La métamorphose du dirigeant

Fait-il bon d’être dirigeant ? Il y a peu, je parlais d’un risque de printemps arabe. Mêmes causes mêmes conséquences. L’entreprise ne crée plus. Le dirigeant devient le bouc émissaire de toutes les anxiétés. Rançon du bonus ? De s’être présenté comme le créateur de valeur de l’entreprise ? En tout cas, il me semble stressé.

On lui demandait hier encore d’être un gestionnaire, on exige maintenant qu’il soit un entrepreneur. Peut-il se métamorphoser ? Je crois que oui. Il me semble qu’au fond de lui, il sait ce que devrait faire son entreprise. Mais il est bloqué, probablement pour deux raisons. Elles ont chacune leur solution :
  • Il pense qu’il doit donner un cap, alors que le monde est totalement incertain. Idée trompeuse. Il existe une façon de diriger une entreprise en environnement incertain, sans cap précis, qui est tout à fait acceptable par l’ensemble des « parties prenantes » de l’entreprise. Il faut accepter la réalité telle qu’elle est, incertaine, et faire comme les entrepreneurs et les planeurs, ou les oiseaux : chercher le courant porteur. (En fait, il y a mieux : voir ici.)
  • Il ne voit pas comment mettre en œuvre ses idées. N’est-il pas entouré de gens qui sont mal disposés à l’endroit du changement ? Il se trompe. Son rôle n’est pas de dire comment, mais de dire pourquoi il faut changer (dans ce cas, se mettre en position de saisir les courants favorables), et de donner les moyens qui permettent à ceux qui ont le pouvoir de mise en œuvre de lui dire comment y arriver. Cela fait dix ans que j’explique comment faire

Zone euro : point sur le changement en cours

Comment la crise de l’euro a-t-elle transformé sa zone ? Ce que je comprends de cet articleme laisse penser qu’elle est méconnaissable, mais au milieu du gué. (Ou du fleuve ?)

  • Il y a eu centralisation « massive » « au niveau de l’UE, des pouvoirs exécutifs concernant les politiques économiques nationales ». La préoccupation de l’UE n’est plus le marché commun et l’accueil de nouveaux membres, mais la coordination et le contrôle des politiques nationales.
  • Le Conseil européen est devenu un décideur, la Commission mettant en œuvre ses décisions. Pour que tout ceci soit efficace et démocratique, il faudrait, en particulier, que le président du Conseil soit élu, sur un mode qui ressemble à celui des USA, et que la Commission soit constituée de spécialistes indépendants des Etats, avec un ministre des finances parmi eux. Le tout étant contrôlé par un parlement démocratiquement élu, et, indirectement, par les parlements nationaux. 

Ce qui me semble extraordinairement difficile à réaliser. Pour de nombreuses raisons. Ce changement est fort mal défini en termes de mise en oeuvre ; dans tous les cas, il se heurte à énormément d’usages et d’intérêts ; il n’y a pas de projet commun aux pays de l’UE, les derniers entrants, en particulier l’ayant confondue avec les USA ; les peuples n’en peuvent plus de Bruxelles. A ce point, je vois trois scénarios d’évolution :

  1. « Avancer dans le brouillard », comme Mme Merkel nomme son type de leadership. On ne fait rien en attendant la prochaine crise. Comme cela, on n’a pas besoin de demander son avis au peuple. Et on n’a pas besoin de penser, non plus.
  2. Une liquidation en bon ordre de l’euro, en cherchant à limiter les dégâts, tout en profitant au mieux des avantages de la mesure (gain de compétitivité, plus besoin d’ajustement).  
  3. Montrer qu’il y a un intérêt énorme à avoir un euro commun. (Piste : pourquoi a-t-on créé l’euro ?) Cela faciliterait fantastiquement le changement, s’il y avait de la lumière au bout du tunnel. 

Le monde a-t-il un avenir ?

Un ami me demande si mon blog s’intéresse à l’avenir du monde. Je lui ai dit que deux scénarios m’intriguaient.

