Proust et l’amour

« lorsque Berl lui raconte qu’il vit une histoire d’amour heureuse (avec Suzanne Moret), Proust lui répond que c’est impossible, que l’amour partagé n’existe pas, qu’il faudrait que Sylvia le fasse souffrir ou soit morte, pour que Berl éprouve pleinement ce qu’est l’amour. Devant l’incompréhension de Berl, Proust finit par se fâcher et lui lance ses pantoufles à la figure, puis renvoie le jeune homme chez lui« , lit-on chez Wikipedia (article : Emmanuel Berl.)

Voilà qui m’a surpris à la lecture de Proust. Il ne peut concevoir l’amour que comme vénal et jaloux. On ne peut aimer que des prostitués. On est heureux d’être malheureux.

C’est d’autant plus étrange que ses parents semblent former une sorte de couple idéal.

De la complexité de la nature humaine ?

2022 : retour vers l'avenir ?

2021. On déboulonne les colonialistes et autres mal pensants. Le passé est en procès. On le juge à l’aune de nos croyances, comme si, soudainement, on avait découvert la vérité ultime. Curieuse époque. 

Comment se fait-il que l’on épargne Proust, d’ailleurs ? C’est un privilégié comme il n’en existe plus. Il vit en un temps d’inégalités insupportables aujourd’hui. C’est un snob qui ne goûte que ce qu’il y a de plus riche. Dans son monde, on est oisif. On va de réception en réception. Et, pour lui l’amour ne peut être que jaloux et vénal. Dans le milieu qu’il décrit, on achète ses amants. On leur paie des diamants et des avions. Il va jusqu’à enfermer l’un d’entre eux. Et, un jour où il a besoin de prodiguer son affection, il enlève un enfant ! Par dessus le marché, il tient sans cesse des propos homophobes. 

On pense peut-être que le temps a fait son travail de juge. Alors, nous ne nous attachons qu’aux qualités de Proust, à ce qu’il a apporté à notre culture. 

Une idée d’avenir ? 

Le temps retrouvé

J’ai pensé, comme beaucoup de mauvais lecteurs, que la fin me donnerait le sens de l’oeuvre. J’ai donc lu Le temps retrouvé de Proust. Le crime ne paie pas : ce livre est un naufrage. 

Une raison en est qu’il a été reconstitué après la mort de Proust. Si bien que certains passages n’ont pu être décryptés, et que l’enchaînement entre passages prête à confusion. Il me semble qu’il y a des incohérences et des répétitions. 

Mais, après tout, Proust ne disait-il pas qu’il connaissait la fin de son livre, avant de se mettre à l’écrire ? Eh bien, je ne suis pas convaincu que ses idées n’aient pas changé en cours de route. Car elles me semblent confuses. Or, ce qui se conçoit bien…

De quoi s’agit-il ? En gros, le narrateur retrouve la société qu’il a décrite jusque-là, après une longue absence. Tout a changé. La vieillesse a fait des ravages. Et l’ordre social est sens dessus dessous. Les escrocs d’hier sont les gloires d’aujourd’hui, et les personnalités qui dominaient, hier, la haute société, sont oubliées, ou ridiculisées. Lui-même est un raté, ce qui n’a pas changé. Mais il a une illumination : il porte une oeuvre. Et cette oeuvre, c’est la madeleine. Dans ce qui semble une récupération de la pensée grecque (pour les nuls ?), Proust estime qu’il existe des vérités immanentes, les « idées », et que ces idées, d’ailleurs, sont matérialisées par les dieux antiques. Le rôle de l’artiste est de les révéler. Ce faisant il révèle, aussi, la réelle nature du « temps », que nous masque les artifices de la société et de la raison. Ce qui semble être, cette fois, la théorie de Bergson, son cousin. C’est ainsi, probablement, qu’il faut interpréter « temps », dans « temps perdu » et « temps retrouvé » : la véritable nature du « temps ». Malheureusement, toute son oeuvre dépend de sa mémoire, et, comme moi, il la perd. Et la mort s’approche, qui pourrait l’empêcher de mener à bien sa mission. 

