De l'interprétation des pensées

Que voulaient dire Descartes, Locke, Hegel… ? Le savaient-ils eux-mêmes ?

Les traducteurs vous parlent de l’exercice suivant, lorsqu’ils veulent vous prouver la difficulté de leur métier : essayez de traduire du français au français.

Il me semble que l’on pourrait faire la même chose avec notre pensée : reprenons un texte que nous avons écrit il y a quelques années, et demandons-nous ce nous voulions dire…

Je soupçonne que la pensée est fonction d’un contexte. Quand on a perdu le contexte, faute de mémoire par exemple, on a perdu la pensée.

L'expert est un mauvais vendeur

Les experts, quels qu’ils soient, se désespèrent : on ne les entend pas.

Le phénomène est, pourtant, facile à comprendre, sans avoir besoin de faire appel aux neurosciences. Il suffit de regarder ce qui se passe pour le coronavirus. Les experts s’écharpent. Qui croire ? Ils ont tous des parcours aussi impressionnants les uns que les autres. Leur discours est du même type et tout aussi convaincant, ou inquiétant. Même le nombre n’est pas rassurant : Pasteur fut seul contre tous… Et c’est vrai de tous les innovateurs.

Et Einstein, vous pensez qu’il était compréhensible ?

Comment choisit-on un expert, alors ? Un chirurgien, par exemple. On demande son avis à quelqu’un en qui on a confiance, qui parle notre langue, et qui semble s’y connaître en experts. L’idéal est qu’il l’ait testé.

Voilà pourquoi le génie n’est souvent reconnu qu’à titre posthume ?

(Fruit de la discussion avec un expert es langage.)

Strasbourg ou la fabrique du cluster ?

Apparemment, le gouvernement français désire que les parlementaires européens reprennent leur place à Strasbourg. Avec tout le risque que cela comporte, si l’on en croit ce que dit le gouvernement lui-même, puisque ces gens viennent de partout en Europe.

On dit que la contrainte est créative. Et, si, en plus du principe de précaution, nous inscrivions le principe de cohérence dans notre constitution ?

La raison n'est pas critique

La science rejoint la pratique, lorsqu’elle dit que nous décidons bizarrement. Face à un événement, l’esprit l’interprète immédiatement. D’un rien, il tire une histoire curieusement précise. Et, en conséquence, qui a très peu de chance d’avoir un lien à la réalité. Mais, là où cela crée une difficulté, c’est que l’on décide à partir de cette information, et que l’on ne se souvient pas de l’avoir fait.

Cela se verrait particulièrement lors des premiers contacts. On se fait une opinion immédiate d’une personne. Et on peut très difficilement s’en tirer.

C’est la cause de la dépression : quand l’action rate à répétition, du fait d’une interprétation fautive, l’homme broie du noir.

Cela semble un mal du cerveau « rationnel ».

Mais cela peut probablement être corrigé, en s’habituant à prendre le contre-pied de l’interprétation spontanée. Ce contre-pied n’est pas une fin en soi, mais un début d’analyse critique de la situation.

Science sans conscience

« Toute grande transformation sociale trouve ses théoriciens, qui imaginent des causes permanentes pour expliquer des effets transitoires. » (André Maurois, dans « Histoire d’Angleterre », au sujet d’Adam Smith.)

Il y a quelques années, un enseignant d’école de commerce affirmait, dans un article, que notre société n’ayant rien à voir avec les précédentes, ce qu’elles avaient dit sur le changement ne s’appliquait plus.

Phénomène de « rationalisation », perversion de la raison.

Media training

On raconte que, lorsque Kennedy a été élu, il a défait de très peu Nixon. Tout se serait joué dans un débat. Ceux qui écoutaient la radio ont estimé Nixon le meilleur des deux, mais pas ceux qui regardaient la télévision.

L’aspect doit avoir un rôle essentiel : un journaliste de télévision me disait qu’on ne lui parlait jamais de ce qu’il avait dit, mais uniquement de sa mine et de ses vêtements. Et M.Trump, homme de médias, est probablement une preuve vivante de ce phénomène.

J’ai aussi entendu que le jugement des experts n’était pas le même selon qu’ils voyaient ou non les pianistes à un concours.

Nous avons des biais cognitifs ? Ou, au contraire, nous avons un mode de jugement que la raison ne comprend pas ? Après tout, la séduction compte, à la fois dans la politique et dans le spectacle.

A moins qu’il ne faille apprendre à se connaître, et agir en fonction de ses objectifs et de ses capacités ? Je n’ai pas de télévision…

Le propre de l'Occident, c'est le changement ?

