Logique de l’emprunt

Pourquoi notre gouvernement a-t-il décidé d’un emprunt ? Un article m’enlève mes dernières illusions :

  1. Non, l’emprunt envisagé par l’état n’est pas un bon moyen de le financer. Il peut trouver beaucoup moins cher ailleurs. L’emprunt est une très mauvaise nouvelle pour le contribuable, et la nation.
  2. Il va faire un rééquilibrage des revenus, des 90 à 95% qui ne souscriront pas vers les 5 ou 10% qui souscriront.

Seule explication que je puisse trouver : ces 5 ou 10% sont un segment capital pour la réélection présidentielle.

Si cette explication est juste, ce billet complète le précédent. Il parlait de l’irrationalité du marché, et de ce que l’homme tendait à suivre des règles sociales. Eh bien, il existe quelques rationnels au sens économique du terme, des personnes qui optimisent leur intérêt égoïste à court terme. Ils sont au sommet de l’état.

Irrationalité du marché

Un article explique les bulles spéculatives au moyen de la science de l’irrationalité humaine. Remarque inattendue : les autistes sont rationnels !

En fait, la rationalité telle que postulée par la théorie économique n’est pas humaine :

  • Mon expérience de plus de dix années de bulles me montre que les acteurs de l’économie les reconnaissent. Ils savent aussi que, d’un seul coup, tout ce qui jusque-là empêchait de s’enrichir est écarté. Ils ont l’occasion d’une vie de faire fortune. D’ailleurs, ils peuvent s’enrichir en phase de dégonflage, mais à condition de l’avoir vu arriver. Quelques financiers m’ont avoué que la période de fin de bulle est particulièrement excitante : il faut réaliser ses gains avant d’être pris par l’éclatement. Tout cela me semble rationnel, même si ce n’est pas prévu par la théorie économique.
  • La théorie économique trouve irrationnel, notamment, que l’homme se comporte comme un mouton, ce que la psychologie appelle « validation sociale ». Or, cela veut dire que l’homme suit les règles de la société. Il sait qu’en les respectant il fera le bien collectif, qui est aussi le sien. Il est rationnel, mais de manière plus intelligente que ce que prévoit la science économique.

Je n’en dirai pas autant de l’administration Obama, d’après l’article, elle semble rejouer le film de la phase spéculative ascendante, durant laquelle des génies des mathématiques pensaient prévoir l’avenir. Obama s’est entouré d’universitaires qui veulent rendre l’homme rationnel, en le manipulant !

Compléments :

I suspect there is a flaw in this argument. This article supposes men are (imperfectly) optimising some kind of personal utility functions.

When you read Galbraith on the Great Crash or live through one or two speculative bubbles and interview traders, you realise that they follow common implicit rules. For example when in a bubble you know you have very little time to make a lot of money. “Moral hazard” is rational. A few days ago, a trader managed to raise oil prices by 3 or 4% in one hour. However he was not alone: his colleagues had expected something. Their collective move increased oil prices by something like 10% (see ‘Rogue broker’ blamed for oil spike / Financial times July 3rd).

We are social beings and we spontaneously create, and follow, social rules. Students of complexity say that organisation “emerges”.

What seems irrational when a human being is taken separately becomes rational when he is seen as a member of a society, of a “team”. It is rational to follow social rules (e.g. London stock exchange’s “my word is my bond”), because in doing what is good for the group we do what is good for us; And because it is more efficient to do so than following our own selfish interest.

As long as economists and policymakers don’t give up the fiction of a rational man and don’t start reading sociology, it seems likely we’ll keep on having crises.

Mourir pour la France

Message de François Périgot aux patrons français (informations de ce matin). Il m’a semblé qu’il les enjoignait de partir à la conquête des marchés irakiens. C’est risqué, bien sûr, mais le dirigeant est là pour prendre des risques. Et il faut faire vite, Chinois, Japonais, Allemands et Anglais sont déjà présents.

