Kahneman et Friedman

Daniel Kahneman a étudié l’irrationalité humaine. Il pensait ainsi torpiller les théories néoclassiques basées sur l’hypothèse d’un individu omniscient. Mais Friedman avait prévu le coup. Il avait dit qu’une théorie n’avait pas besoin de fondements justes pour l’être.
L’argument n’est peut-être pas aussi idiot qu’il y paraît. Friedman illustre la force de cette forme de libéralisme, qui n’arrête pas de renaître. Elle ne décrit peut être pas la société telle qu’elle est mais telle qu’elle doit être. Mieux, elle utilise la force de l’adversaire pour le détruire. Ainsi, les théories de Kahneman concernant l’irrationalité humaine, devenues techniques de manipulation, servent à dissoudre la société, et à la faire ressembler au modèle de Friedman. 

Changement et raison

Le changement demande-t-il fatalement la crise ? La raison ne peut-elle qu’être victime de la banalité du mal ? (suite)
Non. Il existe un contre-exemple que l’on cite toujours. Celui de la couche d’ozone. On est à la fois parvenu à identifier le problème et à convaincre la société de faire ce qu’il fallait pour y remédier.
Ce qui ressemble à ce que dit Elinor Ostrom, et ce que je vois dans mon travail. On peut convaincre une population de changer avant une crise. Pour cela, il faut une modélisation convaincante ; il faut travailler avec les leaders d’opinion ; il ne faut pas qu’il y ait de perdants. 
Notre problème du moment : trouver cette modélisation convaincante ?

Comment devenir un homme libre ?

Pourquoi Christian Kozar a-t-il toujours été aussi libre (billet précédent), et moi pas ? Alors que c’est un ancien enfant de troupe, ancien officier, enrégimenté, donc. Pourquoi mon premier réflexe est-il toujours de faire ce que l’on attend de moi ? 
Peut-être la solution est-elle chez Confucius ? On ne devient un homme libre qu’à 70 ans (quand on est un intello ?). Autrement dit lorsque l’on a absorbé et dépassé les lois sociales qui guident nos mouvements. Avant, on est dominé par elles. Et plus on subit d’études, plus on tend à se transformer en esclave. D’ailleurs, c’est probablement leur objet: faire de nous des grands commis du prince. De tous temps les commis du prince, parfois ses ministres, ont été des sortes d’esclaves, voire des eunuques. 
Comment se passe la transition vers la liberté ? Peut-être par une succession de révoltes, qui permettent progressivement de comprendre les ressorts des liens qui nous asservissent. Et qui nous amènent à reprendre contact avec notre « zone grise », notre inconscient, qui est notre véritable intelligence. Le néocortex, notre « raison », n’étant qu’un moyen de traduction et de communication. 
Comment élever des hommes libres ? Peut-être en favorisant un enseignement qui fasse que l’enfant domine son sujet et ne soit pas soumis à un gavage, qui le transforme en légume. 

Qu'est-ce qu'un homme libre ?

L’autre jour j’écoutais Christian Kozar parler des aventures de sa vie. Une vie qui lui a fait rencontrer, parmi d’autres, des Kanaks qui voulaient lui trancher la tête et des banquiers polonais qui voulaient lui couper les vivres (il dirigeait alors Canal+ Pologne).
Ce qui m’a surpris, c’est qu’à chaque fois il n’a pas fait ce que prescrivait la société. Et c’est ce qui l’a sauvé. Sa devise d’ancien militaire est, d’ailleurs, qu’il ne faut jamais suivre le manuel, puisque, alors, on fait une cible idéale. C’est le principe de la « bécasse« . La bécasse ne vole pas droit. Elle est imprévisible. Et pourtant elle atteint son objectif. Et c’est pour cela qu’elle l’atteint. Une bécasse prévisible est une bécasse morte. 
J’ai pensé qu’il matérialisait l’idéal des Lumières, et peut-être aussi celui des nobles. L’idéal de l’homme libre, qui pense par lui-même. Mais, comment, alors, prendre une juste décision ? Réponse : « zone grise« . Au fond de soi, dans son inconscient, il y a la solution. 
Ce qui n’est peut-être pas la réponse qu’attendaient les Lumières. Pour elles, c’était la raison qui devait nous sauver. Et si l’homme libre était celui qui sait chercher dans son inconscient une marche à suivre que sa raison lui permettra de valider, et d’expliquer ? N’est-ce pas, d’ailleurs, comme cela que fonctionne une démonstration de mathématiques ? 

