Marx contre Proudhon

Marx et Proudhon, c’est l’éternel conflit entre l’intellectuel bourgeois et l’homme sorti du peuple ? C’est Sartre contre Camus ?

L’un veut tout casser, l’autre pense que la Révolution est pire que le mal et inutile.

L’intellectuel, fort de l’éducation qu’il a reçue (de Hegel, pour Marx), croit qu’il détient la vérité absolue, et juge le maladroit autodidacte comme un cancre, alors que celui-ci a une pensée qui passe très au dessus de la tête du premier (elle me semble avoir été systémique).

Mais, à la fin, c’est l’intellectuel bourgeois qui gagne. Après tout n’appartient-il pas à la classe dominante ?

La propriété comme hold up

La propriété c’est le vol. Car elle permet de rafler la « plus value ». Théorie de Proudhon. 

Facile à comprendre : un consultant indépendant tire le diable par la queue, en revanche, s’il parvient à recruter du monde, il va récupérer la différence entre le salaire de ses employés et leur prix de vente (la « plus value »). 

Curieusement, Proudhon, qui avait été un entrepreneur, n’a pas compris la leçon de sa faillite. Car tout n’est pas rose dans la vie de l’entrepreneur. Quand la conjoncture se retourne, il doit utiliser la plus value (que l’on appelle trésorerie), pour renflouer l’entreprise. 

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Les Américains ont innové. Aidés par les financiers, les plus habiles d’entre-eux ont fait de leurs entreprises des objets de spéculation. C’est désormais le capital qui fournit une plus value gigantesque. The hold up of the century, Mr Proudhon ? 

Proudhon, l'enfant terrible du socialisme

Comme Marx, Proudhon a beaucoup publié. Mais, contrairement à lui, ses idées n’ont pas surnagé, à moins qu’elles aient été influentes sans qu’elles aient été enseignées… Ce livre va-t-il nous permettre d’y voir clair dans ce mystère ?

L’anti-Marx
Proudhon a vécu à une époque de grands chambardements. Trois rois, une république, et un empereur ! Et des révolutions et des combats de rues, sans arrêt. Plus la révolution industrielle.
Proudhon est le type même de l’autodidacte. Enfant de pauvres, il est repéré pour ses capacités intellectuelles. Malheureusement, toute sa vie, il sera rattrapé par la misère. Si bien qu’il ne parviendra jamais à recevoir une éducation correcte. Il passera son existence à la poursuite de la connaissance, à lire, mais aussi à écrire, avec un talent fou, énormément, au gré de l’enthousiasme et de l’indignation. Ce sera aussi un homme d’action, il sera député durant la seconde république, et sa voix portera fort. Mais, avant tout, c’est une conscience. La liberté de parole incarnée. Un homme qui n’a peur de rien. Il agace, mais, aussi, on respecte son courage.
Le seul qui l’ait poursuivi de sa haine est Marx. Marx a essayé de le gagner à sa cause. Mais Proudhon ne l’a pas trouvé digne d’intérêt. Ce qui est tout à fait normal, puisque leurs idées sont diamétralement opposées. Celles de Marx, l’intellectuel grand bourgeois, entrent dans la catégorie des « absolus » contre lesquels Proudhon s’est battu. Il estimait que l’absolu menait au totalitarisme, dirait-on peut-être aujourd’hui.

L’anarchie positive
Comme les gens de son temps, Proudhon est émerveillé par le savoir et la science. C’est ce qui lui donnera un optimisme increvable. Il pense régler les problèmes de la société grâce à elle. Il veut créer une science de la société. Il semble un pionnier de la sociologie et de la systémique.
Pour lui, l’équilibre naturel de la société est celui dans lequel l’homme est totalement libre, dans une égalité parfaite. Proudhon décrit ce que l’on nommerait aujourd’hui un « écosystème ». La société en équilibre est un être (« être social »), constitué de groupes homogènes (communes, ateliers), fédérés par leurs relations économiques, et animés par le flux du progrès et des échanges économiques (l’équivalent de la circulation sanguine, chez l’homme ?).
L’équilibre des rapports de forces entre les groupes produit une justice « immanente » (qui s’oppose au concept de justice « absolue » de la religion).
Voilà ce qui explique que rien n’aille, que la crise succède à la crise. La cause en est le déséquilibre que crée l’inégalité. Pour contrer ce déséquilibre artificiel, il faut un système de maintien de l’ordre, l’Etat. Mais, sous la pression des intérêts divergents, représentés par les partis politiques, il n’est pas durable. Et toutes les solutions alternatives, notamment socialistes, ne sont qu’une variante de la même idée. Donc, elles ne peuvent que remplacer une tyrannie par une autre.