Le Français a toujours eu beaucoup de mal à savoir ce qu’était un dirigeant, et ce qui le motivait. L’image se précise : il se fait tuer pour faire comme les autres. On le croyait exploiteur, on le découvre idiot. Y a-t-il gagné en estime ? En tout cas, intéressant apport à la théorie de la rationalité, qui, comme chacun sait, est au cœur de la théorie économique.

Que dire des autres pays ?

  1. Ceux cités, auxquels il faudrait ajouter les USA, ont de formidables organisations qui ont pour seule vocation de mettre en œuvre des plans stratégiques, nationaux, de développement des exportations (par exemple l’Irak est une colonie américaine). La marche des entreprises s’inscrit dans ce mécanisme.
  2. Les ressortissants des régions voisines connaissent le pays de l’intérieur.

Dans un cas comme dans l’autre, on sait à la fois identifier les opportunités et réduire les risques.

Il me semble que si la France fournissait l’un et l’autre, elle n’aurait pas à faire appel au patriotisme de ses entrepreneurs, l’intérêt économique les mettrait naturellement en mouvement.

Rationalité de l'escroc

On semble découvrir de plus en plus de fraudes aux USA. Occasion de s’interroger sur la nature humaine.

The Heroes of Financial Fraud observe que dans certains cas l’escroc était sûr d’être pris. Pourquoi a-t-il alors escroqué ? D’ailleurs c’est en partie parce qu’il semblait idiot qu’il puisse tenter une telle manœuvre qu’il a pu sévir aussi longtemps.

En fait, je crois que l’homme n’est pas du tout rationnel, ou il a une rationalité pas immédiatement compréhensible. L’envie est souvent impossible à résister, elle fait oublier ses conséquences. Et puis le risque est un stimulant extrêmement puissant. D’ailleurs les escrocs les plus fous finissent par devenir des stars d’Hollywood (cf. Attrape-moi si tu peux), avec de telles récompenses possibles, Pascal aurait probablement dit que le pari méritait d’être tenté…

Art de la valorisation

Une nouvelle théorie, victime de la crise.

On m’a appris en MBA que les marchés étaient rationnels et qu’ils valorisaient les entreprises suivant des formules qui avaient valu des prix Nobel à leurs auteurs. L’aberrante valorisation du secteur des nouvelles technologies me détrompe : il semblerait que les entreprises de haute technologie soient sous-cotées au point que certaines valent moins que leurs réserves de cash.

Citons Adaptec, spécialisée dans le stockage de données. Ses réserves de liquidités nettes s’élèvent à 369 millions de dollars, alors que sa capitalisation boursière est inférieure à 300 millions : le marché considère que son activité lui enlève de la valeur. C’est absurde : les entreprises ont toujours des actifs qu’elles peuvent revendre en cas de besoin, comme par exemple des équipements ou des brevets.

La grande manipulation

Quand j’ai démarré le travail qui a conduit à 3 livres et à un blog, mon ambition était petite : parler de techniques de conseil en management. Je ne savais pas où cela allait me mener. Parmi mes découvertes : le détournement des concepts fondateurs de notre culture occidentale.

Les philosophes des Lumières voulaient la victoire de la « raison », l’homme utilisant son cerveau pour décider, seul. Il se dégageait de la dictature des conventions. Le progrès c’était l’émergence progressive de la raison. Le processus du progrès ? La confrontation permanente avec le néant, l’incertitude, nécessaire au mécanisme même de la pensée. Elle est remise en cause, la destruction d’une certitude par une autre.

Aujourd’hui, il semble que deux tendances s’affrontent, qui ont, sur le fond, le même effet.

