Que pensent les marchés de l’Europe ?

Les investisseurs sembleraient suivre quelques règles simples :
  • Les petits pays sont dangereux.
  • Sauf l’Irlande, parce qu’elle parle anglais (comme les investisseurs).
Il y a quelques temps encore les investisseurs ne faisaient aucune différence entre les pays européens.
Peut-on parler d’une quelconque rationalité des marchés ? Ou ceux-ci tendent-ils à adopter des règles simplistes et à les suivre comme des moutons ? Dans ces conditions les leaders d’opinion que sont les agences de notation peuvent-ils déclencher des crises ? Il y aurait du vrai dans le bon sens commun ?
Compléments :
  • Curieusement, Paul Krugman avait fait la même observation au sujet de la crise asiatique de 97 : les investisseurs avaient amalgamé les pays asiatiques, mais avaient considéré l’Australie comme sans risque. (Paul KRUGMAN, The Return of Depression Economics, Princeton 1999.)

Qu’est-ce qu’un expert ?

Je suis entouré de gens que je qualifie « d’experts », et ce pour une particularité de leur comportement : ils « savent », ils émettent mais ne reçoivent pas. C’est au monde de s’adapter à leurs idées, pas l’inverse. Surtout, ils ne peuvent faire quelque chose que dans un ordre donné, et ne peuvent concevoir qu’on le fasse autrement.
Ce qui m’a fait penser à une modélisation de Max Weber, qui appelle ce type de comportement « ritualiste », et à ce que disaient les anciens Chinois : « celui qui ne connaît pas les rites est un barbare ». Pour l’expert, celui qui ne connaît pas le rite, effectivement, ne mérite pas de vivre.
L’inverse du ritualisme est la rationalité. Être rationnel est poursuivre une fin (le rite étant la glorification du moyen, dont on ne connaît pas la fin).
Une classification de Robert Merton identifie deux types de rationalités. La rationalité innovante, pour laquelle la fin justifie le moyen (arriver à l’heure à un rendez-vous autorise à rouler en sens interdit), et la rationalité conforme, qui sait atteindre un objectif en respectant les règles acceptées (les rites). 

Fabrice Tourre

Dans l’enquête que mène la SEC sur Goldman Sachs et Fabrice Tourre, le Financial Times semble penser que chacun de ces derniers doit être en train de calculer – heure par heure – où se trouve son intérêt et s’il doit fausser compagnie à l’autre.
Goldman Sachs doit-il faire de Fabrice Tourre un bouc émissaire ? Ne pas le lâcher pour qu’il ne fasse pas de révélations compromettantes ? Fabrice Tourre doit-il plaider coupable ?…
Un Français, habitué à beaucoup attendre de la société, est-il préparé à un tel jeu d’individualisme à outrance ? Peut-il y être aussi bon qu’un Américain ?
L’immigré doit il éviter les risques excessifs : il sait mal en contrôler les conséquences ? (Est-ce aussi pourquoi il tend à prendre de tels risques : mauvaise évaluation de leurs conséquences ?)