  • L’humanité a fait beaucoup de choses en très peu de temps. Notre variante d’homo remonte à quelques dizaines de milliers d’années, l’agriculture à 10.000 ans, et ensuite tout n’a pas cessé d’accélérer. Vu le tour que prennent les événements, il est difficile d’imaginer qu’ils puissent continuer à ce train pendant des millions d’années. Tout pourrait donc se terminer vite et bien.
  • La théorie du chaos suggère une autre idée. Notre développement accéléré est peut être une forme « d’émergence ». L’espèce humaine est une innovation, qui me semble résider dans sa capacité à construire une société, via la raison. Cette innovation va au bout de son potentiel, en couvrant l’espace. Jusqu’à ce qu’elle atteigne un équilibre.
Un curieux texte sur ces sujets : La société contre l’homme.

De la globalisation à la parcellisation ?

Les trente dernières années du monde ont été marquées par ce que l’on peut résumer par le « consensus de Washington ». C’est-à-dire la domination du libre échange et de la démocratie anglo-saxonne. Ce modèle a connu une crise majeure. Or, aucun modèle ne peut survivre à une crise. Les forces qui vont le renverser sont certainement en cours de constitution. Peut-on apercevoir ce qui pourrait les alimenter ? Tentative d’exercice de prospective :

  • La démocratie  a été pervertie pour servir de rouleau-compresseur au libre échange. Elle est vue comme une hypocrisie par les puissances montantes (à commencer par la Chine).
  • Au Moyen-Orient, s’affrontent des forces extrémistes islamistes. Elles remplacent des dictatures dont l’ambition avait été d’occidentaliser leurs pays (Iraq, Syrie, Égypte, Tunisie…). Que mettront-elles à leur place ? L’Islam, avec ses variantes infinies qui se haïssent toutes, est probablement plus explosif que le christianisme des guerres de religion.
  • Le Japon, le meilleur converti à l’occidentalisme, est en dépression quasi suicidaire.
  • La Chine pourrait devenir une grande puissance pauvre. Viserait-elle à atteindre la taille qui lui permettra de tenir l’Occident et son modèle en respect ?
  • L’Inde est un chaos au contact de poudrières, le Pakistan et l’Afghanistan.
  • Quant à l’Occident, il se bat contre lui-même. Les Républicains américains pensent que les démocrates sont le mal. En Europe, le nord veut se séparer du sud. Les pays victimes de la crise se déchirent.
Tout cela semble signifier un repli sur soi généralisé. Qu’il soit instable ou non dépend peut-être de ce que l’Occident arrive ou non à se réconcilier avec lui-même, et à contrôler l’irresponsabilité (revendiquée) de la classe financière anglo-saxonne. En effet, il n’y a pas beaucoup d’autre groupe social désireux d’assurer la concorde internationale

Vers une fédération mondiale ?

Ne sommes nous pas dans le scénario prévu par Kant ? Une fédération mondiale d’États maintenue en équilibre par l’action et la réaction de cultures différentes, qui vivent en « paix armée » les uns avec les autres.
Comme toute fédération, celle-ci semble s’entendre sur quelques principes « universels » (par la force des choses) : les hommes sont plus ou moins égaux – il est devenu difficile de les massacrer en toute bonne conscience ; la science pratique, de l’ingénieur, est utile ; un capitalisme (ou simplement le commerce ?), que chacun essaie d’accommoder à ses intérêts, conduit le monde ; pour le reste, l’homme tente de défendre ce à quoi il croit, une version diluée de sa culture d’origine, au sens où elle peine à conserver son aspiration à l’absolu.
Les empires romains, c’est fini ? Idem pour les grandes croissances glorieuses d’après guerre ? Monde un peu gris, peu innovant, où chacun est replié sur soi et joue sur les faiblesses de l’autre pour le maintenir dans la médiocrité ? La définition même du comportement français par l’Anglais ? Le monde sera-t-il français ? 