  1. Pour la pensée anglo-saxonne, qui nous influence grandement, le choix rationnel, c’est obtenir ce que l’individu désire. Le progrès ? La marche de la technologie, qui accumule le bien matériel, et nous endort dans la béatitude d’un avenir tout tracé. La démocratie ? Le libre échange ! Et nos décisions ? Les sciences du management sont, le plus officiellement du monde, des sciences de la manipulation. Les écoles de management enseignent comment utiliser les sciences humaines pour faire nos quatre volontés. Soit en utilisant les lois de notre culture pour déclencher chez l’homme le réflexe désiré, soit, au contraire, en les modifiant pour mettre la société à son service (c’est le rôle de la télévision et de la publicité). Résultat ? Ceux qui ne peuvent se défendre contre cette influence sont transformés en « consommateurs ». La culture qui était supposée infléchir l’instinct pour conduire au bien de l’humanité est maintenant faite à l’image des vices de certains.
  2. Tout Charybde a son Scylla, semble-t-il. Tout TF1, son service public. Notre élite intellectuelle, appuyée par la presse, nous dicte nos idées. Que l’homme prétende penser est indécent. Un événement survient ? L’individu doit avoir une opinion spontanée. Il doit savoir, et savoir comme ceux qui savent qu’ils détiennent la vérité.

Ces deux forces sont convergentes. Elles vont à l’exact opposé de ce qui définit notre civilisation, peut-être même depuis les Grecs : la libre pensée individuelle. Est-ce une étape nécessaire ? Le premier réflexe de celui qui pense par lui-même est d’imposer sa pensée à l’autre ? Sommes nous les petits soldats de deux communautés, sœurs et ennemies, des « libres penseurs » les plus évolués, qui détiennent les leviers du pouvoir et s’affrontent pour la domination du monde ?

Les étapes de ma réflexion :

De la rationalité

Évolution d’une définition.

J’utilise souvent la définition que donne Herbert Simon de la rationalité : être rationnel c’est savoir comment atteindre ses objectifs (par exemple, si je veux acheter une glace, je sais où et comment en trouver une).

Ce n’est pas ce que disent les philosophes : utiliser la raison, c’est faire ce que l’on doit, donc le bien de l’humanité.

L’économie a tordu l’idée de rationalité, d’un concept social et moral elle en a fait une idée égoïste.

Compléments :

Rationalité et crise

Leigh Caldwell (Models of bounded rationality and the credit environment, 21 janvier, www.voxeu.org) observe que les modèles économiques classiques qui supposent l’homme « rationnel » (et qui servent à dicter leurs décisions aux gouvernants) ne marchent pas, particulièrement dans la période actuelle.

L’économie doit découvrir la psychologie humaine.

En particulier, il semblerait qu’il y ait des effets de seuil. Ce qui pourrait expliquer, par exemple, le comportement actuel des banques, c’est qu’elles sont tétanisées par la peur provoquée par le dépassement de seuils psychologiques. Pour les en sortir, il faut un choc qui leur fasse perdre leurs repères, et les force à remettre en marche leur raison. 

De la rationalité

Suite de Kant pour les nuls. Les philosophes des Lumières voient l’avenir comme l’émergence d’un univers piloté par la raison. Première réaction : débat poussiéreux. Peut être pas tant que ça.

Que dis-je de la concurrence ? Illusion. Sorte d’accord tacite entre prétendus concurrents, qui ne tient pas compte des intérêts véritables du marché. Les ordinateurs et les voitures deviennent inutilement complexes.
L’innovateur, par contraste, attaque le besoin du marché et ignore les conventions. L’innovateur est l’homme rationnel des Lumières.

Qu’est-ce que ceci signifie ? Que l’homme est massivement ritualiste, qu’il suit des règles qu’il ne comprend pas. Mouton de Panurge. Envers de ce que Kant appelait de ses vœux.

Kotter dans sa théorie du changement ne dit pas autre chose. Il sépare le « leader » celui qui conçoit le changement, espèce rare et menacée, du « manager », qui exécute. Triste Kant.

En fait, les règles en elles-mêmes n’ont rien de criminelles, elles empaquettent le savoir partagé. Ce qui ne va plus, c’est lorsqu’elles nous mènent à notre perte. Que la pensée unique nous pousse à produire de l’effet de serre, et à nier que nous le faisons.

