L'étrange victoire du RN

Marine Le Pen, il y a quelques mois, appelait à la fermeture des frontières pour empêcher la propagation du virus. Elle disait s’opposer en cela à la gauche et à la droite qui, par idéologie, voulaient la liberté de mouvement. (Entendu chez France Culture.)

L’hésitation n’a pas été longue. Les frontières ont été fermées. Et on ne parle plus que de relocalisation. Voire de préférence territoriale (circuits courts) ! L’Etat intervient massivement dans l’économie. Quant à l’immigration, le sujet est prudemment étouffé.

Voilà qui doit déprimer Marine Le Pen. On lui a volé son programme.

Grande leçon : il y a ce que l’on dit, et ce que l’on fait. Les idéologies ne résistent pas longtemps aux intérêts ?

Épidémie et raisonnement de type 2

J’ai entraperçu un commentaire disant que les résultats obtenus par le traitement du Professeur Raoult étaient ridicules car, dans ses échantillons, il y avait 0,5% de morts contre 0,7% sans rien faire.

Je ne sais pas de quoi il était question et si ces chiffres étaient comparables. Mais imaginons que ce soit le cas. Ils veulent dire que s’il y a 20.000 morts avec le traitement du Professeur Raoult, il y en a 28.000 sans lui. Trouvez-vous qu’il soit ridicule de sauver 8.000 vies ? 
Cela illustre la difficulté à raisonner dans l’abstraction, ou « raisonnement de type 2 », ce qui a été trouvé à multiples reprises par les travaux récents menés sur l’étude des décisions humaines. 
En fait, nos raisonnements tendent à être « de type 1 ». C’est-à-dire que nous déduisons des lois de notre expérience, et, ensuite, nos décisions prennent l’aspect « d’intuitions ». Par exemple, du fait de ce que j’ai vécu jusqu’ici, j’aime ou je n’aime pas le professeur Raoult. Du coup, je ne décide pas en fonction des preuves que l’on me donne, mais en fonction de mon impression. Les raisons que je donne sont une « rationalisation », elles sont là pour justifier mon idée préconçue. 

Ce que la pandémie nous apprend de notre cerveau et de notre société

Au début de l’épidémie de coronavirus, il y a eu un doute : est-ce une épidémie ? Des tableaux sont sortis qui montraient que le taux de mortalité était faible si on le comparait à d’autres causes de mortalité, qui n’inquiètent personne. Pourquoi le coronavirus n’entrerait-il pas dans la catégorie des fatalités ?

Même après coup, on se pose la question. On a été obligé de parler de « surmortalité » pour évaluer l’impact du coronavirus. Et encore, on peut se demander si c’est un bon indicateur, car, existe-t-il une mortalité « normale » ? Et la surmortalité peut tenir en partie aux mesures prises pour combattre l’épidémie…

D’ailleurs, devait-on arrêter l’économie ? Les économistes, nobélisés parfois, nous ont dit que le confinement allait provoquer une crise pire que celle de 29. Or, 29, c’est Hitler, guerres mondiales et génocides, avec fin nucléaire…

Les Chinois, que l’on a beaucoup critiqués, ont été, au fond, l’exemple même de cette hésitation. Ils ont commencé par dire que ce n’était pas une épidémie, puis que c’en était une. Puis le consensus s’est établi. Les Trump, Johnson ou Bolsonaro, qui ont tenté de résister, ont été balayés.

Cela illustre bien des théories scientifiques. Le principe de la société d’après guerre est le gouvernement par le diplôme. Le diplômé prétend diriger par la « raison ». Mais la raison ne permet pas de décider, répondent les spécialistes du cerveau. De ce fait, c’est l’inconscient collectif qui entre en fonctionnement. Et une de ses règles est la « validation sociale » : je fais ce que les autres font. La réponse de l’humanité à l’épidémie a suivi le mécanisme qui décide des modes vestimentaires.

(Paradoxalement, la raison n’est que « sophismes » au sens négatif du terme : par exemple nous savons que ce n’est pas la chute de PIB qui a fait 29, mais les conditions sociales de l’époque. L’argument « baisse de PIB » utilisé par les économistes ne signifie donc pas ce qu’ils laissent entendre.)

Thinking and reasoning

Comment l’homme pense-t-il ? La science enquête. Elle va d’erreur en erreur !

Quel est le sujet de l’étude, pour commencer ? La nouveauté. Comment l’homme résout des problèmes inconnus, mal définis.

Il y a d’abord Freud et la psychanalyse. Mais, la science d’aujourd’hui ne considère pas ces travaux comme scientifiques. En effet, ils reposent sur « l’introspection ». Or, on a découvert que l’homme mentait : il invente des raisons à son comportement. Ensuite, il y a eu le « béhaviorisme ». En réaction à la psychanalyse, on considère l’homme comme une boîte noire, qui serait « conditionnée » par son environnement. Une fois de plus la réalité dément la théorie. Celle-ci prétend que l’homme est déterminé (est une machine), alors que tout prouve le contraire. En particulier, la décision ressortit à une sorte de « coup de génie » (« insight ») imprévisible. C’est ce que dit la Gestalt, un autre courant scientifique. Curieusement, il paraît avoir été abandonné alors qu’il semblait explorer des voies prometteuses.

