Chaos en Afrique

La mort d’Idriss Deby nous rappelle à quel point l’armée française est encore présente dans nos anciennes colonies (en fait, elle n’en est jamais partie), et à quel point le renversement de M. Kadhafi a été un facteur de chaos, régional et mondial. (Emission de France Culture.)

Leçon ? Le printemps arabe, poussé par « l’élite » occidentale a été, décidément, un désastre. Mais, surtout, le post colonialisme a été un changement raté. Et si l’on se demandait sérieusement de quoi les Etats africains auraient besoin pour vivre en paix sans nos armées ?

mai 68 : le printemps français ?

C’est étrange à quel point mai 68 ressemble aux printemps arabes. La jeunesse se révolte contre une vieillesse constipée. Il s’ensuit le chaos. Qui gagne ? Ceux qui ont les moyens d’assumer le pouvoir, et de profiter du chaos. 
Théorie du complot : l’Amérique fait exploser l’ordre ancien, pour imposer son modèle sociétal. Or, l’Amérique, elle-même, a subi, en précurseur, ce phénomène de révolution étudiante. Et si l’Amérique n’avait pas fait le printemps ? J’écoutais un journaliste parlant de sa découverte de la musique américaine. Cette musique, les films et la culture qui allaient avec parlaient de liberté, une liberté dont on pouvait profiter tout de suite. Les autres cultures n’ont pas compris : elles disaient à leurs jeunes : pourquoi vous impatientez-vous ? On vous aime, demain on vous donnera notre place. Demain vous serez de vieux cons. 
(Si l’Amérique ne fait pas le printemps, il est logique qu’elle l’encourage : après tout elle y voit ce à quoi elle croit, comme un parent se réjouit de voir ses traits chez son enfant.)

Le printemps de la CGT

Les grèves de la CGT, Nuit debout et les printemps arabes ont un point commun : l’impuissance. Tous ces mouvements partent de l’idée qu’il suffit de s’agiter pour faire changer les choses. 
Eh bien non, pour les faire changer il faut pouvoir et savoir passer à l’action. Il ne faut pas seulement faire tomber un gouvernement, il faut aussi en avoir un en réserve pour prendre les commandes du pays et faire ce que vous désirez. 
Tocqueville notait déjà ceci en 1848. Le peuple pouvait faire la révolution. Il était même, en ce temps, plus fort et meilleur guerrier, que les troupes régulières. Mais tant qu’il serait incapable de gouverner, il serait impuissant. Sans Parti Communiste, la CGT n’est rien ?

Kadhafi avait-il raison ?

J’ai lu, il y a déjà quelques temps, un article de The Economist qui explique peut-être le phénomène des printemps arabes. The Economist est généralement hostile au gouvernement saoudien, pas assez sensible aux droits de l’homme et surtout à ceux de la femme. Mais cet article semblait montrer que le gouvernement saoudien ne fait pas ce qu’il veut. Et que s’il faisait ce que veut The Economist, l’Arabie Saoudite serait une nouvelle proie pour l’Etat Islamique. La population saoudienne se divise en deux. D’un côté une minorité occidentalisée, de l’autre une majorité fruste et conservatrice, au sens islamique du terme. Le gouvernement pencherait du côté occidental. Mais il doit composer avec sa majorité. D’où quelques concessions de faible portée. Mais qui, en raison de leur efficacité persuasive, frappent les esprits. Les nôtres en particulier. 
Kadhafi et Assad étaient donc, peut-être bien, fondés à penser que l’Occident était obligé de les soutenir. Mais l’Occident a pu confondre l’agitation d’une petite élite avec un mouvement populaire. Et a laissé tomber les dictateurs. La stratégie d’Assad serait donc logique. Il nous a démontré que nous étions des hypocrites. Que c’était lui ou le chaos.  

Comment va finir le printemps arabe ?