L’humanité va d’invention en invention. Il y a eu le feu, l’agriculture, les différents « âges », de la pierre, du bronze, du fer… Mais ces changements ne semblent pas voulus. La caractéristique de beaucoup de cultures, égyptienne ou chinoise, par exemple, semble être de vouloir, ou d’avoir voulu, maintenir le statu quo.

L’histoire occidentale (cf. ce que je disais de l’art récemment) semble être une recherche du changement pour le changement. Le PIB, en particulier, est une mesure de changement.

Ce changement semble avoir la particularité d’être lié à la raison. Max Weber dit que la rationalité consiste à poursuivre un objectif. C’est peut-être cela le propre de l’Occident : penser qu’il y a un absolu, qu’il faut atteindre. Pour l’art, par exemple, cet absolu a été la représentation. Pour la physique, il s’agissait de trouver l’être matériel ultime (« l’atome »).

Le changement rationnel a pour caractéristique de finir par donner le contraire de ce qu’il cherchait. Ainsi, l’art ne représente maintenant plus rien. La physique s’est noyée dans une multiplication de particules et de phénomènes non matérialistes.

Question : renouvellerons-nous toujours notre stock d’absolus, ou la raison finira-t-elle par se lasser de rencontrer l’absurde ?

Marâtre nature

Une abeille me semblait en curieuse apesanteur à proximité d’une fleur. A y regarder de près, j’ai découvert qu’elle était morte. Et qu’il y avait, pas loin, une petite araignée blanche.

La loi de la nature est la loi de la jungle. Le propre de l’homme est de s’en étonner. Et de penser que c’est lui l’auteur de cette loi, qu’il est l’incarnation du « mal ». Or, il n’a même pas inventé l’idée « d’écocide » : les prédateurs exterminent leurs proies, jusqu’à ce que, faute de proies, ils crèvent.

Le propre de l’homme, c’est la magie des mots. Les mots sont de puissants moyens de manipulation. Etre écologiste, par exemple, ne signifie que rarement que l’on fait ce que l’on dit. Plus souvent c’est le discours d’une classe sociale admirée. C’est aussi une arme de combat contre d’autres classes. Mais les mots peuvent être ce qu’ils sont : un moyen de nous regarder de l’extérieur.

Pourquoi l'esprit humain est-il incohérent ?

Une amie me racontait que sa fille se levait la nuit pour « couper en deux » les limaces qui infestaient son jardin. Pourtant celle-ci est ultra-écologiste.

Comment expliquer nos incohérences de comportement ? Curieusement, je ne vois pas d’étude sur le sujet alors que, depuis quelques décennies, le scientifique s’intéresse de près à notre rationalité.

Je me demande si l’incohérence n’est pas plus normale que la cohérence. En effet, Konrad Lorenz observe que les animaux obéissent à des « déclencheurs ». Ce qui produit, parfois, des comportements bizarres. Il en est probablement de même pour l’homme. On possède le déclencheur « ami de la planète », et le déclencheur « mort aux limaces » ?

Autre exemple : celui du gouvernant. Il envoie les troupes au combat, tout en réduisant les budgets de l’armée. Deux déclencheurs différents ?

Sans raison, il n’y aurait peut-être pas d’exigence de cohérence…

(Il y a une autre interprétation de l’incohérence de l’écologiste. En anglais, elle se nomme « moral licensing ». C’est ce que l’on appelait, au Moyen-âge, « les indulgences ». Lorsque l’on est convaincu de faire beaucoup de bien, on tend à se permettre un peu de mal. Sujet d’étude pour psychologues.)

Les vertus insoupçonnées de l'ignorance

Des études du raisonnement humain montrent que, dans certaines conditions, il vaut mieux en savoir peu que beaucoup. Par exemple on s’est rendu compte que des étrangers prévoyaient mieux les résultats de matchs de foot que des nationaux. L’explication de ce paradoxe tiendrait à une sorte d’élimination de l’information inutile par la distance.

J’ai été frappé par ce phénomène durant l’épidémie de coronavirus. Ce que m’avaient dit, bien avant le confinement, des gens « ordinaires » sur l’Afrique, sur le système médical ou même sur la quinine semble maintenant bien plus pertinent que les propos des experts. Plus exactement, a posteriori, les dits experts en arrivent aux conclusions des non experts.

Le mal de l’expert : manquer de recul ?

(Un point sur les recherches concernant la pensée humaine, et ses caractéristiques : Thinking and reasoning.)