Malheureusement, aussi, ses vérités éternelles me semblent un tissu de banalités. Ce qui me plaît, ce sont des phrases comme : « ces vieux archevêques sur lesquels il n’y a de solide que leur croix métallique et vers lesquels s’empressent les jeunes séminaristes« . C’est brillant, élégant, léger, impertinent. De même son analyse de la guerre de 14, dont il voit l’arrière, est remarquable. Mais ces moments de grâce sont rares. 

Pour moi, Proust est un anthropologue. Il a le talent de faire revivre une époque. Il pratique la « thick description » de l’anthropologue Clifford Geertz. Et, probablement, pour peu qu’il s’en donne la peine, d’en voir les dessous avec une surprenante honnêteté intellectuelle. L’innocence de celui qui voit le roi nu. 

Le plus curieux dans cette oeuvre est sa séduction. Quand on la compare à celle de Tolstoï, de Joyce ou de Virginia Woolf, qui traitent, eux aussi, du temps et de l’instant, elle paraît extraordinairement mal construite. Ce sont eux les artistes, pas lui. Et pourtant quand on a lu Proust, tout semble faux. Une idée de Bergson : l’artiste ne peint pas le monde, il en change notre perception ? 

De l'importance du pot de chambre dans l'art de Proust

« mais mon ravissement était devant les asperges, trempées d’outre-mer et de rose et dont l’épi, finement pignoché de mauve et d’azur, se dégrade insensiblement jusqu’au pied — encore souillé pourtant du sol de leur plant — par des irisations qui ne sont pas de la terre. Il me semblait que ces nuances célestes trahissaient les délicieuses créatures qui s’étaient amusées à se métamorphoser en légumes et qui, à travers le déguisement de leur chair comestible et ferme, laissaient apercevoir en ces couleurs naissantes d’aurore, en ces ébauches d’arc-en-ciel, en cette extinction de soirs bleus, cette essence précieuse que je reconnaissais encore quand, toute la nuit qui suivait un dîner où j’en avais mangé, elles jouaient, dans leur farces poétiques et grossières comme une féerie de Shakespeare, à changer mon pot de chambre en un vase de parfum. » (Proust devant l’asperge de Manet – et du côté de chez Swann.)

Le délice des senteurs du pot de chambre. Il n’y avait que Proust pour le dire ? L’art se rit des conventions sociales ? Ou amour de soi porté au paroxysme ? 

Le pot de chambre serait-il plus important, dans l’oeuvre de Proust, que le « petit pan de mur jaune » ? 

Le musée retrouvé de Marcel Proust

Bonne idée : le texte de Proust et les tableaux qu’il cite sont côte à côte. 

Il n’y a pas tant de tableaux que cela, et ils sont assez conventionnels. Il semblerait que Proust ait aimé beaucoup d’autres peintres que ceux qui sont présents ici, mais ils ont eu le tort de ne pas passer à la postérité. 

Il se prend de passion pour un « petit bout de mur jaune », qui semble bien quelconque. Il y voit le principe même de son oeuvre, et de sa vie : le peintre a poussé la perfection à soigner le moindre détail. Eh bien, c’est ce qu’a fait Proust : il développait chaque détail, puis les détails du détail… Ce qui l’amène à une très intéressante réflexion, très peu de notre temps : pourquoi ce luxe de détails, alors qu’il ne rapporte rien ? Et si nous naissions avec, en nous, des impératifs altruistes venus d’on ne sait où ? 

Proust semble avoir été un homme de son temps. La culture était la principale occupation de la très haute société. L’artiste était un héros, probablement l’équivalent d’une rock star, actuellement. Le grand artiste se devait d’être un grand innovateur. Il n’y avait pas de plus grand titre qu’amateur d’art. Et l’amateur était celui qui décelait les nouveaux talents avant tout le monde. Cela donnait lieu à des joutes entre beaux esprits.

L’intérêt de ce livre ne vient peut être pas des tableaux, mais des textes qui les accompagne. Proust n’a probablement pas tant été un grand esthète qu’un artiste exceptionnel. Un artiste de la perfection du détail. 

