De l'importance de ne rien savoir

Pascal écrit que la vie de l’homme digne de ce nom le conduit de l’ignorance du bébé à celle du sage, qui a constaté l’impossibilité des certitudes. Que sais-je ? dit Montaigne.

Et entre le bébé et le sage, il y a le « vieux con », terme technique que Pascal ne connaissait pas (qui le traduit par « demi habile »). L’individu qui croit avoir décroché le Graal de la connaissance absolue. Voilà qui n’est pas de notre temps ! 

La recette de l’ascétisme ? Ou de l’action ? Parce que, si je ne sais rien, tout est à découvrir. La réalité se renouvelle sans cesse. Il faut y être plongé pour que jamais nous nous trouvions dépassés. 

(Paradoxalement, Pascal avait la certitude de l’existence de Dieu… certitude qu’il voulait démontrer par la raison, pour convaincre ceux qui n’entendent que la raison…)

Raisons et changement

L’entreprise française ? Des multinationales dirigées par des fonctionnaires, et des PME dont toute comparaison internationale montre l’arriération. 

La raison nous dit que le cas de la France est désespéré. 

Or, il y a une autre réalité. La multinationale, comme le pays, n’est pas dirigée par son dirigeant. Ses employés ont une très grande autonomie. Quant à la PME, elle n’a aucune inhibition. (J’ai rencontré des taxis qui avaient décidé de faire développer une application à la Uber.) On comprend, dans ces conditions, pourquoi les va nus pieds de la révolution ont pu écraser les armées coalisées. 

Enseignement ? Ne jamais écouter sa raison quand elle croit avoir raison. Elle n’aperçoit, au mieux, qu’une partie infime de la réalité. Et, probablement, pas du tout les mécanismes du changement. 

Le tort est pervers

Un sujet que j’étudie actuellement est la PME. Une première série de gouvernements a dit : que la PME fasse place nette à la start up, elle est dépassée. Le gouvernement actuel : laissons une chance à la PME, c’est la législation qui l’handicape. Et moi, maintenant : nos PME sont exceptionnellement créatives. Mais le dirigeant est déprimé. 

Eh bien, nous avons tous quelque-chose en commun : nous prenons le dirigeant pour un attardé. Or, si l’on considère ce qui se passe là où les PME réussissent, on constate qu’elles sont bien moins autonomes que les nôtres. Ce qui fait la performance, ce n’est pas l’individu, mais le groupe. La force des Allemands, c’est le collectif. Ce collectif existait en France (sans que l’on s’en rende compte), il a disparu. Il faut le restaurer. 

Enseignement ? J’ai toujours tort, dit ce blog. Mais, on ne soupçonne pas à quel point le tort est profond. Ce n’est pas parce que l’on voit une erreur chez l’autre que l’on ne partage pas avec lui l’essentiel, erroné. On appartient tous à la même caverne, et il est extrêmement difficile de s’en extraire. 

Littérature et vérité

Et si le roman disait mieux la vérité que la science ? C’est, semble-t-il, une idée reçue chez certains. On cite, à son appui, Proust. 

Or, Proust aurait probablement douté des qualités qu’on lui prête. Puisqu’il ne prétend pas que ses descriptions sont « vraies », mais qu’il est parvenu à trouver, en mélangeant des personnalités et des situations, des traits immuables de la vie. 

Peut-être l’auteur, tout simplement, ne fait-il qu’exprimer les idées reçues de son milieu ? Comme dans les romans d’espionnage, où l’on cherche à ce que l’ennemi confie à une « taupe » les questions qu’il se pose, ce n’est pas ce qu’il dit qui est important en tant que description de la réalité, mais en tant que préjugés de classe ? 

Rhétorique

La rhétorique art de convaincre, ou, ce qui est différent, de convaincre que l’on dit la vérité. Il y eût un temps où une classe s’appelait comme cela (la première). 

Je me demande si cette classe ne nous manque pas. En particulier aux techniciens. En effet, il est très difficile de savoir ce que l’on croit, et pourquoi on le croit. Bien souvent lorsque l’on nous demande pourquoi on a fait telle ou telle chose, on « rationalise », c’est à dire que l’on cherche une réponse conforme aux normes sociales, que l’on suppose attendue de nous, mais qui, généralement, n’a rien à voir avec la réalité de notre action. (Cf. l’explication formulée par l’amant que le mari découvre dans un placard.) 

Et pourtant, toutes nos actions, à mon avis, obéissent à une logique, tout à fait défendable, bien que, souvent erronée (cf. la devise de mon blog). Seulement, il faut du temps pour la faire émerger (ce qui est l’exercice de ce blog). Apprendre à faire cet exercice était probablement la mission de la rhétorique. 

