Egoïsme

Ayn Rand (billet précédent) a du bon. Sa défense forcenée de l’égoïsme force à s’interroger. Il semble admis qu’il est bien d’être altruiste. Mais que signifie « altruisme » ? De quel droit peut-on se mêler des affaires des autres, par exemple ? Les mettre sous tutelle ou les expédier dans un asile psychiatrique soviétique, par exemple ? Une des fortes motivations du colonialisme français fut altruiste, aussi. 
L’altruisme a un autre aspect dont on parle moins : c’est l’attente que l’on a vis-à-vis de la société. Si je dois l’aider, je m’attends à ce qu’elle m’aide. Tentation à l’irresponsabilité. L’égoïsme, au contraire, me demande d’être responsable de moi-même. On ne me doit rien. Je n’ai pas à me lamenter d’un sort injuste, par exemple de mes parents. Car, je peux changer les choses, ou moi. 
Un égoïsme extrême, comme l’altruisme, mène à des contradictions. Tout est une question de mesure, de « juste milieu » à la Aristote. En tout cas, s’il faut se méfier des idées lorsqu’elles se veulent absolues, elles sont utiles lorsqu’elles forcent à penser. Et, pour cela, elles ont besoin d’être pures et caricaturales ?

Ayn Rand

Ayn Rand est vénérée aux USA. Elle est inconnue en France. France Culture en parlait la semaine dernière. Ayn Rand a défendu un marxisme inversé. Les pauvres volent le riche. Que le riche fasse la grève générale, et les parasites crèveront. Elle est la pasionaria de l’égoïsme : l’altruisme est le mal absolu. Ce que n’a pas dit l’émission, c’est qu’Ayn Rand avait toutes les caractéristiques du pervers narcissique. En particulier, elle tendait à prendre les gens pour des choses. Notamment son mari. 
L’intérêt de l’émission était de montrer qu’il serait idiot d’en rester là, de condamner ou d’approuver sans chercher à comprendre. Ayn Rand et son message résonnent avec la culture américaine, en particulier. Là-bas, il y a effectivement un affrontement entre élan créatif et carriérisme cynique, entre Start up libertaire et bureaucratie monopoliste. Mais, ce ne sont peut-être que deux faces d’une même pièce : Ayn Rand se désolait que son oeuvre n’ait pas attiré autour d’elle les démiurges dont elle parle ; elle même, si j’en crois l’émission, a fait appel à la sécurité sociale, dans sa lutte contre le cancer.
Ayn Rand illustre un autre aspect de cette culture : le professionnalisme. Elle n’a pas fait oeuvre de philosophe mais d’écrivain. C’est une sorte d’Alexandre Dumas, qui n’aurait écrit que deux livres. Ce qui lui aurait demandé des décennies d’un travail de recherche minutieux. Ces livres sont des caricatures de la société. Il n’y est question que de bons et de méchants. On n’y trouve pas d’enfants, de handicapés, ou de naufragés de la vie. Amérique ? Les créateurs d’entreprise y sont des porteurs de quelque chose qui s’apparente pour eux à la vérité. Ils ont énormément travaillé pour parvenir à la perfection. L’enrichissement n’est pas leur motivation. Mais il est la récompense naturelle de leurs efforts. Un clin d’oeil de complicité que leur fait Dieu. 

Montesquieu est grand!

Voici ce que dit Montesquieu

C’est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser (…) Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir.

La Guerre du Péloponnèse (billet précédent) me fait voir à quel point Montesquieu est grand.

Le drame de la démocratie, c’est la lutte entre les oligarques et le peuple. Les oligarques sont une menace pour la démocratie, parce que leur intérêt les pousse à la liquider. C’est exactement ce que dit Ayn Rand, dont l’oeuvre matérialise la pensée néoconservatrice américaine. Elle incite ce que l’on appellerait aujourd’hui les créateurs de valeur à faire crever de faim le peuple, pour lui montrer qui est le maître. Et voilà pourquoi la démocratie tend à tuer tous ceux qui sortent du lot.

La solution de Montesquieu permet de laisser se développer le talent sans bain de sang. Voilà pourquoi la société française a essayé de nous donner une forme d’égalité. Une égalité de pouvoirs, mais pas de talents. Justement, pour éviter d’utiliser sa force contre les autres, et que les autres ne soient tentés de prévenir un coup de force en liquidant l’homme d’exception.

(La solution, dans la mesure où elle est réalisable, n’est pas totalement parfaite. En effet, la société bouge si tous ses membres sont d’accord pour cela. Or, ils peuvent être victimes d’une illusion collective.)