Que penser des printemps arabes ? « La plupart des Arabes perçoivent leurs révolutions comme globalement positives, sont confiants qu’elles vont atteindre leurs objectifs et considèrent la démocratie comme la meilleure forme de gouvernement. » Selon The Economist, il s’agit d’un changement de paradigme. Jadis les pays arabes avaient des régimes dirigistes. Aujourd’hui, ils désireraient une forme de démocratie. Mais comme pour tous les autres changements sociétaux, par exemple la révolution française, il faudra beaucoup de temps pour y parvenir. Et peut être un nouveau dessin des frontières. D’autant qu’entre le modèle traditionnel, qui est encore celui d’une forte partie de la société, et les transformations qui sont survenues, c’est un grand écart explosif. Par exemple, il y a beaucoup de pauvres peu éduqués, les filles ont de bien meilleurs résultats scolaires que les garçons mais pas d’emploi, et l’activisme des jeunes refuse le clientélisme traditionnel… Et les régimes en place tentent de se maintenir en avivant les tensions communautaires qu’ils contenaient jusque-là. Quant à la religion elle serait avant tout une question d’affirmation d’identité. Son désir de diriger la politique ne conviendrait pas aux sociétés arabes.
Par ailleurs, l’extension de l’UE aurait ouvert le marché allemand aux mafias des pays de l’est (notamment Bulgarie et Roumanie). La zone euro devrait se réformer, mais n’a pas envie de le faire. Aux USA, les partis politiques cherchent les mots qui leur acquièrent les faveurs des foules. Ils doivent être simples, et répétés jusqu’à la nausée. La police américaine se « comporte plus comme une armée d’occupation d’un territoire hostile que comme le gardien de la sécurité publique » dit un livre. Résultat d’une sorte de cercle vicieux qui aurait commencé dans les années 60.
La politique monétaire américaine se calme, le dollar monte. Mais il devrait le faire modestement. La santé de l’Amérique n’est pas extraordinairement florissante. Les cours de l’euro seraient soutenus par la Chine.
Vente au détail. Ça change, sous l’effet déstabilisateur d’Internet. Mais aucun modèle n’est parfait. En particulier les ventes en ligne ne représentent que de l’ordre de 10% des ventes totales, et ce dans les pays où elles sont les plus fortes. Les entreprises doivent se réinventer sans cesse. Par exemple, la raison d’être des boutiques serait plus la distraction du client ou l’exposition, moins la vente. Il semble qu’il faille avoir une présence en ligne et sur terre. Etre bon dans les deux cas. Mais le mélange efficace est à trouver, il varie d’un produit à un autre, et il doit être modifié en permanence (avec son lot d’ouvertures et de fermetures de boutiques). Et la logistique est importante. Bienvenue dans un monde incertain ? En fait, il existe des moyens sûrs de faire des affaires illicites en toute impunité. Acheter un club de football.
Curieusement, avoir des horaires de sommeil réguliers profiterait aux filles, mais pas aux garçons. Moins curieusement, l’exercice permettrait aux graisses d’aller dans les parties du corps qui sont faites pour elles. 

Le printemps arabe de l'université française

L’université française parle anglais. Elle délivre des bachelors et des masters. Elle enseigne le business. Et les professeurs viennent en toge aux remises de diplômes. Notre université est devenue américaine ? Il demeure une incohérence.

  • Aux USA une licence dans une bonne université coûte 200.000$, il faut 100.000$ de plus pour avoir un Master. Le salaire du professeur français tendant à s’aligner sur l’américain, cette incohérence va devoir disparaître. Cela est-il compatible avec notre vision de la société ? 
  • Les doyens et enseignants qui ont pris le pouvoir au nom du modèle américain, n’ont pas leur place dans une université américaine. (D’ailleurs, ceux qui y ont leur place y sont déjà !)

Ne risque-t-on pas un printemps arabe de l’Université française ? Les dirigeants de l’université n’y ont pas intérêt. Il va falloir qu’ils inventent une université qui nous convienne, et dans laquelle ils sont légitimes.

    Soft power

    Qu’est-ce que la soft power américaine ? C’est définir le bien comme étant le modèle américain, et y amener le monde par la manipulation. C’est-à-dire sans faire appel à sa raison.
    Une fois que le modèle est installé, on dit : « vous avez joué, vous avez perdu, reconnaissez votre défaite ».
    Mais le fait d’avoir joué à un jeu ne signifie pas que l’on y a consenti. Le contrat n’est pas valable. Cette question me semble être au cœur du mouvement de mécontentement mondial. 

    Les médias sociaux peuvent-ils révolutionner la communication de crise ?

    Le cas. L’entreprise doit-elle avoir peur des médias sociaux ? Des rumeurs fausses peuvent-elles s’y propager ? Si oui, que faire ?
    Quoi qu’ait pu nous faire penser le printemps arabe, Internet n’apporte pas du nouveau à la communication de crise, mais du différent. En fait, il donne le pouvoir de s’informer et de s’exprimer à l’individu, à l’isolé, au petit.
     
    Cela peut être pour le meilleur, ou pour le pire. En tout cas, cela peut soulever des lames de fond, comme le montre un affrontement récent entre Greenpeace et Nestlé.
    Que doit faire l’entreprise ? Elle doit écouter d’abord. Ensuite, face à une crise, il n’y a pas de seule bonne solution. Elle peut répondre, ou non, à une rumeur qui enfle. Ça dépend des cas. Mais sa communication doit être conforme à sa stratégie. Et elle ne doit pas oublier que « Internet est un moyen » parmi tous ceux dont elle dispose pour mettre en œuvre cette stratégie.
    Oui, mais comment être à l’écoute de milliards d’Internautes ? Il y a des outils pour cela et des spécialistes. 