La démocratie c’est le mal
Et voilà, peut-être, l’idée qui permet de comprendre ce que son oeuvre a, toujours, de profondément original. Ce qui le sépare, violemment, des penseurs de son temps, et de notre temps, c’est l’objectif qu’il assigne au changement. L’urgence, pour lui, est la condition du pauvre. Il faut le sortir de la misère, lui donner un bon travail, et lui apporter la dignité. C’est ainsi qu’il parviendra à la liberté. Le changement doit être social, économique, et non politique. La démocratie n’est pas un objectif, mais une conséquence. Pire : chercher à la réaliser, sur fond d’inégalité sociale, ne fera qu’empirer le mal.
Chacun voit midi à sa porte ? Proudhon est pauvre, les révolutionnaires, Marx en tête, sont riches ? Plus étrange : et si toutes les idées qui ont secoué notre monde étaient celles d’intellectuels bourgeois, servant les intérêts, catégoriels, des intellectuels bourgeois ?

Changement systémique
En son temps, on ne parle que de révolution. Lui pense que le changement doit être pacifique, on dirait « systémique » aujourd’hui. Il doit se mener « par le bas », par l’économie, grâce aux efforts de quelques-uns. Sans que personne n’ait rien vu, il n’y aura bientôt plus qu’une classe moyenne.
Sa science de la société contient une théorie du changement (des mécanismes qui produisent le changement). C’est celle des « antinomies ». Cela ressemble aux idées d’Aristote, plus qu’à celles de Hegel. Si je comprends bien : tout problème que l’on cherche à résoudre se prête à deux solutions extrêmes, il faut trouver l’équilibre entre les deux. Par exemple, il veut la liberté totale pour l’homme, tout en reconnaissant l’existence d’un « être social » (la société forme un « système », dirait-on aujourd’hui). Chaque extrême est un danger. Le bonheur est au milieu.
Mais, comment il comptait mener le changement n’est pas clair pour moi. Il est possible qu’il ait estimé que si quelques producteurs parvenaient à s’unir, ils créeraient une économie séparée, qui gagnerait, progressivement, toute la société. Il a, surtout, tenté de créer une banque, qu’il pensait levier du changement. Son but aurait été de remplacer le capital par le travail. Le travail aurait été rémunéré, par la banque, en lettres de change, échangeables contre des biens. Cela paraît mystérieux. J’imagine qu’avec un tel système, il n’était plus possible d’accumuler du capital. Plus probablement, monétariste avant l’heure, il considérait que l’argent causait l’inefficacité de l’économie, il fallait l’éliminer.
Et « la propriété c’est le vol », qui l’a rendu célèbre ? Autre illustration de sa théorie. L’homme seul n’est capable de rien. La création est collective. Double conséquence. D’abord, posséder les moyens de production donne la possession du « bien collectif ». Injuste, et probablement pas durable. Ensuite, il faut de tout pour faire une oeuvre collective : il n’y a pas de gens qui aient une « capacité » supérieure à celle des autres, il n’y a que des compétences complémentaires. Il se serait moqué de notre « guerre des talents »…