Ontologie du marché

Après guerre, le maître mot semble avoir été « humanité ». En réaction à la barbarie que l’on venait de connaître, on voulait fournir à l’homme des conditions dans lesquelles il puisse s’épanouir. Hannah Arendt me semble très bien parler de ce souci. On croyait aussi à la technologie. Et on a construit une société technocratique et planificatrice. Elle devait faire notre bonheur.
Eh puis est arrivé le marché. Je crois que c’est Ayn Rand qui présente le mieux son « ontologie », son explication de la raison d’être du monde. C’est le remplacement des valeurs par la valeur. Le marché répartit l’argent selon le mérite. Dans ces conditions l’impôt, c’est le vol. L’histoire est maintenant comprise comme une lutte pour gagner de l’argent. Après guerre, les pauvres ont pris le pouvoir et fait payer les riches. Aujourd’hui, les riches retrouvent leur dû. Morale de rentiers ? Pas étonnant que l’on parle de néoconservateurs ?
Le modèle du marché est en crise. Peut-on imaginer une ontologie pour des jours meilleurs ? Quid de L’art d’aimer d’Ovide ? C’est en prenant au sérieux les faiblesses de l’homme que l’on fait émerger ce qu’il a de bon. (Et que l’on parvient à l’amour véritable.) C’est en dépassant le monde d’Ayn Rand que l’on parvient à celui d’Hannah Arendt. Le maître mot devient « complexité ». L’homme n’est ni bon, ni mauvais. Il peut être dangereux. Mais il est capable de grandes choses.
Modèle technocratique
Modèle du marché
Prochain modèle ?
Principe
Humanité
Valeur
Complexité
Nature de l’homme
Technicien
Egoïste
Complexe
Dirigeant
Apparatchik
Créateur de valeur
Navigateur
Penseur

Sympathie pour le prédateur

La biographie d’Ayn Rand présente un paradoxe : Ayn Rand semblait attirer la sympathie spontanée de beaucoup de gens, alors que l’histoire de sa vie la fait apparaître comme un monstre.

L’exemple de son mari est typique. C’était un très bel homme, plein de distinction, d’élégance et de sensibilité. Un artiste né. Il épouse Ayn Rand en partie pour lui fournir la citoyenneté américaine. Mais aussi parce qu’il trouve amusante et originale cette petite femme à l’accent russe. Premières années de bohème. Mais, avec le succès de sa femme, il se fait broyer. Il finit par chercher refuge dans la solitude et l’alcool. Le plus surprenant est qu’Ayn Rand lui ait toujours été extrêmement attachée. Elle ne pouvait pas vivre sans lui. Preuve d’amour ?

Je me demande si l’on ne retrouve pas là le modèle du prédateur. Une stratégie d’approche d’une proie est de lui inspirer de la sympathie. Et, sans proie, le prédateur ne peut pas vivre. D’une certaine façon, le prédateur aime sa proie. On ne peut pas lui en vouloir d’être un prédateur. Mais on doit s’en méfier. 

Ayn Rand

Ce blog m’a fait découvrir Ayn Rand. Et je viens de lire sa biographie. HELLER, Anne C. Ayn Rand and the world she made, Doubleday, 2009.

Une vie une œuvre
1905, Ayn Rand naît en Russie dans un milieu juif aisé. Son père fait prospérer la pharmacie de la famille de son épouse, qui, elle, est surtout préoccupée de pénétrer la plus haute société pétersbourgeoise. La révolution russe change tout. Déprimé par l’injustice du nouveau régime, le père arrête de travailler. De manière inattendue, sa femme se révèle pleine de ressources. Elle nourrit la famille en traduisant en russe des romans prolétariens étrangers.  Ayn Rand va à l’université. Le nouveau régime n’a pas que des désavantages.
Très tôt, elle a décidé de partir aux USA. La solidarité de sa famille étendue lui permet de s’y installer. En dépit d’un anglais approximatif, elle travaille comme scénariste pour Hollywood. Après quelques années un peu incertaines, pendant lesquelles elle est dépannée par sa famille américaine, et celle de son mari, un de ses livres, The Fountainhead, connaît un énorme succès. Ce qui sera aussi le cas du suivant, Atlas shrugged, qu’il lui faudra 13 ans pour écrire. Elle devient l’objet d’un culte. Elle est entourée de cercles concentriques de disciples. Monde totalitaire. Aucune contradiction n’est permise. Ceux qui lui déplaisent sont purgés. Mais, ce n’est pas le succès qu’elle attendait.