Aujourd’hui, la théorie qui a le vent en poupe est le « cognitivisme ». Elle est inspirée par les ordinateurs, vus comme modèle du cerveau, et par l’économie. L’économie prétend que l’homme est rationnel. La science teste cette hypothèse. Cela a donné une série, quasi infinie, de « biais cognitifs ». On soupçonne maintenant que ces biais tiennent aux conditions de l’expérience. Notre pensée est adaptée à notre vie, et pas aux expériences de laboratoire, qui sont, en fait, celles d’une salle de classe. Et, effectivement, ceux qui les réussissent sont les bons élèves à gros QI.

On en est arrivé à un modèle « dual » de pensée humaine. Il y a la pensée « de type 1 », qui est une pensée intuitive, quasi immédiate, mais qui demande un long apprentissage. C’est elle qui nous permet de faire des choses extrêmement complexes, sans nous en rendre compte, conduire une voiture tout en écoutant la radio, par exemple. C’est aussi la pensée de l’expert et du champion d’échecs. La pensée « de type 2 » est la pensée abstraite, lente, que l’on cultive à l’école. Celle du scientifique. Elle n’est pas propre à l’homme, mais serait particulièrement développée chez lui. Elle serait liée à un type particulier de mémoire, la « mémoire de travail ». C’est une mémoire temporaire de faible capacité. La pensée de type 2 permet de faire des hypothèses, et de se projeter dans l’avenir.

L’hypothèse qu’a faite l’économie est qu’il n’y a que la pensée de type 2 qui compte, et qu’elle est parfaite. Cela est faux. Et d’autant plus faux que la pensée de type 1 bat parfois la pensée de type 2 sur son propre terrain !

Au fond, l’intérêt de ces travaux est, avant tout, de nous retirer nos idées fausses sur la façon dont nous pensons. Idées dangereuses parce qu’elles justifient bien des décisions qui engagent l’avenir de l’humanité. En fait, ce sont ces erreurs qui semblent révéler la nature de notre pensée.

Petit traité de manipulation : le biais de confirmation du biais de confirmation

Méfiez-vous de votre biais de confirmation ! nous dit-on.

Une entrée pour mon « petit traité de manipulation » ?

Le biais de confirmation signifie que nous ne testons la validité de nos idées qu’en les soumettant à des épreuves qui sont susceptibles de les confirmer. Par exemple, si je crois au réchauffement climatique, je vais prendre chaque vague de chaleur comme une confirmation de mon point de vue. Mais un froid exceptionnel me laissera indifférent.

Einstein souffrait d’un biais de confirmation. Quand il a voulu démontrer que sa théorie marchait, il a proposé de mesurer la courbure que faisait subir aux rayons du soleil la masse de Vénus. Toute la science est comme lui. Cela s’explique parce qu’il est très peu probable que l’on puisse retrouver dans le comportement de la lumière les prédictions exactes d’Einstein. Autrement dit, dans la vie courante, le biais de confirmation n’est pas un mal.

La découverte de ce biais en est la directe application… Les travaux sur les biais de confirmation viennent de recherches sur l’irrationalité humaine. Elles résultent d’une réaction à la « science » économique, qui postule la parfaite rationalité humaine. Les scientifiques ont placé leurs cobayes dans des circonstances artificielles, qui ont mis en défaut leurs réflexes naturels, et ont prouvé ce que les scientifiques voulaient prouver.

A Primer on Decision Making, J.G.March : les décisions ne se prennent pas !

Les décisions surviennent… sous-titre du livre !

Un état des lieux des travaux en théorie de la décision extrêmement exhaustif et brillant, écrit par un « pape » de la discipline. Un temps co auteur d’Herbert Simon, inventeur de la notion de « rationalité imitée », grand nom de l’Intelligence Artificielle, et prix Nobel d’économie.

Il met en lumière de nombreux faits curieux, par exemple qu’il est parfois plus « stable » pour un système d’avoir des opposés qui s’affrontent qu’une seule opinion (cf. gauche et droite, qui se définissent l’une par rapport à l’autre mais ne laissent pas beaucoup de place à d’autres pensées), ou que c’est un avantage concurrentiel des professions à haut risque (pilote d’essai, P-DG…) d’avoir une vision erronée de leurs chances.

Autres faits surprenants :

  • La probabilité de survenue d’un événement est évaluée en fonction du souvenir d’événements similaires.
  • Les événements marquants sont sur-représentés. 
  • Les événements peu certains sont ignorés. 
  • Le hasard est ignoré, l’homme tend à sur-évaluer l’impact de ses décisions. 
  • L’homme tend à filtrer seulement les informations qui justifient son opinion. 
  • Il préfère les histoires aux explications abstraites. 
  • Il préfère les informations marquantes. 
  • Face à des informations contradictoires, il se limite à une seule possibilité. 
  • Il tend à sélectionner les informations qu’il pense acceptables par la communauté, et à éliminer les autres (ce qui est vu par les chercheurs comme une technique nécessaire au maintien de l’édifice social).

