(En écrivant ceci, je me rappelle d’une étude que j’ai faite sur les raisons de la prospérité du « distributeur de presse », à la surprise général, j’avais trouvé que c’était « l’optimisme », la capacité à exploiter les aléas. Ce n’était pas un boulot pour intello. La science, la technique de management, ne devenait utile que lorsque le commerce était très gros. Même sous ce second angle, les Américains sont bien meilleurs que nous : les méthodes de management ou autre s’y trouvent en « open source ».)

Société intelligente

Pourquoi la politique est-elle l’école de l’abjection ? se demandait un ami. Influence du milieu ?

Ce que Hannah Arendt a nommé « banalité du mal » ? Le groupe invite à l’irresponsabilité et au calcul mesquin ? Comme le dit le professeur Cialdini, s’il y a une chose que cherche à optimiser l’homme, c’est le « non usage » de son cerveau ?Comment rendre une société intelligente ?

Le risque force à rester sur ses gardes, et à l’alliance. Et l’alliance ne se fait qu’avec des gens de confiance.

La première personne qui doit être de confiance, c’est nous. Sans quoi il ne peut avoir d’alliés. D’où question existentielle : pourquoi me faire confiance ? Qu’est ce que j’ai que les autres n’ont pas ? Car la confiance n’est qu’une condition nécessaire, elle n’est pas suffisante : on ne s’allie pas avec un boulet…

Le risque fait, en plus, de l’individu un « laboureur » au sens de B.Cyrulnik. Il le force à être responsable, à utiliser sa tête, à ne compter que sur soi. Car le réseau est par nature éphémère, il est un travail de tous les instants. La conscience du risque immunise contre le populisme, les utopies et les complots.

Seulement, tant que toute la société ne perçoit pas le risque, il est tentant pour ceux qui ont un peu de pouvoir de nuisance de l’utiliser, pour tirer quelque bénéfice à court terme.

Monde fragile

Comment caractériser notre société en un mot ? Question que l’on retrouve régulièrement dans ce blog.

« Ultra fragile » ? Cela semble avoir été le résultat des politiques publiques menées depuis 50 ans. Résultat, aussi, des aspirations de la société ? D’une partie de celle-ci ?…

Le plus étrange, peut-être, est qu’une société fragile semble attiser, voire créer, les appétits de destruction. L’Allemagne d’avant guerre se gargarisait de « néant ». Il n’est pas certain que ce ne soit pas le fond de la pensée d’un président Poutine et de la clique qui l’entoure. S’il n’y avait pas d’empire russe, l’homme mériterait-il de vivre ? M.Poutine est un « stress test » vivant pour la l’humanité, au moins pour l’Europe.

En effet, ce monde n’est pas que « fragile ». Il est aussi irrespirable. Il est « absurde », au sens philosophique du terme. Tout le monde, du petit jeune de bonne famille au vieux patron de PME ringard, aspire à faire quelque-chose qui ait « du sens », un « impact ». Cela ne prend généralement pas la forme du manifeste de Greta Thunberg, mais on retrouve partout le même esprit. On fait du Greta sans le savoir.

Campagne de Russie

Les éléments semblent se conjuguer pour attaquer les fondations de notre société, dis-je, depuis quelques-temps. En fait, M.Poutine est peut être le plus résolu et le plus efficace de ces « éléments ». Il cherche, systématiquement, ce qu’il peut faire pour disloquer l’Europe. (Article.)

Bien sûr, on ne s’en prend qu’aux faibles. Pas question de défier les USA. Courageux, mais pas téméraire.

Peut-être serait-il temps que nos gouvernements cessent de nous faire croire que nous pouvons dormir en paix, et qu’EdF, par exemple, fera le miracle de remettre ses centrales en fonctionnement. Peut-être devrait-on se demander quelle tactique adopter face à quelqu’un qui nous a déclaré la guerre ? Et comment colmater les multiples brèches de notre pays et de l’Union Européenne ?

Anti fragile

Je ne suis pas une autorité scientifique, comme Boris Cyrulnik, mais je vais me permettre de critiquer sa théorie.

L’oeuvre de sa vie, qui commence dès son enfance, c’est la « résilience ». Il dit que la résilience vient, essentiellement, du cercle familial de l’enfant. C’est une question de sécurité, qui rend fort.

Je préfère « l’anti fragilité » de Nassim Taleb, qui rejoint la théorie des réseaux. Résilience, d’ailleurs, n’est pas un bon mot. « Résilience », c’est absorber. Alors que la personne réellement forte transforme le contre-temps en chance. Le fameux « désavantage concurrentiel sélectif » de Michael Porter, qui est le propulseur des nations. C’est pourquoi « anti fragile » me semble mieux adapté.

