Le mystique, as du changement

Henri Bergson s’est beaucoup intéressé au mystique. La raison de cet intérêt pourrait être le changement.

L’esprit rationnel ne voit que des obstacles. Macron est un imbécile, ma femme est borderline, la bureaucratie étouffe mon entreprise, etc. L’esprit rationnel est attiré par les murs. Contre lesquels il s’écrase. La résistance au changement est un mal de la rationalité.

Le mystique, lui, aime ce qu’il voit, il en perçoit les potentialités, en particulier celles qui permettent son changement, qui est un développement, au sens « développement personnel », épanouissement.

(Comme il va de succès en succès, il est heureux, de surcroît.)

Ritualisme, société et entreprise libérée

Dans un billet récent, j’opposais ritualisme et rationalité… Ces deux termes, abstraits, ont des significations concrètes :

Ce que donne le ritualisme, dans la vie quotidienne, est décrit pas le psycho-sociologue Erving Goffman. La vie s’organise comme une pièce de théâtre. On le voit à l’école : le professeur « prétend » être omniscient ; les élèves prétendent qu’ils l’admirent. Il en est de même en ce qui concerne la présidence de la république, l’élite intellectuelle, etc. Ceci produit une tension, puisque le rapport social repose sur une fiction : les élèves prennent l’enseignant pour un clown, mais ils savent que s’ils ne plaisent pas au dit clown, ils seront jetés sur une voie de garage, avec pour seul avenir le Gilet jaune. Cette fiction se trahit par le rire, grinçant, au sens de Bergson. C’est une soupape de sécurité.

J’ai lu plusieurs fois, notamment concernant Hannah Arendt ou Michel Crozier, qu’après guerre les étudiants américains aidaient leur professeur. Ils étaient persuadés, visiblement, qu’il apportait de la nouveauté, et que, pour la faire connaître du reste de la société, il fallait combiner leurs forces. C’est cela le mode d’organisation rationnel de la société.

Une entreprise libérée est organisée de manière rationnelle (suite du billet précédent).

Attention, changement d'ère ?

Notre société est-elle en train de changer ? Voilà ce que dit le Financial Times :

« Beyond the bottom line: should business put purpose before profit?
For 50 years, companies have been told to put shareholders first. Now even their largest investors are challenging that consensus »

Cela fait écho à ce que j’entends ailleurs : aspiration à un nouvel « humanisme ». Et si l’on découvrait qu’une vie qui poursuit le seul intérêt individuel est absurde ? Et même, paradoxalement pour une entreprise, non viable. L’actionnaire a beaucoup plus à gagner d’une entreprise si celle-ci ne cherche pas à maximiser ses gains, comme on me l’a enseigné, mais sert des causes qui le dépassent ?

Quelles causes ? On tâtonne, me semble-t-il. La nation ? Le développement durable ? La religion de ses pères ?… Mais c’est peut-être en cherchant que l’on trouve. A moins que cela ne soit la recherche qui compte.

Meurtrier et fier de l'être

Dostoievsky et Sommerset Maugham décrivent des meurtriers heureux. Choquant ?

Avons-nous une vision fausse des choses ? Notre société actuelle semble croire que nous sommes tous des criminels en puissance, ce que nous devons aux circonstances de notre enfance. Le criminel est une victime, donc, mais cela peut se soigner. A y bien réfléchir, c’est inquiétant : notre société ne nous prend-elle pas pour des fous, et elle pour un hôpital psychiatrique ? Le Stalinisme aurait-il vaincu ?

Et si, au contraire, nous étions, tous, contents de nous ? Aucune envie de, ou même capacité à, changer. Et si nos éventuels malaises venaient d’une société qui ne nous laisse pas satisfaire ce qu’elle considère comme des vices ? Pervers narcissique et fier de l’être ?

Faudrait-il revoir notre conception de la nature humaine ? L’homme est peut-être le fruit des circonstances, mais nous ne pouvons pas guider son développement. Même s’il « devient » (s’il change continûment), il « est » aussi : en permanence fini, complet. Il n’est ni bien, ni mal, mais lui. Cependant, comme dans les histoires de Dostoievsky, ses impulsions peuvent avoir un effet nocif sur la société. Dans ce modèle, le rôle de celle-ci est de lui faire signe à temps, mais surtout de l’aider à trouver, dans sa gamme de comportements possibles, celui qui peut le mieux, à la fois, le satisfaire et profiter à la communauté.

Psychologie de l'escroquerie

Si j’analyse correctement ce que l’on dit de l’escroc, sa force principale serait d’exploiter notre intérêt. C’est en suivant notre intérêt que nous faisons le sien. Ce qui est inquiétant.

Chester Barnard, théoricien des organisations, ne disait peut être pas autre chose. Pour lui, on nous avait inculqué l’amour de l’argent pour nous rendre gouvernables.

Comment échapper au piège ? Christian Kozar parle du « vol de la bécasse ». Le vol de la bécasse est prévisible « a posteriori », mais pas « a priori ». Si bien qu’elle est difficile à tirer par le chasseur.

