Pensée sauvage

La pensée scientifique ne serait qu’une forme de pensée, aurait pensé Claude Levi-Strauss. La « pensée sauvage » est la forme de pensée qui est le fondement de toute pensée. En quelque sorte, elle est à l’opposé de la pensée scientifique, qui est individuelle, « orientée résultat » et bâtie sur des abstractions invisibles, et pourtant supposées absolues et plus réelles que la réalité tangible. La pensée sauvage est inconsciente, collective, pratique et empirique, relative. Sa préoccupation est principalement d’organiser l’expérience de manière à ce qu’elle soit utile. Son mode opératoire est, surtout, la classification. Elle se préoccupe de rendre le monde cohérent. Le mythe joue un rôle important. Il n’a pas de sens absolu, comme nous le croyons. Il n’y a pas de « mythe d’Oedipe », par exemple. Il est un bricolage que l’on adapte à une réalité du moment à des fins utilitaires, de mise en cohérence.

Voilà ce que j’ai entendu, et qui mériterait d’être approfondi.

(Freud donne peut-être un exemple de pensée sauvage individualiste : il a raconté un mythe d’Oedipe qui lui permettait d’illustrer, voire de donner une légitimité à, sa théorie.
Paradoxe : Claude Levi-Strauss est l’apôtre du structuralisme, qui est, justement, l’illustration de la pensée scientifique : la recherche de l’abstraction, absolue, qui explique le tangible.)

Erreur de raisonnement

Qu’est-ce que la vie ? Mystère.

Ou question mal posée ? On a inventé un mot : « la vie », puis on l’a considéré comme une réalité ? Et on a cherché à l’expliquer ?

La vie n’est peut être qu’un concept. Une invention, comme tout ce que nous manipulons, « réalité » par exemple. Ce concept est utile, cependant. Au moins pour organiser notre comportement collectif. Mais il ne faut pas trop lui en demander ?

Management

Qu’est-ce que manager ? Je crois que cela a deux composants.

Tout d’abord c’est savoir utiliser l’irrationalité. L’homme est naturellement irrationnel. Ce qu’il fait est « idiot ». En fait, c’est idiot par rapport aux lois sociales. Pourquoi, par exemple, prend-on un rond point par la droite, alors qu’il est plus court d’aller à gauche ? Mais pas dans l’absolu. Le manager sait comprendre la logique de l’individu, et bâtir autour d’elle un environnement qui va faire que son comportement sera rationnel, c’est à dire prévisible. Il sait exploiter les talents, et éviter les conséquences de leur contre-partie.

Ensuite, c’est savoir traiter les « déchets toxiques ». Utiliser l’irrationalité, ce n’est pas tout permettre. Le manager est le représentant de l’intérêt collectif. Il doit le faire respecter. Les horaires, par exemple. Ce qui demande du courage, et du talent.

(Quand on reprend cette définition, on constate que l’Education nationale nous apprend exactement le contraire. Elle nous dit que la raison triomphe de tout, et qu’elle est contenue dans une formule !)

Affirmative action

Un statisticien me disait que la publicité ne représentait pas la population française. On n’y voit pas des gens majoritairement blancs. En revanche les affiches de la SNCF qui dénoncent la fraude montrent exclusivement des blancs bien habillés.

C’est un fait qui m’a frappé, il y a déjà longtemps, dans les séries télévisées américaines. C’est une sorte d’affirmative action : on y représente le monde comme on pense qu’il devrait être. C’est la croyance en la prédiction auto réalisatrice. C’est aussi pour cela que l’on nous parle tant des malheurs des femmes, par exemple. Nos élites croient en la puissance de la parole.

Cela semble en partie efficace. Peut-être jusqu’à ce que le peuple se rende compte qu’il est le dindon de la farce. Alors, il dégage les beaux parleurs ?

Penser

M. Bergeret, le doux rêveur héros d’Anatole France, est considéré comme un être subversif par la société provinciale : il est soupçonné de « penser ». Que veut dire penser ? 
Probablement ne pas approuver aveuglément les idées communément admises. (Idées qu’il doit bien être difficile de nommer, puisqu’il est interdit d’y penser.) Ce qui ne veut pas dire tout rejeter, façon nihilisme. Plutôt, repérer les contradictions de la société, signaux d’une menace imminente.

Science et société

L’homme est un égoïste capable de prendre des décisions parfaites. Modèle de la pensée économique, ultra nobélisée.  Ce qui est idiot. Quant à la pensée de gauche, elle est fondée sur la défense d’un « exploité » (Rom, Islamiste…) que, par ailleurs, elle combat parce qu’il ne partage pas ses valeurs. Voilà pourquoi « élite » est devenue un terme de dérision ? Mais que fait la science ? 
Daniel Cohn-Bendit l’avait compris : c’est le pouvoir qui fait l’opinion. Et c’est pour cela qu’il l’a voulu. Les organes de pouvoir, qu’ils soient l’entreprise ou l’intelligentsia, émettent une opinion qui reflète leurs intérêts. Ce sont donc une justification du statu quo ; un refus d’adaptation au fait social ou naturel.
Schumpeter pensait que le propre du capitalisme, c’était la crise. N’est-ce pas plutôt cet autisme qui est à l’origine des crises ? Nous nions la nécessité d’un changement permanent ? Ou de notre interdépendance ? 
(Mais le capitalisme est peut-être, aussi, le résultat de l’égoïsme. L’homme croit qu’il est le seul à mériter de vivre. Il veut rassembler les richesses collectives entre ses mains. Ce faisant, il transforme le monde. Mais en provoquant des cataclysmes.)