Ses idées
Ayn Rand pensait être le plus grand philosophe vivant, voire le seul philosophe ayant jamais vécu. Son œuvre est faite de romans. Ses deux principaux parlent, respectivement, d’un architecte et d’un ingénieur. Elle prône « l’égoïsme » au sens « ego » du terme. L’être exceptionnel doit suivre le diktat de sa raison. Même ses émotions sont rationnelles. Son ennemi est « l’altruisme », i.e. l’idée que l’être de talent doit faire profiter de son génie la société, qui n’en a pas (Marx). Le surhomme contre la masse.

Ses suiveurs
Elle croyait que les humains exceptionnels se retrouveraient dans son œuvre. Ce ne fût pas le cas. Ses admirateurs venaient des professions scientifiques ou techniques (ingénieurs, médecins…). Et elle était entourée d’un groupe de jeunes juifs qui semblaient rechercher chez une seconde mère un remède à leur immaturité. L’un d’entre eux, qui joue un rôle décisif dans la diffusion de son message, change même son nom en Branden, « ben Rand », fils de Rand !

Les recettes de l’individualisme
Anecdote. Assez âgée, elle découvre que sa sœur préférée est en vie. Elle la fait venir d’Union soviétique. Mais voilà que cette sœur aime mieux l’URSS que les USA (au moins en URSS, on peut rêver de liberté !) ; qu’elle hait ses livres, mais recherche ceux de Soljenitsyne ; et que, lorsqu’elles étaient enfants, elle la considérait comme une tortionnaire ! Ayn Rand était incapable de comprendre l’autre. Toute son œuvre a consisté à rationaliser ce vers quoi la poussait son intérêt. Par exemple elle désirait prendre comme amant le jeune Nathaniel Branden, qui avait 25 ans de moins qu’elle. Elle a démontré à la femme de celui-ci, et à son mari, qu’il était logique qu’ils la laissent faire à son gré.
C’est, d’ailleurs, peut être, « l’altruisme » qui est la raison de son succès. Non seulement, elle a oublié de repayer leur dû à ceux qui l’ont aidée à venir et à survivre en Amérique, mais ce sont les faibles qui ont acheté ses livres. Quant à son mari, qu’elle avait choisi pour son physique, elle en a fait un homme objet alcoolique.
Comment naissent les individualistes ? me suis-je demandé. Peut-être en deux temps. Il faut d’abord l’amour d’une famille convaincue du génie de son enfant, et qui l’encouragera tant qu’elle le pourra. Puis survient le rejet de l’édifice social, lorsque les caprices de ce génie sont contrariés. D’ailleurs, étrangement, parmi les « injustices » dont elle se plaignait, le snobisme de sa mère et une histoire de jouets ont un rôle plus important que la révolution soviétique !
L’individualiste serait-il un agent du changement ? Il cherche à faire la société à son image. Et il est indestructible. Tous les revers ne sont que des injustices qui le renforcent dans sa mission. 

Le Pigeon est-il neocon ?

Le pigeon, traduction française des Voleurs inconnus
(venu du wikipedia italien)

Après le Tea Party et le printemps arabe, voici les Pigeons. Un ami, par ailleurs fondateur d’une start up, s’étonne de la proximité de leur message avec celui d’Ayn Rand, la papesse du mouvement néoconservateur américain.

Ayn Rand a un ascendant moral extraordinaire aux USA. Mes amis américains en parlent avec un grand respect. Serait-il déplacé de la comparer à de Gaulle ? Mais elle est inconnue en France. Preuve de notre inculture. Venue de Russie soviétique, elle avait eu l’idée d’appliquer la méthode bolchevique à la cause du capitalisme. Autrement dit, c’est le patron qui crée, et il crée tout, comme, pour Marx, l’ouvrier crée tout. La grève générale ouvrière est remplacée par la grève générale patronale, avec le même résultat. Mais la caractéristique la plus intéressante de sa doctrine est la manipulation du langage : ce qui est bon pour sa cause est associé à ce que la morale trouve bon. Par exemple : patron est traduit en « créateur de valeur » ; pauvre = « paresseux ». Plus exactement, le pauvre vole le riche. Ce monde est, aussi, anti social, et revendique son égoïsme.
Nos pigeons n’ont certainement pas lu Ayn Rand, mais les mêmes causes produisent les mêmes effets. L’entrepreneur se sent mal aimé. Comme tout homme dans ce cas, il en devient agressif. Ce qui le rend maladroit. Car, qu’il puisse ruiner l’économie ne signifie pas qu’il fasse l’économie. Sinon, que devrait dire Jérôme Kerviel ?
Les Pigeons ont une autre caractéristique intéressante : ils adoptent les méthodes de la contestation populaire. C’est une vieille tradition de droite. Ce qui est un peu curieux. Mais, peut-être que, que l’on soit né à Saint Denis ou à Neuilly, la manif de rue coule dans notre sang ?
Surtout, les Pigeons, comme les autres mouvements contestataires du moment, sont portés par Internet. Internet est-il en passe de devenir un moyen de manipulation des masses ? Sommes-nous revenus à l’ère des foules ? 