La base de « l’anti fragilité », c’est, contrairement à la théorie de Boris Cyrulnik, l’insécurité. Cette insécurité, permanente, force non seulement à rester sur ses gardes, mais, surtout, à devenir de plus en plus fort en résolvant sans cesse de nouveaux problèmes, et, pour cela, en créant un réseau d’entraide de plus en plus fiable et efficace.

Suis-je une victime ?

En lisant Boris Cyrulnik, j’ai l’impression qu’il y a deux types de victimes.

Il y a la victime abattue, dépressive, et la victime conquérante, voire criminelle. La première pense qu’elle est maudite. La seconde veut se venger et utilise ce qu’elle perçoit comme la culpabilité des autres pour les asservir.

Et, peut-être, il y a « le laboureur », qui pense qu’être victime est un des aléas propres à la vie. Mais qu’il y a toujours des moyens de refaire surface. Un mal pour un bien ?

Mon père me semble illustrer cette théorie. Je l’ai toujours connu souriant, mais, après sa mort, j’ai pris conscience que le sort n’avait pas arrêté de s’acharner sur lui, dès le début, et tout au long de sa vie. Pourquoi lui ? Surtout au début de sa vie. Mystérieux. Mais il avait trouvé une parade : son esprit. A chaque fois, il apprenait de la situation, et, en quelque-sorte, en devenait le maître. Pour lui, il n’y avait pas de sotte connaissance. Il n’a jamais fait ce qu’il aimait (qui était vivre dans la nature), et pourtant rien ne le rebutait.

Boris Cyrulnik explique que les laboureurs ont été formés par un environnement rassurant, qui leur donne la force d’affronter le doute et l’incertitude. C’est une théorie indémontrable, car on peut toujours prétendre, même pour les vies les plus malchanceuses, que la personne a trouvé quelqu’un à qui se raccrocher. Mais, à considérer la vie de mon père ou celle de Boris Cyrulnik, même cette théorie indémontrable semble tirée par les cheveux. Dans le cas de Boris Cyrulnik, très tôt orphelin, il s’est fait balloter de famille d’accueil en famille d’accueil pendant la guerre et après, s’est fait arrêter par la Gestapo, à 7 ans, et doit à sa présence d’esprit et à un miracle d’avoir échappé au camp d’extermination.

D’où une théorie alternative : les laboureurs sont des gens qui, tout simplement, ont mis un jour en marche leur cerveau, et se sont rendu compte qu’il leur permettait de résoudre les problèmes de la vie. Le laboureur serait le fruit d’une combinaison de hasards, peut-être de capacités intellectuelles particulières, mais aussi d’un environnement qui force à l’expérimentation… d’une forme d’insécurité ?

La grande désindustrialisation

« la France se place aujourd’hui aux derniers rangs de l’Union européenne en matière d’industrie. ( )  juste devant des pays tels que le Luxembourg, les Pays-Bas, la Grèce, Chypre, ou bien encore Malte qui n’ont jamais véritablement été industriels. De plus, sur la période de rebond de l’industrie, entre 2016 et 2019, la France n’est que 21e en termes de croissance de l’emploi industriel (2 %). » (Article.)

Voilà un exemple de crise systémique. A l’image de la révolution culturelle de Mao, notre gouvernement a voulu la disparition de l’industrie. Et il a réussi un véritable « nettoyage ethnique ». Il est extrêmement difficile de résister à la puissance d’un Etat. 

Question intéressante : quels ont été les survivants ? 

Les études que mène l’association des interpreneurs indiquent trois pistes :

  • La Vendée. Ce qui a fait que des régions telles que la Vendée, la Bretagne ou le Pays basque ont résisté, c’est le lien social. L’entraide. 
  • Des entrepreneurs ont compris, à l’opposé, qu’ils ne pouvaient compter que sur eux-mêmes. Cela a produit deux types d’entreprises :
    • Les héros. Ils ont choisi de s’extraire de la concurrence par les prix, par l’innovation. Seulement, ils n’avaient aucun moyen financier, contrairement aux Allemands ou autres. Alors, ils ont fait de la « lean innovation », une sorte de système D, à risque maximum. Ce sont souvent des ETI. 
    • Les Vietnamiens (au sens « guerre du Vietnam »). Ceux-là ont choisi de s’enterrer. Ce sont, par exemple, les PME du Jura pauvre. Elles aussi sont « lean ». Elles n’ont plus rien à perdre et les crises ne les touchent plus.