Dreyfusard de la rigueur intellectuelle

Serais-je le dreyfusard de quelque-chose ? me suis-je demandé en entendant parler de Pierre Vidal-Naquet.

Peut-être de la rigueur intellectuelle. 

La rigueur intellectuelle est la victime de notre temps. Il n’est plus question que de croyance. Même une question aussi importante que la transition climatique n’est pas traitée de manière rigoureuse. Toute critique est interdite. Pour ébranler la doxa (par exemple le mythe de la perfection des laboratoires), il faut quasiment une catastrophe. 

Comment en est-on arrivé à vivre sous la dictature d’idées qui ne semblent pas même avoir été pensées ? Je soupçonne un effet pervers de l’individualisme poussé à l’extrême. Lorsque le lien social se distend, la régulation des membres de la société perd en précision. Paradoxalement, les intellects les plus frustes, peut être parce qu’ils sont les plus résistants, font l’opinion. Comme je le disais dans un billet précédent, l’isolement de l’individu produit un effondrement de l’intelligence collective. 

Immigration et changement

J’écoute ce qui se passe en Grande Bretagne, et je comprends que je n’avais rien compris à la question de l’immigration. Elle ne semblait pas sérieuse. La France, la Grande Bretagne et les États Unis ont des traditions de forte immigration, sans que cela ait posé de problème existentiel. Pourquoi tout ce bruit ?

A côté de cela, il y avait un autre discours, pas plus sérieux, parce qu’il nie tout ce qu’observe l’anthropologie. L’anthropologie (et l’expérience commune) constate que dès que des hommes forment un groupe, ils créent une « culture », des règles généralement implicites, qui dirigent leurs comportements collectifs. (cf. la politesse ou le code de la route.) C’est vrai aussi bien pour les entreprises que pour les nations. Cette notion de « culture » semblait rejetée au profit d’un concept mal défini, juxtaposition d’individus ou de communautés hétérogènes. 

Ce qui semble s’être passé, c’est une « désintégration » de la société, venant de deux bords :

  • Un bord gauche dénonçait la culture nationale comme oppressive, colonialiste, pire, l’incarnation du mal (car le colonialisme est propre à toute société humaine), et voulait la faire disparaître, peut être en la remplaçant par une sorte de fraternité humaine constituée de tout ce qui n’est pas occidental. 
  • Un bord droit, et c’est très clair en Grande Bretagne, a utilisé l’immigration comme équivalent à la délocalisation. En effet l’immigré, s’il est pauvre en Grande Bretagne, est riche dans son pays. Ce qui lui permet d’accepter des conditions inacceptables par la main d’oeuvre locale. L’immigration était une facilité qui a permis à l’Angleterre de s’endormir sur ses lauriers. De perdre massivement en productivité. Le réveil est extrêmement difficile. 

On entendait ces discours, mais on n’avait pas compris leurs conséquences. D’ailleurs le rôle du citoyen est de bien faire son travail, pas de se casser la tête à analyser des mécanismes aussi compliqués. 

Quant au Brexit, il semble irrationnel. Car au temps ou la Russie veut envahir l’Ukraine et la Chine Taiwan, jamais l’union n’a autant fait la force. Mais il s’explique par la frustration de la population soumise au changement ci-dessus, et qui a fini par en sentir les résultats. Se découvrant trahi, le peuple veut tout casser. Plus question de lui parler raison. Il a donné. 

Yin et Yang, dirait un Chinois. La société change en passant par des opposés. Mais, il est probable qu’à chaque changement il y ait embranchement. Comment prendre le bon ? Toute la difficulté est de retrouver un peu de raison, alors que l’on n’a aucune raison d’en avoir, et de pardonner. Mais, sans cela, les dommages seront définitifs. 

Tolérance

La France a la particularité d’être un pays où l’on se hait. (Suite du billet publié à la même heure, hier.)

Cela est très probablement culturel. Notre enseignement, en particulier, nous serine qu’il existe à tout problème une bonne solution, et qu’elle est unique. On dit que c’est un héritage du catholicisme. 