Naissance et déclin des nations

OLSON, Mancur, The Rise and Decline of Nations, Yale University Press, 1984. Les individus tendent à former des coalitions. Et ces coalitions, en protégeant leurs intérêts, nuisent à ceux de la société. Cette thèse expliquerait l’évolution récente du monde, ainsi que des phénomènes plus anciens tels que la formation des castes en Inde, et des classes en Angleterre.
  • Lorsque les nations se constituent elles connaissent des phases explosives de croissance jusqu’à ce que les coalitions se forment et bloquent leur évolution (ce qui se passe actuellement en Occident). Ces coalitions ont un effet particulièrement pervers en phase de récession : elles conduisent au sous-emploi massif.
  • Leur perversion vient en grande partie de ce qu’une coalition se forme d’autant plus facilement qu’elle a peu de membres : de ce fait, elle défend les intérêts d’une infime partie de la société. Les coalitions majeures sont les oligopoles économiques et les syndicats. Sur le long terme, des coalitions importantes peuvent se former, elles défendent alors des intérêts larges (la sociale démocratie suédoise recouvre la quasi-totalité de la nation).
  • Conséquences ? Les politiques gouvernementales, macroéconomiques, sont contreproductives. Particulièrement, d’ailleurs, quand elles servent les intérêts de lobbies. Pour rendre efficace une société, il faut s’occuper du cas particulier de chaque coalition. On entre dans le domaine de la microéconomie. Exceptions : 
  • Il est parfois possible de tromper les réflexes des coalitions. C’est ce qu’aurait fait le Keynésianisme. Voici pourquoi. Le comportement des coalitions obéit à des règles. Les coalitions ont beaucoup de mal à s’accorder, elles décident lentement. Pour ces raisons, elles tendent à s’accrocher à des principes de cohésion simples (faciles à négocier), qui, une fois acceptés, sont quasi impossibles à remettre en cause. Ainsi, les démarrages de phase d’inflation peuvent les abuser et faire qu’elles s’approchent de l’optimum économique (de la société) sans s’en rendre compte.
  • La suppression des frontières et les révolutions sont bonnes pour l’innovation et la croissance, puisqu’elles détruisent les coalitions ou les rendent inopérantes en les ouvrant à la concurrence extérieure.
Commentaire :
  • Cela semble parler de notre crise. Simon Johnson y voit la main d’oligarques. Sommes-nous condamnés à un long déclin avec un sous emploi massif ? 
  • Le Keynésianisme de nos gouvernements a été judicieux ? Mais a-t-il été opérant ? Les oligopoles continuent à augmenter leurs bénéfices, sans relancer l’économie.
  • Il me semble que la globalisation de ces dernières décennies fut une tentative faite par les oligopoles occidentaux de construire des oligopoles mondiaux (cf. la stratégie de l’automobile ou de l’aéronautique). Alors, la réaction des pays émergents pourrait-elle amener une dislocation de ces coalitions et un redémarrage de la croissance, y compris chez nous ?
  • Ce que dit aussi ce texte, c’est que la nature a horreur des individus isolés : elle les constitue immédiatement en société. Car ce que décrit Olson, la création de coalitions de plus en plus complexes, ressemble à s’y méprendre à la constitution d’une société et de sa culture. Cela signifie-t-il qu’il ne peut y avoir de croissance sans dislocation sociale ? Que création = individualisme ? Et qu’il faut des crises pour casser le tissu social afin qu’il devienne innovant ? C’est la théorie de Schumpeter, sa vision du capitalisme. Mais, il avait fini par penser que la société bloquerait ces crises en générant des oligopoles qui se rejoindraient pour former une sorte de communisme (au sens détention collective des moyens de production, pas URSS). L’innovation deviendrait un processus comme un autre pour ces bureaucraties (à l’image de l’innovation de Bosch). Il n’y aurait plus besoin de « destruction créatrice », de crise. Peut-être qu’alors la société se sera détournée de l’économie, Dieu trop violent pour ses enfants ? L’économie sera alors devenue une préoccupation secondaire pour notre société, qui aura trouvé une autre source d’aliénation, pour reprendre le vocabulaire de Marx.
Compléments :
  • SCHUMPETER, Joseph A., Capitalism, Socialism, and Democracy, Harper Perennial, 3ème edition, 1962.
  • SCHUMPETER, Joseph A., The Theory of Economic Development: An Inquiry into Profits, Capital, Credit, Interest, and the Business Cycle, Transaction Publishers, 1982.
  • Karl Marx.

La science tuée par l’évaluation

« Partout où il y a indicateurs de performance, il y a encouragement à produire l’indicateur plutôt que la performance (…) beaucoup d’articles publiés dans les meilleurs journaux (scientifiques) sont écrits pour être comptés plutôt que pour être lus ».
Effets pervers : copinage, conformisme, autocitation (auteurs et journaux), résultats tronqués. Les premières victimes du système sont les politiques, qui croient pouvoir s’appuyer sur les experts que désigne ce système d’évaluation.
Compléments :
  • Curieux à quel point le ritualisme peut s’emparer des activités humaines, y compris de celles dont la raison d’être est la rationalité.
  • L’OMS en aurait-il été victime ? H1N1 : pandémie négative.

Logique du collabo ?

