Logique du libéralisme

Le libéralisme, dans son acception moderne, semble une forme de conservatisme. Il cherche à faire que ceux qui profitent le plus de la société ne soient pas dérangés. Pour justifier ce statu quo, il a utilisé une série d’arguments, qui ont pour objet de démontrer que l’organisation sociale est optimale, voire naturelle :
  • Les droits de l’homme et la démocratie (dans la logique grecque où l’homme libre – comme l’esclave – l’est par nature).
  • La science. Darwinisme social et génétique. (Ceux qui dominent la société sont les meilleurs.)
  • La théorie du marché. Le marché s’autorégule, y toucher produit un résultat sous-optimal. (Idée fixe de l’économie depuis sa fondation par Adam Smith.)
Chacun de ces arguments a été retourné. Le peuple a exigé que les droits de l’homme et la démocratie soient appliqués à tous. La science nie les conclusions individualistes (l’homme est un animal politique oui social, pas un loup solitaire). L’expérience montre, à répétition, que le marché ne produit pas le meilleur des mondes, mais la crise, ou le monopole, une forme de régulation totalitaire.
Je me demande si le néoconservatisme ne représente pas le chant du signe du mouvement. Il a deux idées fortes. Le droit naturel (il est « évident » que certaines règles doivent diriger la société) et la bataille des idées (il faut convaincre le peuple de son infériorité naturelle par lavage de cerveau). Autrement dit, après avoir pensé que la raison était son alliée, le libéral voit maintenant son salut dans la manipulation.
Compléments :
  • L’idée générale de ce billet a été développée par les solidaristes au 19ème siècle.
  • Sur les droits de l’homme : Michel Villey.
  • Sur le néoconservatisme français : Pensée anti 68. Sur les fondations du néoconservatisme anglo-saxon : Ayn Rand.
  • Sur le droit naturel : Leo Strauss.
  • Certaines branches du protestantisme affirment que celui qui réussit sur terre est un élu de Dieu. Maintenant que la raison est défaite, cette idée va-t-elle être ressuscitée ? (TAWNEY, R. H., Religion and the Rise of Capitalism, Transaction Publishers, 1998.)

Profession libérale

Ce qui coûte cher au système de santé français c’est la volonté des professions libérales (médecins, mais aussi commerçants, petits patrons et paysans) de faire comme bon il leur semble dit, en substance, Bruno Palier.
Ces professions prédisposent à l’égoïsme ? Est-ce un hasard que Mmes Thatcher et Rand ou M.Sarkozy soient des rejetons de professions libérales ? Qu’Adam Smith, membre d’une « nation de boutiquiers », ait conçu l’idée d’un monde mû par l’égoïsme ?
Compléments :
  • PALIER, Bruno, La réforme des systèmes de santé, Que sais-je, 2010.

Nicolas Sarkozy

Fin d’année, heure du bilan. M.Sarkozy après M.Obama. M.Sarkozy est-il un réformateur malhabile, ou au contraire extrêmement brillant ?

Un tacticien brillant

Je tends vers la seconde hypothèse. Il me semble que sa tactique est la suivante :

  1. Utiliser chaque incident pour distribuer l’argent de l’état à l’entreprise. Ce faisant, il endette massivement l’état, outil de répartition des richesses, le condamnant à un amaigrissement radical.
  2. Désamorcer la contestation en se faisant le champion de chaque mouvement de l’opinion, surtout de ceux portés par l’opposition (croisade contre le capitalisme anglo-saxon ou pour la réduction des émissions de CO2).

Tout ceci s’expliquerait très simplement si M.Sarkozy croyait, comme Ayn Rand et les néoconservateurs américains, que le riche crée la richesse, et le pauvre le handicape, et qu’il faut détruire l’état, outil d’injustice sociale.

Par ailleurs, M.Sarkozy paraît vouloir installer une culture de l’argent, qui me semble avoir, à elle seule, le pouvoir de réaliser la transformation de la société désirée. (Des fonctionnaires qui non seulement ont un emploi garanti, mais en plus sont riches, deviennent insupportables.)

Faut-il condamner M.Sarkozy ?

Stéphane Rozès, dès 2005, disait que nous appelions M.Sarkozy de nos vœux. D’ailleurs il a sûrement raison de penser que ce qu’il fait rapidement et efficacement prolonge l’œuvre, souterraine, de ses prédécesseurs.

Nous avons voté pour N.Sarkozy pour qu’il fasse le ménage et corrige les « autres », qui sont tous des parasites. M.Sarkozy est le président que mérite notre France individualiste.

N.Sarkozy a un immense mérite : il construit une société à l’image de ce que nous sommes, de notre « identité ». Soit nous trouvons cette image suffisamment haïssable pour que nous ayons le courage de nous transformer, soit nous sombrons dans l’abjection.

Irving Kristol

Rubrique nécrologique de The Economist. Irving Kristol est mort le 18 septembre à 89 ans. Il est le fondateur du néoconservatisme. C’est un peu grâce à lui que le monde a cru au libéralisme financier.

Parti du Trotskisme, et de la gauche Rooseveltienne, 68 semble avoir été son « coming out » : il a compris que ce que l’on détruisait, « les valeurs traditionnelles bourgeoises », était ce à quoi il tenait. Comme Ayn Rand, avec le bolchévisme, il a utilisé les armes de l’ennemi contre lui, c’est-à-dire la science, la philosophie, et la morale – le bien était désormais bourgeois. Et c’est en cela qu’il a rénové le conservatisme.