Comment remédier au mal ? C’est la tolérance, probablement. Henri IV. 

Comment la réaliser ? Probablement par la complexité. Le monde est complexe, il n’y a pas une seule bonne solution. Pour autant, on n’est pas démunis. On peut trouver une voie dans laquelle on a envie d’aller, à condition de mettre à contribution le talent de la société, « l’intelligence collective ». 

Au fond, la tolérance est ce que n’a pas su réussir la troisième République, en particulier Clémenceau et Jaurès. Certes on s’y affrontait, on y parlait brillamment, mais pour abattre l’autre. Cela a débouché sur un régime faible et instable, qui s’est fait balayer par les Nazis. 

Or, il n’y a pas de tolérance, s’il n’y a pas admiration de l’adversaire, justement pour son art et sa pugnacité. Deux militaires s’entre-tuant sont peut être plus tolérants que deux Français modernes. 

La justice est-elle naturelle ?

Isaac Bashevis Singer disait que l’homme était un Nazi pour l’animal. En conséquence, il était végétarien. Mais l’homme n’est-il pas aussi un Nazi pour la plante ? 

Je me souviens d’avoir lu l’oeuvre de Saturnin Fabre, qui, parfois, semblait trouver la nature atroce. Notamment lorsqu’une espèce a besoin, pour nourrir ses larves, de membres vivants d’une autre espèce. 

La notion de justice semble propre à l’homme. Seulement, comme l’écrivait Montaigne, elle est culturelle et quelque peu aléatoire, en conséquence. 

Surtout, cela semble avoir deux effets curieux. D’abord la construction d’un monde artificiel, isolé de la nature, réglé par la justice. Et, à l’envers, des moments de « nazisme », où l’homme devient exceptionnellement « injuste ». 

Le propre de l’homme, c’est le développement de la raison ? Et le propre de la raison, c’est le risque de folie ? 

La raison et le danger

J’ai risqué ma vie quelques fois. Curieusement, je n’ai jamais eu peur. Mon esprit est devenu, en quelque-sorte, totalement rationnel. Ce qui m’a peut-être sauvé. 

D’après un neuropsychologue qui a travaillé avec des pilotes militaires, ces gens réagissent, probablement, comme moi lorsqu’ils sont poursuivis par un missile. Leur raison, qui aurait dû leur dire que l’on n’échappe pas à un missile, se débranche. Ils voient le danger, mais il ne les paralyse pas, ce n’est qu’un problème à résoudre. Et, parfois, ils réussissent ce que l’on croyait impossible. J’ai entendu raconter la même histoire du pilote d’essai de Dassault, jadis. 

Comme le disaient mes quatre derniers billets sur le dialogue, notre société consacre un culte à la « raison », or, la raison est, par nature, gravement biaisée. Elle n’est que préjugés. Il faut apprendre à la débrancher. Idéalement, il faudrait surtout que notre éducation ne cherche pas à faire de nous des êtres de raison. (Il y a peut être une « bonne raison », mais ce n’est pas celle que l’on nous enseigne.)

Roseau mal pensant

« L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature; mais c’est un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser : une vapeur, une goutte d’eau, suffit pour le tuer. Mais, quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu’il sait qu’il meurt, et l’avantage que l’univers a sur lui, l’univers n’en sait rien. Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C’est de là qu’il nous faut relever et non de l’espace et de la durée, que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser. » (Pascal) 

Pascal a-t-il été entendu ? Travaillons-nous à bien penser ? Qu’est-ce que cela signifierait, au fait ? 

Steve Jobs

Emission sur Steve Jobs. Anniversaire de son décès. (France Culture.) 

Confirmation d’une de mes idées : Steve Jobs c’est l’Yves Saint Laurent du Silicon. Un artiste d’une exigence invraisemblable. La perfection ou rien. 

