Marcel Proust

Céleste Albert donne de Marcel Proust (un billet précédent) l’image d’un ascète. Il vit pour son oeuvre. S’il sort, c’est pour retrouver le temps passé et pouvoir le retranscrire fidèlement dans son oeuvre.

Mais les experts qui commentaient le témoignage de Céleste Albaret donnaient, discrètement, une autre vision de la question. Celle d’un Marcel Proust qui s’encanaille et qui achète, très cher, l’amour et l’âme des gens. En cela il ne faisait que suivre les usages de la haute société de son temps, qui n’étaient pas propices aux droits de l’homme.

(Cela se retrouve aussi dans l’oeuvre. Le personnage d’Albertine, par exemple, est un des amants de Proust.)

Céleste Albaret

Céleste Albaret a été la gouvernante de Marcel Proust. France Culture a diffusé des interviews d’elle.

En voila encore une qui bat en brèche la campagne de désinformation des féministes. Elle épouse, à 21 ans, un chauffeur qui travaille pour Marcel Proust. (Chauffeur est à l’époque un très bon métier, qui permet d’accumuler les moyens d’acheter un commerce.) Celui-ci est plein d’attentions pour sa jeune femme, qui, elle, n’a envie de rien, et ne sort pas de leur appartement. Elle était si heureuse dans sa famille à la campagne… Proust a alors l’idée, pour l’égayer, de lui proposer de porter sa correspondance. La guerre arrive, les hommes sont mobilisés, quoi qu’elle ne sache pas faire grand chose, elle va petit à petit en venir à s’occuper de lui, et à s’installer chez lui. En fait, elle devient indispensable pour son travail. L’asthme épuise Proust. Céleste Albaret devine ses désirs, et lui évite tout effort.

Monde à la fois proche et lointain. Quartier de la gare Saint Lazare, lycée Condorcet… lieux que je fréquente depuis toujours. Mais aussi luxe inouï. Un exemple. Proust a les moyens de louer une partie du dernier étage du grand hôtel de Cabourg. Le personnel est à son service. Il est chez lui. Il achète un avion à un de ses amants. Partout, Proust vit dans son lit, entouré de gens qui préviennent ses caprices. On le coiffe, on le rase. Lorsqu’il sort de son appartement, c’est pour une soirée. Céleste veille. Elle devance son arrivée. Elle ouvre les portes. Apparemment, il n’a jamais su qu’elles avaient des clés. Il passe ensuite des heures à lui compter ce qu’il a vu.

Petit monde de la culture aussi. Voilà qui ne confirme pas les idées modernes selon lesquelles c’est de la concurrence que naît l’innovation. Les intellectuels sont peu nombreux, et se connaissent tous. Ce qui peut avoir des effets inattendus. Quand Proust envoie Du côté de chez Swann à Gallimard, le paquet lui est retourné sans être ouvert. Gide le prend pour un dilettante, pas sérieux.

L’histoire de Céleste et de Marcel montre que la France du début du vingtième siècle a une culture qui nous est aussi impénétrable que celle des Pygmées. Pour l’approcher, il faut procéder comme les anthropologues, qui ne cherchent pas à juger, mais à comprendre.

Proust et Bergson

Michel Onfray semblait dire, il y a quelques temps, que Proust illustrait Bergson. Son oeuvre parle du temps au sens de Bergson. Chaque épisode du livre est la description de moments « où il s’est passé quelque-chose », où les souvenirs, peut-être l’homme, se sont fabriqués. (Mais tout le monde n’est pas d’accord avec cette interprétation.)
 En fait, Proust aurait lu Guyau qu’aurait aussi lu Bergson.  Comme quoi, il semble que la conception d’idées soit un travail social plus qu’individuel.

Du côté de chez Swann

En fait, je me rends compte que je lis Proust toujours de la même façon depuis 40 ans, c’est à dire par bouts. D’où les réflexions qui suivent. Quelques remarques iconoclastes. 

Le premier effet qu’a Proust sur moi est une sorte de fascination. J’ai l’impression de vivre ce qu’il dit. Les banalités de la vie quotidienne prennent soudainement une immense importance. Sorte de voyeurisme. Mais c’est mal fichu. Il n’y a pas de fil conducteur. On va d’un épisode immobile à un autre. Il me plonge dans un rêve, et m’en tire brutalement. Désagréable, comme passer du soleil à l’eau froide. Et curieux vocabulaire, à la fois extraordinairement riche et précis, mais qui a aussi quelque-chose de familier et vulgaire (à commencer par « à la recherche du temps passé » – je ne dis pas cela pour ses retranscriptions de langage populaire).
Proust n’est-il pas une variante de Voici ? A la recherche du temps passé ou à la recherche d’une certaine façon de voir le monde ? Celle de l’enfant, qui perçoit les grandes personnes comme des êtres terrifiants et merveilleux. Et non comme des individus comme vous et moi. Illustration d’une des théories topologiques de Kurt Lewin : celui qui est extérieur à une société n’en voit pas la réalité, il l’exagère, il l’idéalise ?
(Par ailleurs, je me suis demandé si Julien Gracq n’avait par repris le même procédé. Mais, dans son cas, cela a quelque-chose de mécanique et de gratuit, à mon avis. Comparaison qui s’applique à ses titres.)

Corps et âme

Dans la catégorie lecture de vacances, un livre de Frank Convoy. 
Seconde guerre. Un gamin est laissé à lui-même dans un soubassement miteux. Sa mère célibataire est taxi. L’enfant découvre un piano. Il devient un virtuose. Entre temps, il a appris à gagner sa vie par lui-même. Il a surtout rencontré un immigré juif, plus grand compositeur polonais, jadis. Grâce à ses conseils il développe son talent. Et quand on a un talent, aux USA, toutes les portes sont ouvertes.
Comme chez Clint Eastwood, il n’y a pas de problème, aussi grave soit-il, qui n’ait de solution. Et toutes sont une question de technique, et de travail régulier. Ce qui donne un livre curieusement didactique. Qui ressemble bizarrement à The Goal. Un livre dans lequel la psychologie des personnages est absente. L’Américain serait-il un autiste ?
Curieux contraste avec Le voyage à l’étranger, de Georges Burgeaud. Quelle facilité d’écriture ! Mais aussi quel ennui. Ici, il n’y en a que pour l’examen des états d’âme du narrateur. Le livre m’est tombé des mains. Du coup, j’ai lu Proust. Comment parler de progrès, quand la littérature va de Proust à Convoy ? Le style de Proust fait passer celui de Burgeaud pour complaisant et paresseux. Et quelle densité ! En quelques phrases d’une discussion avec Mme de Cambremer et sa belle fille, on vit l’évolution d’une société. Et on découvre une théorie de l’évolution des idées qui ressemble à celle de Richard Dawkins.