La raison comme bug

En vieillissant, j’ai la désagréable impression que le mode de pensée que l’on m’a inculqué est totalement faux. 

C’est un mode de pensée mathématique. Il y a des situations dans lesquelles « il est évident que ». Par exemple, il est évident que M.X fait très bien son travail, il devrait le faire savoir, cela lui apporterait des affaires, dont M.X a terriblement besoin. Mais M.X ne veut pas sortir de son lit. La seule chose qui puisse l’en tirer, c’est que les affaires viennent à lui ! Alors il déborde de vie. Il est méconnaissable. 

Si je persévérais dans la théorie, erreur dangereuse, je dirais que ce que je découvre, c’est la complexité. L’homme obéit à des mécanismes qui sont propres à chacun, et qu’est incapable de comprendre l’universalisme des mathématiques. L’homme est unique et parvenir à le comprendre est un travail à plein temps qui exècre les a priori

Mais, dans un monde complexe, tout est paradoxal. Car mon esprit « d’ingénieur français » n’est pas inutile. En simplifiant la situation, il me donne l’illusion d’apercevoir une lumière au bout du tunnel. Ce qui me donne la force de taper dans les murs et de recommencer. Et finalement, comme dans ces expériences de chiens soumis à des décharges électriques, je finis, par hasard, par toucher le bouton qui coupe l’électricité. 

Faut-il être oisif pour penser correctement ?

Les philosophes grecs semblaient penser qu’une vie devait commencer par l’action et se terminer par la méditation, ce qui demandait d’avoir les moyens de l’oisiveté. La vie idéale était celle de Montaigne. 

Est-il impossible de réfléchir lorsque l’on travaille beaucoup ? Je me souviens d’une discussion entre un polytechnicien et un anthropologue, dans laquelle le premier tenait des propos, sur les hommes, d’un simplisme qui rappelait les théories du complot dont il est tant question aujourd’hui. Il est probable que s’il avait pris un peu de temps pour réfléchir au sujet de la conversation, il aurait changé d’opinion. 

Malheureusement, comme le montre le cas de Montaigne, il faut une vie pour réfléchir. Car la pensée se construit, petit à petit, étape par étape. Si l’on en croit Confucius, c’est à 70 ans que l’on atteint un semblant de maturité. 

Est-ce grave de ne pas avoir le temps de construire sa pensée ? Nous pensons collectivement. Au fond, la société nous demande seulement de bien faire notre travail. Le reste n’est que conversation de salon. Sauf lors des crises ? L’homme malheureux fait alors usage de sa pensée simpliste ? Et, à ce moment, on peut craindre le pire ?

Raison et réalité

Le seul moyen de savoir si le projet d’un entrepreneur va réussir, c’est de le confronter avec le marché. Soit il vend, soit il ne vend pas. (Article.) 

Kurt Lewin disait que pour comprendre quelque-chose il fallait chercher à le changer. Aucun raisonnement n’est juste dans l’absolu. 

Il y a probablement là un problème que notre société a mal résolu, et qui explique beaucoup de nos embarras actuels. Nous nageons dans la théorie, dans les beaux discours. Et toute notre éducation nous fait croire à cette illusion. Pas étonnant que nous soyons surpris lorsque la nature se révolte.

Qu'est-ce que lire ?

Il y a fort longtemps, un dirigeant client, que j’agaçais un peu, m’a dit : au fond, votre force, c’est de savoir écrire. A quoi, je lui ai répondu : non, c’est savoir lire. 

Que signifie « savoir lire » ? Je pense que c’est, d’abord, se demander comment appliquer ce qu’on lit. Que puis-je tirer d’Hannah Arendt, de Montaigne ou d’Aristote ? En quoi peuvent-ils me servir ? Que disent-ils, pour commencer, qui contredit ce que je croyais ? Ou, au contraire, ne me rappellent-ils pas une expérience que j’avais oubliée ?… 

Je constate que très peu de gens ont l’idée de faire cet effort. Pourtant, il n’est pas bien sorcier.

Transparence et droit à l'erreur

Un chirurgien, le professeur Vibert, invité d’Etienne Klein disait que droit à l’erreur et transparence allaient ensemble

Ce qui parait une extrêmement bonne idée. Aujourd’hui, grands et petits mensonges sont partout. Si bien que faute de pouvoir connaître le passé, on est incapable d’en tirer des leçons. De même la justice, qui repose sur la preuve, ne fonctionne pas, parce que quasiment tout ce qui ressortit à la transparence est prohibé comme attentatoire à la liberté individuelle. 

Si la société jetait sur nous un regard amical, il n’y aurait plus que les malfaiteurs patentés qui auraient à se cacher ?