L'avantage compétitif de l'homme

Comme dans Matrix, les machines vont-elles nous remplacer ? Ce qui est un fantasme récurrent des films fantastiques transparaît de manière plus sérieuse dans une étude prospective commise par l’Institute for the Future, « Future Work Skills 2020 ». Les auteurs identifient les 10 compétences des travailleurs du futur à partir de 6 « drivers » de changement (mêlant des aspects démographiques, technologiques, organisationnels…).

Une question renversante : quel est l’avantage compétitif de l’homme ? Ça par exemple ! J’aurais eu tendance à remettre cette question à l’endroit mais les avancées dans la robotique ou encore dans l’informatique nous forcent à accepter cette formulation. Ce qui est rassurant, c’est que les auteurs trouvent à l’homme plusieurs avantages sur la machine :

  • capacité à faire preuve de sens / à saisir le sens, donc à générer des intuitions qui sont critiques pour la prise de décision
  • capacité à ressentir et évaluer des émotions et, par là, à créer des relations personnalisées
  • aptitude à vivre en groupe (héritage de milliers d’années de socialisation) et à collaborer dans des environnements variés
  • maîtrise des contextes culturels multiples grâce à l’identification de « points de connexion » (objectifs partagés, priorités, valeurs) qui transcendent les différences culturelles
  • capacité d’adaptation aux circonstances inattendues, aux situations
Ces différents avantages compétitifs me semblent intimement liés entre eux. Ils font écho aux notions d’intelligence émotionnelle, au « QI social », voire à l’ethnologie, à la sociologie et à la psychologie. Les machines sont limitées par l’obligation qu’elles ont de suivre des règles. L’homme, lui, peut saisir l’esprit des règles au-delà des aspects sémantiques ou autre logique flottante de l’intelligence artificielle.

Réforme de l’administration

À partir de quelques expériences, voici un sentiment sur les transformations de l’administration. C’est peu scientifique. Juste, histoire de garder une trace de constatations du moment.

  • Les niveaux opérationnels de l’administration sont touchés par des transformations complexes. Ces transformations correspondent à l’adoption des (« meilleures » !) pratiques de l’entreprise. Mais il n’y pas de travail préliminaire visant à faire évoluer l’organisation antérieure. Les nouvelles procédures sont plaquées sur les unités concernées, à elles de se débrouiller. Du coup on découvre :
  • Un important absentéisme endémique, lié, me semble-t-il, à un système relationnel stressant. Cette situation est en partie due à un encadrement d’ancien régime. Le manager doit son titre à un diplôme et non à une capacité avérée. Souvent, il n’a ni le courage nécessaire à faire appliquer, avec équité, les règles de l’organisation (absentéisme), ni la capacité à organiser le travail de son équipe.
  • Les opérationnels « valides » doivent assumer le gros du changement, sans l’accompagnement qu’ils recevraient dans une entreprise. Ils connaissent donc une nette dégradation de leurs conditions de travail. En outre leurs nouvelles responsabilités, de fait, ne correspondent plus à leur salaire, très bas.
  • Les niveaux supérieurs continuent à manager selon leur « bon plaisir », pour reprendre une expression de Michel Crozier. Cela place les susdits « opérationnels valides » en « environnement incertain », selon l’expression des spécialistes de la prospective.

Simulation et entreprise

The Economist simule l’effet des nouvelles réglementations financières américaines lors d’une faillite bancaire aux USA. (Too big to fail: Fright simulator | The Economist)

Curieux que cet exercice ne soit pas fait plus souvent dans les entreprises. Quand je l’ai pratiqué j’ai trouvé qu’il préparait remarquablement bien à la survenue de crises.

Peut-être le dirigeant est-il victime de l’illusion d’un avenir certain, ou de sa nécessaire infaillibilité ?

Météo fiable

Un Anglais a eu l’idée de chercher à corréler des règles, généralement tirées du bon sens populaire, avec l’évolution du temps. Après quelques décennies d’effort, il semble avoir mis au point une sorte de système expert plus efficace que les prévisions des ordinateurs. (Intelligent Life, septembre / ocobre 2011, The amateur weatherman who outdoes the professionals.)

L’idée est-elle généralisable ?

Compléments :