En ce moment je rencontre systématiquement l’étrange comportement suivant :
Réformes du gouvernement. Opposition farouche de barons. Soudainement un baron décide de jouer le jeu du gouvernement. On découvre alors qu’il demande de faire à des baronnets ce qu’il reprochait au gouvernement de lui faire.
Ce faisant, il s’est coupé de ses alliés naturels et peut avoir compromis définitivement ses chances de survie.
J’ai fini par me demander s’il n’y avait pas ici une caractéristique de la société française. La haine que nous ressentons pour notre prochain. Elle pourrait expliquer la logique du collabo, ce phénomène français que le monde a tant de mal à comprendre :
Le pouvoir est pris par un être haï, mais vengeur. Le dit pouvoir dénonce les turpitudes françaises et annonce qu’il va les punir : nous reconnaissons notre diagnostic dans le sien et lui indiquons sur qui frapper. 

Homme multiple

Les modélisations économiques de l’homme le considéreraient comme 

une entité multi-systèmes (avec des objectifs conflictuels, une information réduite, etc.) et par conséquent le décideur doit être modélisé comme une organisation.

Ce qui semblerait expliquer pourquoi James March m’a suggéré de publier mes idées : j’avais justement fait cette hypothèse. (Qui, par ailleurs, s’oppose au modèle d’Herbert Simon, qui voit l’organisation comme un ensemble de moyens qui doivent satisfaire une fin.)
Compléments :
  • En tout cas, l’économie s’entête toujours à modéliser la société comme un ensemble d’individus, sans se rendre compte que des lois propres au groupe règlent ses comportements (cf. sociologie ou théorie de la complexité).

Avantage de l’altruisme

À l’envers des théories qui prônent l’égoïsme, il semblerait qu’il soit un handicap économique :

Au fur et à mesure que les sociétés sont devenues plus complexes, celles qui ont développé des systèmes sanitaires, de transport, de fourniture d’énergie, etc. ont mieux réussi que celles qui ne l’avaient pas fait. Il se peut que la notion d’équité soit équivalente à ces systèmes.

Compléments :
  • L’égoïsme est à la base du modèle d’Adam Smith, de l’économie néoclassique (homme rationnel, qui optimise son intérêt), et des théories néoconservatrices

Le retour de la raison

Ce blog ne connaît que des méandres : ma réflexion sur ce qui guide la gauche me fait approuver les néoconservateurs :

Ils avaient sans doute raison de penser que la gauche, ayant instrumentalisé le bien et le mal, était parvenue à faire que notre morale soit de son bord. Mais, je continue à leur reprocher d’avoir voulu utiliser les mêmes procédés à leur profit.

Bref, d’un côté comme dans l’autre, on ne nous croit bons qu’au sophisme et au lavage de cerveau. Que signifierait une humanité qui utilise sa raison, comme le voulaient les Lumières ?

Il faut sortir de l’éthique des valeurs, et analyser les conséquences que peuvent avoir nos beaux principes. Comment prévoir ? 4 idées :

  1. Pas de décision sans débat.
  2. Voir si la science n’a pas quelque chose à dire sur le sujet, si elle ne condamne pas certaines options.
  3. Identifier les principes sur lesquels repose notre société et regarder s’il n’y a pas incompatibilité entre nos décisions et eux. Et, si oui, chercher à les faire s’entendre. À défaut d’entente, l’élimination du principe initial sera faite en connaissance de cause.
  4. Surtout, dans la mesure du possible, contrôler que les conséquences désirées surviennent comme prévu.

Vague socratique

Hier, émission de radio avec André Tubeuf. Constatant que les artistes ne savaient pas répondre à ses questions, il leur disait ce qu’il pensait qu’ils auraient dû lui dire ; et si ceux-ci l’approuvaient, il retranscrivait leurs propos, enfin intelligents. N’était-ce pas le procédé de Socrate ?

Ne sommes-nous pas tous de plus en plus socratiques ? À commencer par nos gouvernants. Ne nous font-ils pas aussi découvrir, par une suite de questions judicieuses, les lois naturelles ? Par exemple que les dirigeants doivent être honteusement payés ?