Autrement dit, la rationalité humaine est un mythe !

Quant au message principal, on le trouve dans le sous-titre : « decisions happen ». Les décisions « surviennent ». Rien dans la science ne laisse penser que l’on « prend » une décision. Le phénomène de la décision, ne se fait pas n’importe comment, mais il a quelque-chose du miracle.

Il faut une solide motivation pour prendre la décision d’attaquer ce livre, et de le lire jusqu’au bout.

Beyond Greed and Fear

Un autre livre sur l’irrationalité humaine.

La théorie classique veut que les marchés soient rationnels. Hersh Sheffrin démontre le contraire.

Curieusement, il ne faut pas aller loin pour cela. Exemple d’expérience : sur certains marchés les prix dépendent de très peu de paramètres, or, quand ces paramètres sont figés, ces prix peuvent néanmoins être victimes de réelles danses de Saint-Gui : c’est la « non rationalité » humaine qui entre en jeu.

La lecture de ce type de livre pose une question : on sait depuis bien longtemps que le raisonnement de l’économie officielle sur laquelle se sont appuyés les gouvernements est faux, pourquoi n’ont-ils jamais vacillé dans leurs certitudes ?

(Réponse : parce qu’attaquer les bases d’une théorie n’est pas suffisant : il faut une autre théorie ? L’homme, en particulier s’il est politique, a horreur du vide ?)

Des fleurs toute l'année

Mon retour en banlieue m’a fait découvrir que le citadin est idiot. (C’est effrayant, lorsque l’on songe que l’on a certainement des certitudes aussi stupides concernant des sujets qui concernent notre vie, ou l’avenir de l’humanité !)

J’ai découvert, par exemple, qu’il pouvait y avoir des fleurs toute l’année. Mon jardin est toujours fleuri, parce que les espèces ont des périodes de floraison différentes. Un arbuste, dont je n’avais pas bien compris le fonctionnement, s’est mis à fleurir le 15 décembre, par exemple. Et il n’a pas arrêté depuis. J’ai été aussi surpris par la durée de floraison des rosiers.

Ce qu’il me semble est que, contrairement à ce que l’on entend, la plante réagit à son environnement. Elle ne ferait pas preuve de prescience. Mais le temps entre aussi en jeu. Elle réagit en fonction des capacités qu’elle a acquises. En outre, il est probable que l’évolution des événements n’est pas chaotique (le climat ne change pas radicalement d’un moment à l’autre), ce qui permet à la plante de ne pas être « prise par surprise ». 
Je ne serais pas surpris qu’il en soit de même de l’homme. Nous réagissons aux événements par des réflexes. Ceux-ci sont construits par notre évolution, et sont extrêmement complexes, et pertinents. 
(Il y a peut-être aussi, une forte dose de hasard, ce qui ferait qu’à des événements apparemment similaires, nous ne réagissons pas forcément de la même façon.)

Une oeuvre est-elle disqualifiée par ses erreurs ?

J’entendais Georges Steiner dire qu’Hannah Arendt et Simone Weil n’étaient pas des philosophes, parce qu’il n’appréciait pas leurs prises de position. Curieusement, en revanche, il a étudié Heidegger, qu’il appréciait encore moins.

Nos erreurs disqualifient-elles notre oeuvre ? Faut-il renier les travaux de Newton parce que c’était un alchimiste, ou ceux de Pasteur parce que, d’après un de mes enseignants, c’était un nationaliste ?

Ou faut-il se dire que toutes les oeuvres ont un intérêt, parce qu’elles sont une expérience humaine ? Et qu’il est utile de se demander ce qui peut les influencer, et ce qui peut nous influencer, et comment bien penser ?

Faut-il se méfier de l'abstraction ?

A) 4 cartes avec d’un côté une lettre, de l’autre un chiffre :

  • a, d, 3, 7

Je veux vérifier la loi : si une carte a « a » d’un côté, elle a « 3 » de l’autre. Quelles cartes dois-je retourner ?

B) Cette fois-ci, je suis dans un bar, et veux vérifier qu’il ne vend de l’alcool qu’aux majeurs. Je suis en face de quatre personnes, j’en connais deux, je sais ce que les deux autres boivent. Quelles personnes dois-je vérifier ?

  • whisky, coca, adulte, adolescent. 

Peu de gens répondent bien à la première question ; quasiment tout le monde répond bien à la seconde. Les deux problèmes sont identiques. Abstraction contre pratique !

Notre enseignement veut sélectionner les esprits abstraits. Il rend tout abstrait, et incompréhensible.

Ma vie a été un combat contre l’abstraction : d’une part, justement, notre talent est concret, être abstrait, c’est perdre le génie humain ; ensuite, l’esprit abstrait perd le contact avec la réalité : obsédé par son idée, il devient fou.

Histoire de toutes les idéologies qui ont secoué l’humanité. L’abstraction fait de l’individu un « possédé ».