Aimez-vous Proust ?

Quand je dis que je lis Proust, on me regarde avec des yeux ronds, comme si j’étais un extra terrestre. 

Si peu de gens, en dehors des experts, lisent Proust, comment se fait-il qu’il ait une telle cote ? Peut-être, comme lorsque je me suis interrogé sur la mode Sade, ne doit-on pas s’intéresser à Proust lui-même mais à ce qu’il représente pour notre société ? 

Un paradoxe est qu’il n’avait aucun succès avant guerre, mais qu’il a eu le premier Goncourt d’après guerre. Or, on ne peut imaginer plus éloigné des tranchées que lui. Ce qu’il décrit, c’est « l’arrière ». L’opposé de la boue et de l’enfer qu’ont connus « ceux de 14 ». C’est aussi le nombrilisme égoïste par opposition aux sentiments élevés, gloire, idéaux, intérêt général, courage, sacrifice… 

Proust, réaction de l’individu contre la dictature du groupe, des valeurs collectives ? Un défi à la société ? Je veux profiter de mon petit bonheur, je suis lâche et fier de l’être ? 

Du côté de chez Swann

Lire Proust devrait être recommandé aux personnes d’un âge avancé. C’est un exercice pour l’esprit. Un peu comme les mots croisés. Ce n’est pas qu’il écrive de manière compliquée. C’est qu’il se livre à un jeu des Papous de France culture : remplacer un mot par une périphrase. Et, faire de même pour la périphrase. Si bien que l’on ne peut jamais être porté par le flot. Il faut sans cesse reconstruire la phrase et retracer le fil de l’histoire dans laquelle il s’est lancé, sans crier gare. 

Du côté de chez Swann est un livre extraordinairement mal fichu. Cela commence par une crise du narrateur. Sa mère ne peut pas l’embrasser avant qu’il aille au lit. Puis c’est le moment de la madeleine. On passe ensuite à Swann, à qui Proust s’identifie. Un riche Juif, qui est considéré par la plus haute société comme l’un des siens, parce qu’il est un virtuose de sa culture. Cet être d’exception s’amourache d’une cocotte stupide, au motif qu’elle lui rappelle un détail d’un tableau de Botticelli. Occasion de découvrir le salon Verdurin, et ses membres, d’une bêtise abyssale. Puis l’on retrouve le narrateur, amoureux transi, jouant sur les Champs Elysées, avec la fille de Swann, qui le méprise. 

Il n’y a peut-être que Proust qui puisse écrire une ode à la pièce des toilettes. Ou parler de la jalousie d’un personnage, qui se demande, au milieu de ses ébats amoureux, si, si son amante se donne autant de mal, ce n’est pas pour stimuler la libido d’un voyeur. 

L’ouvrage est un collage entre des considérations philosophiques creuses, le narrateur ayant la conviction que ses états d’âme de gosse de riches oisif ont une portée universelle, et des moments de grâce, des descriptions d’un brio, d’un humour, d’une capacité d’évocation, extraordinaires, mais qui tombent comme un cheveu sur la soupe. Proust n’a pas voulu laisser perdre de tels moments de bravoure ? Il fallait bien qu’il les case quelque part ? Pour pouvoir les publier, il a dû inventer une histoire qui leur serve d’excuse ? 

Ce qui fascine Proust est-ce ce qui est malsain ? Swann, Saint-Loup, et son narrateur, sont amoureux fous de personnes qu’ils considèrent, au fond, comme des « canailles ». Ils sont persuadés qu’ils ne peuvent pas leur faire confiance et sont rongés par le doute. Mais n’est-ce pas cela qu’ils aiment ? Une forme de masochisme ? Et les crises d’hystérie du narrateur ? Il adore être malheureux ? 