D’ailleurs, il ne s’agit pas de s’abstraire de ces règles, quand elles divaguent, mais de les faire évoluer. Nous sommes condamnés à suivre des règles. Ça nous économise l’intellect. Simplement, comme le dit le Yi Jing, il arrive qu’il y ait des embranchements. Alors nous devons réfléchir.

Il est rare que la décision ne concerne que nous. Plus souvent, nous sommes une pièce d’un édifice. Impossible de rien faire sans lui. À cela, Kant répond que si chaque homme se comporte rationnellement, il doit trouver, en quelque sorte, une solution collective. Ce qui résout le problème de coordination.

Je ne le crois pas. C’est du travail de groupe que sort la solution à ses difficultés (cf. débat des démocraties). Et c’est parce que le groupe a trouvé cette solution collectivement que ses membres savent l’appliquer. La rationalité n’est pas une qualité individuelle, mais collective. S’il existe des leaders, ce sont des catalyseurs de la réaction. Ils voient la nécessité de nouvelles règles, ils organisent le travail collectif de la société pour qu’elle conçoive ces règles, puis qu’elle les applique.

Complément (remarque) :

  • Une subtilité : le besoin du marché peut être crée. Le fait que toutes les entreprises fassent la même chose définit ce qui est attendu (exemple de prédiction auto-réalisatrice). La tâche de l’innovateur est donc compliquée. Jusqu’à ce que l’offre s’éloigne par trop de contraintes réelles (par exemple que les dépenses médicales ruinent les ménages).

L'entreprise qui gagne? privée / publique

Un dossier m’a fait m’interroger sur le changement que subit le service public. Ce dossier parlait « orientation client » : considérer comme des clients des collectivités locales et organismes publics. Ça m’a ramené au milieu des années 90 où des entreprises comme France Télécom et La Poste se posaient cette question. Plusieurs thèmes revenaient à l’époque, apparemment liés, sans qu’on sache très bien ce qu’ils signifiaient : privatisation, usager, client, service public. Une conclusion inattendue :

  • Qu’est-ce qu’attend le client de son fournisseur ? Quelle est la « relation client » idéale, celle qui explique le succès des entreprises rentables ? L’esprit de service public ! L’entreprise à laquelle le client est fidèle est celle sur laquelle il peut compter quand il est en difficulté, celle qui, alors, ne ménagera pas sa peine, ne le considérera pas comme un « client » ! L’absence de ce type de relation expliquait aussi les taux de résiliation exceptionnels de certaines affaires (un autre type d’études qui avait un grand succès à l’époque). Mark McKormack affirme que ce qui fait perdre un client est de ne pas se rendre compte de ce qui le rend fou !
  • Si la qualité de la relation client de l’entreprise privée est généralement moins bonne que celle du service public, elle est globalement beaucoup plus efficace. Des études menées pour certaines unités de France Télécom montraient, par exemple, que leurs forces de vente s’acharnaient sur des segments de marché sans potentiel, alors que le tout petit segment qui comptait vraiment n’était pas vu. Pourquoi ? Parce qu’on ne savait pas répondre à ses attentes (on était à l’époque des « nouvelles technologies »). Une fois le problème identifié, il a été résolu : une simple question de formation. Par ailleurs, la relation client semblait aléatoire, parfois elle était exceptionnelle, d’autre fois, elle devenait kafkaïenne, se déréglant sans que l’on sache pourquoi. D’une certaine façon l’agent du service public traitait l’usager selon son « bon plaisir ».

Qu’est-ce que le service public peut apprendre du secteur privé ? La rationalité, la caractéristique première de ce dernier ? L’entreprise qui gagne ? Celle qui trouve la bonne distance entre le charybde de l’affectivité incontrôlée du service public traditionnel, et le scylla de la froideur du monstre privé, rationnel et déshumanisé, tout deux aussi économiquement inefficaces ?