Les marchés aiment-ils la France ?

Je teste ma dernière théorie : les marché seraient manipulés par les Anglo-saxons pour servir leurs intérêts…
Une façon de faire, l’indicateur de Schiller. Pour The Economist, il indique l’estime que le marché a pour l’avenir d’une économie. L’indicateur mesure le rapport entre le prix d’une action et le bénéfice par action (après lissage). Et ce calcul a été fait pour un ensemble d’entreprises, je l’espère, représentatives appartenant à plusieurs économies nationales.
Alors, les bons sont-ils récompensés, les mauvais, punis ? Pas si simple.
  • En grandes masses : Amérique du nord (23,4) ; pays développés (19,5) ; pays du Pacifique (19,4) ; Monde (19,2) ; Pays nordiques (17,5) ; Asie émergente (16,8) ; Marchés émergents (15,4) ; Amérique latine émergente (14,7) ; Europe (14,1).
  • Pour les pays, le gagnant, c’est le Danemark (31) suivi des USA (26,6), de l’Indonésie (25,1) et du Japon (23,5). Les perdants, la Russie (5,6), le Brésil (9,9), et une bonne partie de l’Europe (avec 3,4 en Grèce). La France, à 14,2, est, curieusement, mieux placée que la perfide Albion (12,8) qui n’est pas loin de la Turquie (11,5). Mais tout de même au dessous de l’Allemagne (17,3), pas si brillante que je le pensais. 
A tort ou à raison, je crois que le marché se raconte de belles histoires et les croit. Le traitement coûte cher à l’Europe. Ne suffirait-il pas qu’elle trouve quelque chose d’intelligent à dire sur son avenir pour que, brutalement, le prix de ses actions s’envole ? 

    Socrate en chamane

    J’entendais l’émission des racines du ciel se demander si Socrate était un chamane. Etre un chamane, c’est faire disjoncter la raison, afin de laisser parler l’inconscient. 
    Ce qui semble fort possible. En effet, les Grecs (Platon, notamment) semblaient croire que c’était lorsque l’on était confronté à l’absurde (i.e. que sa raison faisait face à une contradiction), que l’on avait accès à la vérité. 
    Il me semble aussi que ce qui « pense » est l’inconscient. Le rôle premier de la raison, du conscient, est la communication (à très vaste échelle), pas la réflexion. Or, il est souvent utilisé pour nous manipuler. En particulier maintenant, où nous faisons l’objet d’un lavage de cerveau sans beaucoup de précédents. D’où, peut-être, le besoin de méditation et autres exercices du même type, qui nous permettent de déconnecter notre conscient. Et d’avoir accès à notre être réel ? 

    De la rationalité d'un comportement suicidaire

    On m’interroge sur mon dernier livre. On me pose la question suivante : Vous dites que le comportement suicidaire est éminemment rationnel (page 37) pourriez vous élaborer un peu la dessus ? 

    Imaginons que deux camions soient face à face sur une route trop étroite pour eux deux. Que faire ? – Une de mes élèves répond : accélérer. Thomas Schelling, prix Nobel d’économie, a redécouvert indépendamment cette idée. Quand l’autre voit que vous n’avez rien à perdre, il cède. C’est cela la logique d’un comportement suicidaire.

    Les organisations et les individus l’adoptent naturellement lorsqu’ils sont confrontés à une décision qu’ils jugent « injuste ». On le rencontre, donc, souvent dans la conduite du changement. D’ailleurs c’est un comportement courant chez nous.

    Le dirigeant, résistant au changement

    On parle généralement de résistance au changement pour un groupe. Alors que c’est l’homme isolé qui a le plus de difficultés avec le changement, donc le dirigeant ! En fait, ce que je crois est que cette idée d’irrationalité reflète un biais de notre vision moderne du monde. Nous cherchons à construire une société d’individus. Or, cela n’existe pas. L’individu est un être social. Sa rationalité est sociale. Il ne raisonne pas comme s’il était seul au monde. Du coup, cela entraîne des catastrophes quand on veut qu’il le soit.