On prend A la recherche du temps perdu pour une étude anthropologique. Mais, peut-on faire confiance à Proust ? Que raconte-t-il ? Fantaisie ou réalité ? Non seulement, il rapproche dans une même phrase des faits historiques qui ont dix ans d’écart, mais l’enfant a des sentiments d’adulte. Même sa haute société n’est pas si haute que cela : le personnage qui lui a inspiré le duc de Guermantes, par exemple, est, contrairement à ce qu’il dit, un parvenu (pour la noblesse). Lorsqu’il parle de parents, on ne sait pas s’ils sont du côté de la mère ou du père du narrateur. Ce qui change beaucoup de choses. D’ailleurs, pourquoi donne-t-il des propos anti-sémites à « son » grand père, alors que la mère de Proust est juive, et que lui-même a tout du Juif ? Pourquoi fait-il de l’homosexualité un mal affreux, alors qu’il est homosexuel ? 

Le plus étrange est que cette oeuvre déglinguée de dilettante rend incapable de lire autre chose sans le trouver insatisfaisant, artificiel et facile, sans profondeur. 

Le côté de Guermantes

L’art de Proust est celui de la parenthèse. Chaque mot peut faire l’objet de plusieurs pages de digressions. Et il y a des digressions dans la digression. Tout cela se coagule en quelques événements importants, comme si notre vie n’était faite que d’eux. Entre temps, rien ne se passe. D’ailleurs c’est un temps confus. Je me demande s’il ne confond pas ses souvenirs. Par exemple, il parle du procès Dreyfus et de la guerre russo-japonaise comme si elles étaient contemporaines. Son narrateur, qui lui ressemble beaucoup, paraît, souvent, avoir au moins dix ans de moins que lui. 

Je trouve cela extrêmement mal construit. Parfois c’est pénible. Difficile de s’intéresser à tous ces instants découpés en morceaux. Surtout au début. Mais il y a des moments de grâce. Ce sont des rencontres avec les membres de la famille Guermantes. Quelques jours avec Saint Loup, à côté de sa caserne, une réception chez Mme de Villeparisis, une autre chez le duc et la duchesse de Guermantes. Comme un anthropologue, Proust est à la fois intégré à la société qu’il observe, la plus haute aristocratie qui soit, et extérieur à celle-ci. D’ailleurs, il exerce sur elle une fascination certaine. Peut être parce qu’elle en est à ses derniers feux. Certes elle demeure riche et brillante, mais elle est condamnée : elle ne comprend pas le monde qui s’annonce. 

Il y a aussi des moments surprenants. Proust semble n’être qu’un observateur. Et pourtant, alors que rien ne le laissait prévoir, il met en pièces le chapeau du baron de Charlus, pour lui manifester son mécontentement ! 

La fin est extraordinaire. Swann annonce au duc et à la duchesse de Guermantes qu’il va mourir. Ils ne sont que bonnes manières. Et il n’y en a aucune qui soit prévue pour une telle occasion. Ils ont une obligation : une réception. Ils le laissent sur le trottoir. 

Voyager dans le temps

Je lis Proust. Je l’ai découvert tôt dans ma vie. Curieusement, mon sentiment à son endroit ne change pas. Ce qui m’est désagréable depuis le début, c’est ce qu’il dit des femmes. Ça sonne faux. Ce qui s’explique (ce que je ne savais pas il y a 50 ans) par le fait qu’il était homosexuel. Dommage qu’il ait parlé d’homosexualité chez les autres, mais pas chez lui. 

En fait, c’est un gosse de riche irresponsable, qui m’horripile, mais je suis fasciné par ses descriptions. J’ai l’impression de les vivre. 

Le plus curieux est, qu’apparemment, il a voulu démontrer que la vie et l’oeuvre n’ont rien à voir, alors que, chez lui, elles sont inséparables. Et que, bien plus que celle d’Oscar Wilde, sa vie a été une oeuvre d’art. Un tour de force pour un homme qui est resté au lit.

Mais, ce qu’il n’a peut-être, surtout, pas compris, c’est l’influence de la société. Car, on retrouve chez lui les préoccupations de Bergson avec le temps. Mais aussi celles de Tolstoï et de Virginia Woolf, concernant la description de l’instant. Peut-être ce que l’anthropologue Clifford Geertz appelle « thick description ». 

A défaut de voyager dans l’espace, voyageons dans le temps ? En notre ère de « globalisation » c’est un bien meilleur moyen de se dépayser ?