Paradoxe Mélenchon

M.Mélenchon qui accuse M.Macron d’autoritarisme, n’est-ce pas l’hôpital qui se moque de la Charité ? Il y a quelque chose d’irrationnel dans l’art de la critique français. La critique s’adresse beaucoup plus à celui qui l’émet qu’à celui à qui elle est destinée. Que celui qui n’a jamais pêché… ?
Mais la critique irrationnelle est rationnelle. Les Anglo-saxons le répètent : elle peut trouver un écho dans la population, et servir les intérêts de celui qui la lance. C’est pourquoi ils conseillent de répandre plein de fausses idées. Dans le lot, il y en aura bien une qui réussira. 

Omelette au chocolat

Mon père parlait parfois des « omelettes au chocolat » qu’il faisait lorsqu’il était jeune. Cela me dégoutait. Je me disais que, seul quelqu’un qui, comme lui, avait crevé de faim pendant la guerre pouvait aimer ce genre de choses. Jusqu’à ce que je réalise, en en faisant une, qu’une mousse au chocolat a les mêmes ingrédients qu’une omelette au chocolat. 
Limites de la raison ? L’association de mots qui ne cohabitent pas d’ordinaire produit des effets étranges. Comme il arrive avec les « homophonies approximatives » des Papous de France Culture. Contrairement à ce qu’a prétendu l’économiste, l’homme n’est pas un être rationnel qui procède à des calculs optimaux, en permanence. Il est essentiellement précodé. Et de, temps en temps, ce précodage conduit à des contradictions, qui font disjoncter la raison humaine. Alors l’homme rit bêtement. Au moins lorsque la contradiction n’est pas trop violente. Toute la difficulté du changement est probablement de surmonter ces contradictions.
(Exemple d’homophonie approximative : « mieux vaut tard que jamais » et « vieux motard que j’aimais ». Dans ce cas, c’est, en plus, une quasi contrepèterie.)

Parasites

Le leader populiste a compris que plus vous mentez, vous-vous contredisez… plus vous êtes populaire. Aristote en a très bien parlé. C’est même la définition du populisme. Ce phénomène caractérise notre époque. L’Europe en fait, particulièrement, les frais. De la part de quelques-uns de ses membres, mais aussi de pays étrangers (Turquie, USA, Angleterre…), dont elle est devenue la cible. 
Comment réagir ? La tactique du populiste est le parasitisme. Il fait de l’interdépendance sociale une force. Il se nourrit de la destruction de l’édifice collectif. Si la Turquie est aussi forte c’est, si j’en crois ce que j’entends, parce qu’elle est un rempart contre l’immigration. Sans elle, l’Allemagne est submergée, et gagnée, en réaction, par le populisme. La Turquie est forte, parce que l’Europe dépend d’elle. Mais, à l’envers, elle dépend de nous. Et si nous en jouions ? 
Longtemps, jouer sur l’interdépendance sociale s’est fait à la façon grève CGT à la SNCF : je frappe le petit peuple, pour qu’il se révolte contre ceux que je veux toucher. Efficace ? Les Américains se sont mis à la frappe ciblée. Pour toucher un leader islamique ou M.Poutine, il faut s’en prendre à ses intérêts directs. Pas encore très subtil, mais à creuser ? 

Mystères du succès

Pourquoi tel produit se vend, alors qu’un meilleur est un flop ? Une étude de cas. Des sociétés vendent des services à un marché de « grands comptes ». La décision se joue sur le prix. Aujourd’hui, pour emporter de nouveaux appels d’offres, leurs commerciaux doivent démontrer des « gains de productivité ». Un fournisseur, ancien de ce métier, leur présente un logiciel (intelligence artificielle, analyse sémantique, etc.) ayant un prix faible. Il a du succès. Que voit-on ici ?
  • Un décideur, un commercial, qui n’est pas un connaisseur en termes de logiciel.
  • Un décideur qui cherche exclusivement un argumentaire de vente, des mots qui vont plaire au client, et qui n’est pas intéressé par les capacités réelles du produit. (Le client ne semble pas, non plus, être un connaisseur en termes de logiciel.) Pourquoi ? Le décideur est jugé sur sa capacité à vendre. Pas à faire faire une bonne affaire à son employeur. Que le logiciel soit inefficace, à long terme, n’entre pas en considération. 
  • L’importance de la mode (« intelligence artificielle »). En influençant le marché, elle facilite la vente.
  • Le fait que le fournisseur appartient au réseau des décideurs réels, les connaît et sait leur parler. Ce n’est pas le cas du mathématicien sérieux, qui connaît peut-être la vraiment bonne solution.
  • Les bons escrocs croient à ce qu’ils disent, observent les psychologues. C’est probablement le cas ici. (L’escroc n’est pas un escroc.)
On est très loin des théories économiques qui affirment la rationalité parfaite du marché. Le marché a des raisons que la raison ne comprend pas.