    L'homme est-il idiot ?

    Je souffre d’un curieux bug de constitution. Depuis la nuit de mon temps, j’ai douté de moi et cherché la certitude chez les autres. En pure perte. Il est étonnant à quel point les gens prétendument importants ou intelligents peuvent dire, et croire, des stupidités. (Le paradoxe n’est qu’apparent : probablement, plus l’on se croit intelligent et moins on pense à réfléchir avant de parler.)

    Le plus curieux peut-être est leur degré d’insuccès. La marche du monde semble se moquer de leurs propos. La société n’obéit pas à ses dirigeants. Mais à des forces dont ils sont, au fond, les jouets. Et nous avec.

    Pourrait-on trouver une « fonction » sociale à ces idées fausses ? Le laisser faire ? La défense du statu quo et des avantages acquis ? Le bel esprit rationalise ses intérêts, ce faisant il « croit » peut-être les défendre alors que son immobilité sert, au contraire, un changement qu’il ne perçoit pas ?

    2014 : rien ne va plus ?

    En lisant The Economist, je me demandais si 2014 ne pouvait pas voir quelques bouleversements sérieux. Et si l’Inde élisait un homme dangereux ? « Un populiste avec un passé inquiétant et un bon bilan économique. » Le rodéo politique italien se poursuit. Je me demande s’il ne reproduit pas notre troisième République. En tout cas, on semble vouloir s’acheminer, comme chez nous, vers le bipartisme. (Ce qui me semble une idée antidémocratique.) Aux USA, Républicains et Démocrates se sont enfin entendus sur un budget fédéral. Apparemment en jouant sur les mots pour masquer leurs concessions réciproques. Le libéralisme allemand serait en berne, il ne correspond pas à une tradition du pays. Le président turc s’en prend aux forces religieuses modérées. L’Ukraineest toujours aussi incertaine, le peuple (une minorité occidentalisée ?) est dans la rue, mais, pour le reste, cela semble une bataille entre oligarques. Étrange Thaïlande : d’un côté, un parti, représentant le petit peuple, a le pouvoir de gagner les élections, d’un autre, l’opposition a la force de renverser le gouvernement. En Syrie, le démantèlement du stock d’armes chimiques serait un succès, mais la sortie des dites armes dépend de la capacité de M.Assad à dégager des routes, et à gagner des guerres… Finalement, Israël est « désorienté ». « les jeunes Israëliens ont oublié le projet commun des pionniers (…) idem pour les entrepreneurs qui ont fait des fortunes dans les glaces et l’électronique. » Le nouveau dictateur nord coréen fait regretter son père. 
    Le peuple chinois ne veut pas des OGM, mais son gouvernement a décidé qu’ils étaient bons pour lui. Résultat de la crise ? Brutalement des négociations de libre échange se dégèlent. Le « Doha round » de l’OMC d’un côté (démarré en 2001), Europe Mercosur de l’autre. Curieusement, les entreprises utiliseraient un prix (coût) du carbone dans leurs calculs d’investissements. Et il serait beaucoup plus élevé que celui des marchés – qui, par ailleurs n’arrivent pas à se mettre en route. (L’entreprise meilleure pour notre santé que la démocratie ? Ou que le marché ?) Tom Enders veut faire d’EADS une entreprise normale, qui ne suit que son intérêt et pas celui des gouvernements qui l’ont financée. Et les dits gouvernements vont le laisser faire. Gaz de schiste et USA, phénomène curieux. Le pays n’est pas capable d’écouler le type de pétrole produit (le marché n’est pas équipé pour l’exploiter), du coup son prix baisse, ce qui menace sa production… Pourquoi les fusions et acquisitions échouent-elles ? Parce qu’elles échappent à la rationalité. Il faut gagner à tout prix.

    Science. La nouvelle science de l’épigénétique montre que l’alimentation du père peut avoir une conséquence sur la constitution de l’enfant. Les journaux scientifiques appliquent d’autres critères de sélection que ceux de la qualité de la recherche. Mais, d’une manière générale, l’homme, qu’il soit ordinaire, scientifique ou autre, n’est pas rationnel, il tend à « interpréter les artefacts d’une certaine façon ». Et les requins pourraient savoir ce qu’ils font quand ils attaquent l’homme.