    68 ou les révolutions font triompher leur contraire ?

    C’est curieux comme l’esprit des temps peut changer. Dans ma jeunesse on rêvait d’améliorer le sort de l’homme. Plus de loisirs, plus de résidences secondaires, plus de protection, plus de confort, les robots allaient travailler pour nous (cf. Azimov)… La science devait ouvrir notre esprit, nous faire découvrir des horizons nouveaux, nous rendre meilleurs. Aujourd’hui, on n’a que le mot économie à la bouche. Elle a même instrumentalisé la science, qui n’est plus qu’utilitaire, et qui fait peur. Indirectement on s’est convaincu que l’économie était la condition nécessaire de l’intérêt collectif. Et le mieux que l’on puisse espérer c’est un travail qui fait souffrir.

    Paradoxe curieux. Cette transformation coïncide avec 68. Pourtant 68 était anticapitaliste et libertaire.
    Il s’explique peut-être par le fait que 68 a été une révolution. En disloquant l’édifice social, il a laissé le champ libre aux forces les plus déterminées et les mieux organisées. La chance a souri à l’esprit éclairé aurait dit Pasteur.

    La réforme des 35h et les printemps arabes sont deux exemples du même phénomène de changement incontrôlé. Dans les deux cas, on a eu l’inverse de ce que l’on voulait, à savoir des gains de productivité sans emploi, et un pouvoir religieux obscurantiste.

    Syrie : un détonateur ?

    Deux mouvements opposés face au conflit syrien font peser des menaces qui vont au-delà, me semble-t-il, des frontières syriennes.

    D’une part, l’Arabie saoudite, tout comme Al-Qaida, lancent des appels aux musulmans sunnites pour soutenir ou intervenir en faveur de leurs frères syriens. Cette alliance objective d’un régime politique et d’un mouvement né pour le combattre peut déjà surprendre. Elle s’explique par un réflexe communautaire : les quartiers sunnites de Homs se trouvent sous le bombardement d’un gouvernement (et d’une armée) dominé par les Alaouites, apparentés aux Chiites. Lesquels sont soutenus par l’axe chiite constitué par l’Iran, le Hezbollah au Liban et, en moindre mesure, le gouvernement chiite irakien.

    D’autre part, la Russie et la Chine continuent de défendre la dictature syrienne – comme tant d’autres dans le monde – peut-être moins par intérêt que pour éviter un précédent qui auraient des résonances intérieures, surtout en Russie. A l’opposé, l’Occident est tenté par un nouveau schéma à la libyenne. Certains pays arabes, notamment ceux qui viennent d’effectuer leur révolution (vers plus de démocratie ?) condamnent de plus en plus fermement la répression en Syrie. La ligne de fracture, ici, se situe entre la pérennisation de régimes autoritaires ou dictatoriaux et le pouvoir au peuple dans un Etat de droit.

    Pourtant, si la situation était aussi simple, on pourrait (?) espérer une solution négociée. Il semble malheureusement que le problème est beaucoup plus complexe, pour deux raisons essentielles.

    Première raison : la Syrie est un pays lui-même complexe, dominé en nombre par des Arabes sunnites (environ les trois quarts de la population) mais vivant aux côtés de plusieurs minorités ethniques ou ethnico-religieuses (communautés chiites ismaéliennes dont les Alouites, Kurdes, Turkmènes, Druzes, Assyriens et Arméniens notamment). Ces minorités sont des minorités très significatives voire des majorités à l’échelle de certaines régions syriennes.

    Deuxième raison : la nature et les intérêts des pays de la région sont très divers. Pour résumer à très grands traits, les monarchies du golfe souhaitent essentiellement protéger les sunnites et contrer l’Iran et son axe chiite. Certaines d’entre elles, notamment l’Arabie saoudite autour de ses régions pétrolières, ont toutefois de fortes minorités chiites (même une majorité dans le cas de Bahrain). Les gouvernements issus du printemps arabe veulent démontrer qu’ils peuvent promouvoir une forme localisée de démocratie, compatible avec l’islam et indépendante de l’Occident. La Turquie (sunnite) tente, elle, de promouvoir son propre régime, d’affirmer sa puissance régionale, de contrôler les velléités des Kurdes syriens…

    Les dynamiques politiques à l’oeuvre, à l’intérieur ET à l’extérieur, me font penser au cas libanais. C’est-à-dire à un nouveau détonateur d’un chaos régional. L’importance et l’enchevêtrement des enjeux peut soit bloquer le changement de régime entraînant une crispation internationale durable, soit à l’inverse provoquer un changement si fort qu’il débordera de manière incontrôlable hors de Syrie.