Contre tous
La révolution de 48 le fait brutalement passer de la théorie à la pratique. Ses écrits lui valent d’être élu député. Il se retrouve au milieu de la mêlée. Mais en s’opposant à tout le monde. On veut une révolution politique, il veut une révolution sociale, on veut faire le changement par le haut, il veut le faire par le bas, il veut créer une classe moyenne unique, on ne rêve que de luttes des classes. En particulier, il s’oppose au suffrage universel. Il a quelques bonnes raisons pour cela.
D’abord, sans éducation, le peuple ne sait que suivre des « sentiments ». Il est inconscient de son intérêt véritable. Avec notre vocabulaire actuel, Proudhon aurait dit que le peuple est une proie facile pour les populistes. Et c’est, effectivement, ce qui arrive avec Napoléon III. La République élit un empereur ! (Pour être honnête, Napoléon III met un terme au chaos qu’a produit l’affrontement des intérêts particuliers que le suffrage universel a portés au pouvoir, la République allant jusqu’à réprimer dans le sang, des milliers de morts, une révolte de chômeurs, qui en est la conséquence !)
Ensuite, et c’est l’argument central, le peuple est souverain, et toute représentation est incompatible avec cette souveraineté. En effet, le représentant devient souverain. C’est ce qu’en économie on appelle la question de « l’agence ». C’est, d’ailleurs, le problème auquel les démocraties occidentales sont actuellement confrontées, et le thème d’un livre récent de Pierre Rosanvallon.
Il avait aussi prévu que les représentants seraient des intellectuels. Et, là aussi, il est d’une originalité renversante. Alors que l’intellectuel affirme être, du fait de son intellect, le représentant par nature de la société, Proudhon estime qu’un être collectif est fait de multiples fonctions. De même qu’il serait ridicule de réduire l’homme à son cerveau, de même le « système humain » n’a de sens que dans sa complexité. (Et l’intellectuel n’est pas ce que l’humanité a de mieux : « le savant est une merde« .)

Cultivons notre jardin 
Curieusement, il n’est pas impossible que sa vie ait été un succès. Son combat s’est orienté, à la fin, vers l’émancipation de la classe ouvrière. Il pensait qu’un préalable était que son esprit collectif s’éveille, qu’elle prenne conscience de sa situation, qu’elle apprenne à penser. Puis qu’elle se fédère, s’entraide. Tout cela devait se faire en marge de l’activité politique, qui ne la concernait pas. La plus efficace stratégie, pour elle, était l’abstention. La croissance de l’abstention était le meilleur signal qu’elle puisse lancer au pouvoir. Elle l’amènerait, un jour, à la prendre en considération. Apparemment ses oeuvres ont été très lues et bien comprises par les ouvriers, et ont influencé le syndicalisme.
Mais, aussi, cela explique qu’elles n’aient pas été diffusées dans les hautes sphères de la société.

Messieurs, un génie ?
Proudhon est vraiment très surprenant, en conclusion. En son temps, il a été extraordinairement prescient. D’ailleurs, on a l’impression qu’il parle de notre époque. Il explique l’élection de D.Trump, par exemple. Mais, surtout, ses idées sont à l’opposé de tout ce que l’on nous enseigne, et même de ce qui semble le simple bon sens (par exemple que l’intellectuel doive représenter le peuple). N’auraient-elles pas un siècle d’avance sur la science, qu’elle soit systémique, sociologie, ou économie ?

Il reste des mystères pour moi, dans cette pensée, mais ils sont plus dûs à mes limites qu’au livre, qui est excellent.

Karl Marx

Qu’est-ce que « Karl Marx » évoque pour vous ? Certainement pas « changement ». Pourtant, il a voulu changer la société, une fois pour toutes. Et ce par la science. Marx était un technicien du changement.
Dialectique
Hegel : la France d’Ancien Régime est une société de coutumes (l’être est social) ; la Révolution lui substitue son antithèse : une société d’individus (électrons libres) ; utopie !, d’où chaos. Mais de là sort une France nouvelle. Hegel appelle ce conflit d’opposés « dialectique ». Marx en tire une technique. Pour provoquer le changement, on applique au principe de fonctionnement de la société son antithèse. Son analyse : le « capital » domine le « travail » (le possesseur de capital exploite l’ouvrier) ; pour créer, par réaction, la société idéale, il faut renverser cette hiérarchie : « dictature du prolétariat » (du travail). 
Proudhon diverge
C’est souvent par confrontation avec d’autres idées que l’on comprend les caractéristiques d’une technique. En quoi Marx et Proudhon différent-ils ? Marx a cru que Proudhon faisait du Hegel. Car, pour Proudhon aussi, chaque situation obéit à un principe. Seulement, dit Proudhon, en comprenant et en utilisant correctement ce principe, on peut transformer la société pour le mieux, sans révolution. Exemple. Le groupe est capable de ce qui est impossible pour des hommes isolés (fabriquer des voitures…). A qui appartient la création collective ? Dans l’entreprise, c’est à l’entrepreneur. Proudhon aimerait que le bien collectif aille aux membres de la collectivité. Pour cela il faut, à la création du bien, une « pichenette » qui le fait tomber plutôt du côté collectif que du côté individuel. C’est le principe de l’économie sociale. (Mais aussi celui de la République : la « chose publique » (Res Publica) est propriété collective.)