Au fond, il a combattu une manipulation de gauche par une manipulation de droite. Ce qui laisse entrevoir sa logique : comme beaucoup, il savait qu’il détenait la vérité, et que la vie était une guerre ; dans cette guerre, la pensée et la science étaient des armes. Au fond c’est assez scientifique, darwinien même : la nature donne la victoire à celui qui gagne… rêvons donc le monde qui nous plaît et gagnons. C’est surtout très anglo-saxon.

C’est compréhensible, mais pas défendable :

  1. Cette pensée n’est pas scientifique, plus exactement, le monde rêvé par le néoconservateur s’oppose aux lois de la nature, ce qui ne peut pas fonctionner. Si tu détruis le monde, Anglo-saxon, où est ta victoire ? C’est pour cela que la science ne doit pas être manipulée : elle est plus utile honnêtement employée.
  2. La vision d’un univers où se battent le bien et le mal, et où l’on utilise le lavage de cerveau est erronée. Elle produit des morts et des esclaves. Elle oublie qu’à côté de l’affrontement, il y a l’entraide, chacun apportant ses particularités au groupe. Très curieusement, c’est le principe fondamental du commerce : on n’échange que ce qui est différent. L’œuvre d’Adam Smith, la Bible du libéral, ne dit que cela : la richesse des nations c’est la différence ! Explication : plus nous sommes différents et spécialisés, plus nous pouvons produire, plus nous sommes riches ; donc en étendant au monde cette capacité à se spécialiser, la globalisation atteint l’optimum (matériel, pour Smith).

Compléments :

  • Il y a une autre façon d’expliquer la naissance du sophiste. Soit un enfant qui trouve que les règles de la société qu’on lui impose sont injustes. Il peut en déduire que c’est là leur rôle. Et donc qu’il doit les maîtriser pour être injuste. Il ne va donc pas s’y conformer, mais essayer d’en comprendre les rouages pour les plier à ses intérêts. C’est entièrement logique.
  • L’article insiste sur le fait qu’Irving Kristol était un homme sans regrets. Ce qui pourrait à la fois confirmer qu’il était sûr de sa vérité, et qu’il était peu prédisposé pour la science.

Conservateur et bolchévisme

Ce blog observe avec étonnement une sorte de manipulation partie des USA et qui a contaminé le monde ces dernières décennies, une contamination qui a fait dire à nos valeurs le contraire de ce qu’elles signifiaient initialement. Un nom est derrière cette transformation : Ayn Rand (Ayn Rand and the Invincible Cult of Selfishness on the American Right).

Cette femme à la culture sommaire, totalement inconnue en France, semble avoir été un gourou. L’ancien patron de la FED, Alan Greenspan, était un membre de sa secte. Il lui doit toute sa pensée économique, et deux bulles spéculatives. D’ailleurs, l’influence d’Ayn Rand demeure telle que ses livres se vendent encore à un demi-million d’exemplaires par an.

Née Alisa Zinov’yevna Rosenbaum, en Russie, elle avait été tellement marquée par la révolution bolchevique qui avait exproprié ses riches parents qu’elle semble avoir été inspirée par une sorte de bolchevisme inversé.

  • Elle affirme que le riche est à l’origine de tout, que sa fortune est la mesure exacte de son apport à l’humanité, et que la chance n’a aucune part dans son succès. Le reste du monde n’est que paresseux : que les riches fassent grève, et nous crèverons.
  • Toute la théorie libérale des dernières décennies, celle qui semble démontrée par les meilleurs prix Nobel, est dans ses paroles : le laissez-faire, les marchés qui s’autorégulent, la sélection naturelle des plus utiles, c’est le bien. Il est immoral de distribuer l’argent des riches aux pauvres. D’ailleurs on ne parle plus de riches, mais de ceux qui « travaillent dur », le mot pauvre et remplacé par « paresseux ». Comme les bolchéviques, Ayn Rand et ses disciples modernes ne s’adressent pas à la raison, ils manipulent la morale universelle pour nous amener à faire ce qu’ils désirent. Ça s’appelle du lavage de cerveau.
  • Sa pensée, à la gloire de l’égoïsme (!), est, en réalité, un totalitarisme. Elle-même semble s’être comportée avec ses proches comme un petit Staline.

Compléments :

  • Ayn Rand ne m’était pas inconnue, comme je l’ai cru, en fait j’avais vu un très bizarre film tiré d’un de ses romans, La source vive, une histoire d’architecte joué par Gary Cooper. (Un film que la critique intello française adore, de même qu’elle adore Clint Eastwood… Il faudra un jour s’interroger sur la curieuse proximité entre nos bobos et les ultraconservateurs américains.)
  • Le billet que cite Barack Obama paralysé ? m’a mis sur la piste d’Ayn Rand. Il montre comment le discours républicain moderne applique à la lettre ses préceptes. Lisez Ayn Rand, et vous saurez répondre du tac au tac à la moindre réforme de B.Obama. De manière plus inattendue, N.Sarkozy parle comme Ayn Rand.
  • Le mail que je cite dans Propagande américaine illustre de manière parfaite le procédé d’Ayn Rand : un dirigeant s’y présente comme une victime de l’état. Il a passé la meilleure partie de sa vie à construire son entreprise, alors que les gens de son âge s’amusaient, aujourd’hui on jalouse sa fortune et on l’impose honteusement pour aider la mère célibataire et ses 4 enfants. Bouquet final : il va faire grève, fermer boutique, et qui va être le dindon de la farce ? Ses employés, ses clients, et la société, mais ils n’auront que ce qu’ils méritent, ces incapables.
  • La classe ouvrière du 19ème siècle pensait, à l’inverse d’Ayn Rand, qu’elle créait la richesse et était exploitée par les classes supérieures : Lutte de classes. Ses révolutions ont été une tentative infructueuse de prouver son point de vue.