Comment s’y prend-elle ? Peut-être qu’elle ne sait pas où elle va. Ce qui compte d’abord, c’est de prendre l’air. Dans n’importe quelle direction. C’est en hauteur que l’on peut prendre de bonnes décisions, pas au ras du sol.

Peut-être qu’en voulant être trop rationnel, on se coupe les ailes ? La bonne décision émerge d’un processus complexe, qui laisse beaucoup de place au hasard ? Et c’est peut-être en cherchant l’intérêt général qu’on a la plus grande chance de faire son intérêt particulier ?

Auto organisation

Le mouvement des Gilets jaunes est un exemple des capacités humaines à s’auto organiser. Cela montre aussi l’efficacité de cette auto organisation : ils ont obtenu une dizaine de milliards en quelques manifestations.

Sa force première était là : auto organisation. Le fait qu’il ne soit manipulé par aucun mouvement politique ou syndical le rendait incontrôlable. Le seul moyen de l’arrêter était de chercher à comprendre ses revendications, pour y répondre.

Le plus surprenant est peut-être que ce mouvement a profité à des gens qui ne demandaient rien, alors que ceux qui ont pris le risque de manifester ont eu peu, et peut-être, parfois, rien. De la rationalité, de l’efficacité, de l’irrationalité ?

Qui êtes-vous ?

John Kotter sépare l’espèce humaine en deux : les leaders et les managers. Les premiers transforment les sociétés, les seconds exécutent. Et vous, qui êtes-vous ?

Il y a un peu la même chose chez Max Weber : rationalisme et ritualisme. Le premier, c’est la fin, le second, le moyen. Il y a très peu de leaders. Cela signifie-t-il qu’il y a très peu de gens capables d’entendre des arguments de raison ? Le bon moyen de leur parler c’est le mythe ?

C’est ce que les publicitaires semblent croire. Pour ma part, j’observe que la société, en tant qu’être, a une sorte de libre arbitre. Sur le long terme, elle ne se laisse pas dicter son chemin. (Ce qui ne signifie pas qu’elle fasse toujours ce qui est bon pour ses intérêts.) Il y a de la rage dans le mouton.

Valeur d'exemple

Paul Ricoeur semble penser que les valeurs qui motivent une action se révèlent dans l’action. Plus l’action touche des sujets fondamentaux, plus la valeur révélée est fondamentale. Cela rejoint ce que disait Kurt Lewin : pour comprendre quelque-chose, il faut chercher à le changer. Les traités de négociations ne sont pas loin d’aller dans ce sens : défendre ses valeurs donne au négociateur une force, et un pouvoir de persuasion, irrésistible.

C’est peut-être juste. Mais, en tout cas, si ça l’est, cela peut sembler légitimer la révolte. Laissons la raison aux manipulateurs ?

Open source : principe de l'entreprise libérée ?

Il y a quelques années, j’ai fait un peu de développement en environnement « open source ». C’est une expérience surprenante pour un ingénieur de ma génération, formé aux mathématiques et à la raison. Son principe est l’erreur et la force brute. Il est conçu pour que des individus fondamentalement incompétents et dénués de rationalité, mais animés d’une volonté de puissance illimitée, parviennent, ensemble, mais sans entrer en contact (et pour cause…), à développer un logiciel exceptionnellement fiable (sans commune mesure avec la production Microsoft). C’est un système qui ne marche que par essais et erreurs, et par une dépense d’énergie colossale. Le jugement de Dieu, c’est celui du test. Tout tient à la structure de la « plate-forme » de collaboration, qui est extraordinairement résiliante.

Voilà qui me semble dire ce qu’est une constitution. Le mot clé de la constitution, c’est « valeurs ». La constitution est le dispositif, légal ou physique (comme ici), qui permet à ces valeurs d’être respectées quelle que soit l’action humaine. Dans notre cas, les valeurs sont probablement libertaires.

Une telle constitution pourrait être l’élément clé de « l’entreprise libérée ». L’ entreprise est libérée de son dirigeant, et de tout pouvoir hiérarchique.

Optimisation japonaise

Je me suis rendu compte que je faisais de l’optimisation japonaise.

Etant célibataire, ma consommation est faible. Pour éviter de commander trop peu à un commerçant du marché, je divise mes achats, sans chercher à les optimiser. Par exemple, j’achèterais bien certains fruits à l’un, mais je sais que si je le fais, je ne prendrai presque rien à l’autre…

En y réfléchissant j’ai compris que mon comportement rejoignait celui des entreprises japonaises. Elles ne cherchent pas à optimiser leurs coûts, mais à « charger » un petit nombre de sous-traitants. Dans les années 80, les théoriciens du management trouvaient cela original et performant.

Un avantage, en ce qui me concerne, en est que les commerçants ne respectent que les clients fidèles et importants.

Par ailleurs, je suis prêt à payer une prime pour le commerçant sympathique. Tout bien considéré, cela n’est pas si gratuit que cela. Car le commerçant sympathique est aussi celui qui rend un petit service, quand c’est important.

Comme quoi le coeur a des raisons que la raison ne comprend qu’a posteriori. Et encore pas très bien, probablement.