Politique ou social ?

Proudhon et Marx illustrent 2 types de changements : social et politique. Marx : changer l’homme et la société. Proudhon : faire que la société marche bien, avec ses hommes tels qu’ils sont.  Proudhon : révéler des ressources insoupçonnées de la société.  Marx : nous métamorphoser. Camus était du côté Proudhon, Sartre du côté Marx. La disruption de la Silicon Valley, c’est Marx.
(Critique du praticien ? Ce sont des changements en « boucle ouverte », sans contrôle. Danger.)

Proudhon

La fiche wikipedia de Proudhon décontenance. Proudhon semble un type bien. Une de ces rares personnes qui ne plient jamais. C’est la figure même du libertaire. Il vit une existence de prison et de misère, pour ses idées. Mais ce n’est pas l’anarchie à bombes. C’est, au contraire, un homme d’ordre. Un homme d’ordre qui est un défi permanent à l’autorité ! Une sorte de Gandhi qui pense réconcilier la société sans violence ; que la prospérité du pauvre est bonne pour le riche ; qui est, donc, contre la révolution, mais qui subit le sort des révolutionnaires, parce qu’il s’oppose encore plus à leurs adversaires. Et, de ce fait, qui se met tout le monde à dos. Bref, une leçon de liberté. 
Et cet homme admirable a été antisémite et misogyne à un degré rarement égalé. 
Vous me direz que je suis un homme de mon temps. Que je juge avec des critères qui n’avaient pas cours alors. C’est peut-être bien le noeud du problème. Proudhon a été un homme de son temps, et de son milieu, lui aussi. Il a cherché à universaliser un modèle de société qui lui était familier. Ce qui n’est certainement pas original. 

Proudhon

Voilà un curieux livre. Un travail de bénédictin. Un évêque, Pierre Haubtmann, a consacré une partie de sa vie à Proudhon, anarchiste pour qui « Dieu c’est le mal ». Il en est sorti un ouvrage énorme. On suit Proudhon presque au jour le jour. C’est remarquablement bien écrit. Mais c’est très frustrant car, l’auteur étant mort prématurément, l’œuvre n’est pas finie. D’autant que le second tome, la dernière partie de la vie de Proudhon, est épuisé. 
De ce début d’existence, voici ce que j’ai compris de Proudhon. Proudhon c’est une œuvre, mais c’est peut-être, comme Socrate, avant tout une vie.
Proudhon est une sorte de force de la nature. C’est un pauvre qui va s’élever grâce à l’ascenseur social de l’éducation. C’est un homme qui est tout dans ses idées. C’est un styliste remarquable. Probablement un de nos plus grands écrivains. Et on pourrait lui appliquer la devise de Camus : « je me révolte, donc nous sommes ». Il rêve d’une société heureuse. Il croit y parvenir par des moyens pacifiques. On dirait « systémiques » aujourd’hui. La révolution ce n’est pas pour lui. Pourtant il lui sera associé.  
L’oeuvre
Son œuvre intellectuelle semble un bricolage confus. Pourtant elle est remarquable. Il est dommage que l’on ne l’ait pas reprise pour l’approfondir. En fait, Proudhon est à lui seul le pendant de toute l’école philosophique allemande : Hegel, Feuerbach et Marx ! Leurs démarches sont proches. Ce qui a fait croire aux Allemands, à tort, qu’il était de leur côté, alors qu’ils étaient opposés.
Tous essaient de comprendre un phénomène nouveau : le capitalisme. Et on adopte une méthode qui est, comme ils le disent, et contrairement à ce que je pensais, « scientifique ». En effet, on cherche à le modéliser d’une façon que l’on appellerait maintenant « systémique ». Dans les deux cas, on pense que le problème est une question « d’économie ». Marx et Proudhon se disent « économistes ». La question est le « surplus ». Pourquoi le capitaliste gagne-t-il beaucoup, et le prolétaire peu ? Proudhon trouve une explication lumineuse : quand on rassemble des gens, ils font ce qu’ils n’auraient pas pu faire séparément (par exemple construire un pont). Le capitaliste s’approprie la part sociale du travail collectif (le pont). La seconde partie du problème semble être la circulation de l’argent, et le crédit. Le capitaliste détourne ce processus d’intermédiation dans le sens de ses intérêts.
Comment résoudre ce problème ? Hegel et Marx répondent « dialectique ». A un phénomène, il faut opposer son antithèse, qui doit déboucher sur une synthèse, un monde heureux. Lutte des classes : bourgeois, prolétaire, communisme. La solution est politique, c’est la révolution ! Pour Proudhon, le monde est fait « d’antinomies », des opposés. Cela ressemble à du Hegel, ce qui trompe Marx, mais ce n’est pas du Hegel. Toute chose est à la fois bien et mal, selon la façon dont on l’utilise. C’est en comprenant ces antinomies que l’on parvient à remettre la société en équilibre. Et voilà pourquoi il ne faut pas faire la révolution. Et voilà pourquoi la solution au problème de la société n’est pas politique. Un problème économique a une solution économique, et pacifique ! Application. Les individus peuvent s’approprier le surplus collectif en formant une « association progressive ». Ce qui correspond à la plate-forme Uber, qui serait possédée par les taxis, et qui s’étendrait petit à petit, jusqu’à inclure tous les taxis du monde. De ce fait, la valeur créée par l’association va aux taxis et pas à un fonds d’investissement. De proche en proche, informaticiens après boulangers après taxis… nous nous partagerions équitablement le surplus créé par l’espèce humaine. En outre, il essaie de créer une banque qui permettrait de faire du crédit sans argent, et sans intermédiaire. Mais ça a fait long feu.
L’homme 
Mais ce n’est pas l’oeuvre, peut-être, qui est la caractéristique marquante de Proudhon, mais sa vie. Dans un récit de Xénophon, une personne dit de Socrate, qu’il est quelqu’un de « bien ». Proudhon est probablement quelqu’un de bien, et de droit. Et d’un courage hors du commun. En quelque sorte, il va passer sa vie à se placer du côté de l’opprimé. Même si celui-ci semble son ennemi, et lui a fait du mal. Et s’il risque sa liberté ou sa vie dans l’affaire. Et à s’opposer au dogmatique, quand il croit qu’il a tort, même si la real politik voudrait qu’ils fassent cause commune. Ce qui lui vaudra bien des misères, mais aussi une immense popularité, et une sorte d’estime générale, et posthume.