Et mystère : la perfection fait vendre. Il y a une forme de rationalité de l’irrationalité. Steve Jobs ne faisait pas d’études de marché. Il y a des gens qui « sentent » ce que « veut » inconsciemment l’humanité. Ce n’est pas l’artiste qui est une anomalie, mais le scientifique, le matérialiste pur et dur.  

Surtout, Steve Jobs c’est l’entrepreneur tel qu’on en parle dans les livres anciens, mais plus du tout dans les journaux. C’est un autodidacte, et il poursuit un idéal auquel il sacrifie tout. Rien ne peut l’arrêter. Un entrepreneur ne compte pas. Et c’est pour cela qu’il va de fortune en faillite. 

Suspension

Je me lave les dents. Ma brosse est molle. Décidément, les brosses ne sont pas de bonne qualité. Mais non. Je me suis trompé de brosse. Pourtant elles ne se ressemblent pas du tout !

Et voilà comment fonctionne notre esprit. Il se trompe « énormément ». Comment se fait-il qu’il ait choisi la mauvaise brosse ? Comme se fait-il, qu’ensuite, il rationalise une idée fausse ? Qu’il applique un préjugé (obsolescence programmée) à une observation étonnante ? (Le professeur Cialdini dit que notre cerveau tend à s’économiser, il adopte spontanément une solution qui lui évite de penser.)

Suis-je le seul à avoir toujours tort ? Voilà qui n’est pas rassurant, quand on pense que l’on est dirigé par une élite, qui a une confiance absolue en la supériorité de son intellect. 

Mais voilà aussi ce qui justifie l’intérêt de la « suspension » de Husserl. Spontanément notre raison plaque sur la réalité des préjugés qui la rendent sourde et aveugle. Ce qui provoque des drames. Comment se fait-il qu’il n’y ait pas plus d’accidents ? Elle ne marche bien qu’a posteriori. Nourrie d’informations, elle en fait une synthèse, qui nous permet de décider. La « suspension » correspond à ce procédé : débrancher sa raison, pour pouvoir collecter suffisamment d’informations, pour qu’elle puisse voir l’ensemble du tableau, le « système » derrière les faits disparates. 

La raison et la donnée

La gouvernante de Proust raconte ses souvenirs. Quelques temps plus tard, j’entends une comédienne lire ses paroles. Rien à voir. Tout le drame a disparu. 

C’est la question de l’interprétation. Avec le même texte, avec les mêmes notes de musique, on peut faire des choses complètement différentes. 

Pourtant, ce n’est pas ce que nous ont dit les scientifiques et les ingénieurs. Pour eux, les données, c’était tout. Il est curieux que l’humanité entière puisse gober de telles sottises. Sera-ce toujours le cas, ou les philosophes des Lumières auront-ils le dernier mot ?

Raison et complexité

On découvre que le cerveau ne marche pas comme on le pensait. On a cru trouver des zones qui avaient des fonctions spécifiques (la mémoire, la peur…). En fait ces zones interviennent bien dans les dîtes fonctions, mais aussi dans d’autres. En fait, on a peut-être projeté sur le cerveau des idées préconçues. 

«  »Depuis plus de 100 ans, les scientifiques ont cherché en vain les limites cérébrales entre penser, ressentir, décider, se souvenir, bouger et d’autres expériences quotidiennes », a déclaré Barrett. De nombreuses études neurologiques récentes confirment que ces catégories mentales « sont de mauvais guides pour comprendre comment les cerveaux sont structurés ou comment ils fonctionnent ». »(Article.)

Exemple de « complexité » ? Ce que nous appelons la « complexité » est, en fait, la nature, ce qu’il y a de normal et d’évident. Si nous la trouvons « complexe », c’est parce que nous croyons connaître la réalité, et que ce que nous observons ne lui correspond pas. Alors nous avons inventé un terme pour dire que si nous n’y comprenions rien, c’était parce que c’était du ressort d’une science encore plus élevée. Nous disons à la nature qu’elle n’est pas naturelle. 

Or cette « réalité » est une création de notre raison, en fait une illusion, au mieux une simplification.