Petit traité de manipulation : le framing

Le « framing » est un procédé qui consiste à formuler (frame) une question en sous-entendant sa réponse. Par exemple ? 80% de nos produits n’intéressent pas le marché, ce qui sous-entend que l’opinion du marché est importante. Ou, quel taux de croissance peut faire baisser le chômage ? Ce qui sous-entend que chômage et croissance sont liés.

L’interlocuteur est obligé d’entrer dans la logique implicite de la question, sous peine de paraître idiot.
The Economist, ma lecture favorite, est un champion du framing. Dès qu’il y a un problème mondial, il sous entend que sa solution est économique.Ce qui n’a pourtant rien d’évident. Tout d’abord, les périodes de plein emploi et de prospérité n’ont pas été des périodes où l’économie régnait en maître, mais au contraire des temps de réglementation. À l’envers, dans les périodes de grande déréglementation l’humanité à eu recours à la charité (RSA, ONG…) pour nourrir son prochain. Ensuite, cette hypothèse conduit à asservir l’homme à l’économie, une chose. Il n’y a pas besoin de s’appeler Karl Marx pour penser que c’est inacceptable.
La technique du framing s’est déployée récemment à échelle industrielle. Nos partis politiques ont ainsi rebaptisé ce qui servait leurs intérêts de noms qui sous-entendaient l’approbation de la morale collective. La gauche est « de progrès », par exemple. Pour la droite, les riches sont les « créateurs de richesse », ou « travaillent dur », le loisir (du pauvre) est de « la paresse ». Aux USA elle est « pro life », favorable à la vie (i.e. anti IVG et contraceptif).
Compléments :

Filiation du néoconservatisme

Il y a quelques temps j’ai découvert que la France avait généré son propre courant néoconservateur, avec ses propres philosophes, dont MM. Finkielkraut et Manent. Des gens dont je trouve, par ailleurs, la pensée accessible bien que profonde.

Ce que j’ai compris du néoconservatisme se ramène a peu de choses : le droit naturel, et, plus exactement, le fait que les valeurs auxquelles tient le néoconservateur (d’où son nom) sont le bien absolu.

Aux USA, les philosophes de ce mouvement ont été Léo Strauss et Alan Bloom, un de ses élèves. Or, curieusement Léo Strauss et Hannah Arendt, un nom qui revient dans chaque phrase d’Alain Finkielkraut, ont eu pour professeur Martin Heidegger. Or, Heidegger enseignait effectivement le droit naturel, à savoir que la culture allemande était la culture d’origine, pure, de l’espèce humaine. Heidegger, et ses relents sulfureux, serait-il à l’origine du néoconservatisme ? 
Probablement pas, Ayn Rand, qui est une autre source du néoconservatisme, semble avoir atteint la même conclusion par ses propres moyens. D’ailleurs pas besoin d’être diplômé de Normale sup pour penser que l’on a raison et que les autres ont tort…

Compléments :

La pauvreté est un vice

L’Angleterre est une « méritocratie », le mérite étant défini comme la réussite sociale couronnement de l’effort individuel. Par conséquent, le pauvre vole ce qu’on lui donne.
L’Anglais traite désormais ses pauvres comme jadis les noirs ou les indiens.
Curieusement, si cette évolution vient de Mme Thatcher elle a été poursuivie par les travaillistes. Ils y ont vu un moyen de séduire une « nombre minuscule de votants indécis, pensant que leur électorat ouvrier traditionnel ne pouvait aller ailleurs ».
En fait ce discours était déjà présent chez Ayn Rand l’ancêtre du néoconservatisme américain. Sa tactique était inspirée de celle des Bolchéviques : réécrire la morale américaine à partir des valeurs du possédant.
Ce discours est aussi celui de N.Sarkozy. Pourquoi nos socialistes n’ont-ils pas suivi le chemin des travaillistes. Nous avons toujours une guerre de retard ?