Dieu, c'est le mal

« Dieu, c’est le mal » est une formule de Proudhon, qui a eu moins de succès que « la propriété c’est le vol ». Qu’entend-il par là ? A mon avis, deux choses. 
La première est en opposition à Marx. (Proudhon était l’aîné de Marx et, en ces temps, Marx était un outsider, pas la super star qu’il est devenu.) Marx est matérialiste. Proudhon observe que le matérialisme mène au déterminisme. Que l’avenir soit imprévisible signifie qu’il y a autre chose que ce que voit la raison : la « métaphysique ». Il appelle cette autre chose Dieu. 
Ensuite, la pensée de Proudhon fonctionne par « antinomies ». Le monde résulte de l’opposition de concepts à la fois antagonistes et complémentaires. (Possiblement la même idée que celle du Yin et du Yang chinois.) A l’homme est opposé Dieu. Dans cette vision Dieu = fatalité. C’est ce qui contrarie la volonté de l’homme. Mais, c’est de ce « mal » que va naître le « bien ». En effet, en se révoltant contre la fatalité, de l’inconscient humain sort le désir d’un monde « meilleur ». En disant ce qu’il ne veut pas, l’homme découvre ce qu’il veut. C’est ainsi que l’homme se réconcilie avec Dieu. Ce dernier fait, finalement, ce que l’on attend de bons parents. Il n’est pas méchant, il est juste.
Une variante de cette idée est « L’univers est né d’un éclat de rire de l’infini ». Dieu est insouciant. L’homme c’est le désir d’ordre, Dieu, le chaos, la fantaisie, qui empêche un contentement de soi stérile. Dieu, c’est le changement ?

Capitalisme et société

Le capitaliste, dit-on, a payé les journées des ouvriers ; pour être exact, il faut dire que le capitaliste a payé autant de fois une journée qu’il a employé d’ouvriers chaque jour, ce qui n’est point du tout la même chose. Car, cette force immense qui résulte de l’union et de l’harmonie des travailleurs, de la convergence et de la simultanéité de leurs efforts, il ne l’a point payée. (Proudhon)
Et si tout l’art de l’entrepreneur était de tirer parti du processus qui transforme l’homme en société, ce faisant produisant ce qu’une somme d’hommes ne peut pas produire ?