Combattre la perversion

Comment notre société peut-elle arrêter de générer la perversion ? me suis-je demandé après la lecture précédente. 
Ce qu’écrit Marie-France Hirigoyen ressemble au phénomène décrit par le sociologue Robert Merton. Quand une société est trop exigeante en termes d’objectifs et de normes sociales, elle produit « l’innovation », un synonyme de perversion. 
Autrement dit, il faut sortir de l’idéologie, pour aller vers le pragmatisme. Il n’y a pas de bien et de mal, il y a des êtres humains complexes, qu’il s’agit de comprendre et d’aider à devenir eux-mêmes dans une société dont ils savent respecter les règles.

Faut-il penser avec méthode ?

Face à un problème, le réflexe du consultant est de penser « méthode ». D’ailleurs, lorsqu’il est pris par surprise, il se reproche d’avoir suivi son instinct et de ne pas avoir abordé la question de façon méthodique. C’est ainsi que je répète que je devrais lire mes livres !
Le pragmatisme, lui, a un autre point de vue. Il perçoit la vie comme une « expérience ». Deux conséquences : la surprise, et une nécessaire réceptivité. Il va probablement arriver de l’imprévu, et même de l’inconcevable. « J’ai toujours tort » est la devise de ce blog. La vie est une découverte, et peut-être même une invention permanente. Si j’en crois Bergson, il n’y a pas eu Création, il y a Création. 
La « méthode » est utile dans la mesure où elle empêche de sombrer dans la paralysie du chaos. Mais elle est dangereuse si elle ferme notre capacité à l’émerveillement ?

2016 : pragmatisme condition de liberté

Venez chez-moi, je vais vous libérer. Toutes les théories appliquées ces dernières années sont des théories de libération. Même le bureaucrate est un libérateur. Il a utilisé les théories libérales pour réduire sa masse salariale. Même le Front National est un mouvement de libération. Donc nous allons avoir encore plus de ce que nous avons eu. Exemple type d’homéostasie ou résistance au changement. 
La révolte, condition de l’homme libre
Albert Camus nous a expliqué ce qui n’allait pas dans ce que l’on nous propose. Toutes ces théories ont en commun la promesse d’un grand soir. En attendant, dormez bien et faites ce que l’on vous dit. Ces théories sont « nihilistes« . Parce que, avant le grand soir, tout est permis, il n’y a plus de règles. La société est livrée au sac. Ces théories prétendent libérer l’homme de la société, alors que c’est la société qui est le moyen de liberté de l’homme. Bien sûr, le nihilisme ne fait pas que des malheureux. Il sert les oligarques. 
La condition de l’homme libre, c’est la révolte, dit Camus. Il ne se laisse pas faire, il ne croit pas aux fariboles, il agit. Et il n’agit pas en terroriste. Il répare son quotidien, il l’améliore. Il se tisse un réseau de gens de confiance. Et, par le bas, patiemment, concrètement, il réforme la société. C’est le pragmatisme.  

Le pragmatisme de l'abbé Grégoire

Conférence posant la question de l’opinion qu’aurait eue l’abbé Grégoire de la laïcité. (Conférence annuelle organisée par le CNAM et qui avait lieu le 20 novembre dernier.) En fait, le terme n’existait pas de son temps. Il a été inventé plus tard. On parlait alors de tolérance.

L’abbé Grégoire était « pragmatique ». Il avait constaté qu’en termes de religion, on ne pouvait pas changer les gens par la force. Il y aurait toujours une pluralité de religions. La religion devait donc rester là où elle était utile : confort de l’individu, et cohésion sociale. Mais la politique n’était pas de son ressort. L’Eglise catholique, d’ailleurs, devait en revenir à ses origines. Constantin l’avait fait s’égarer lorsqu’il lui avait donné le pouvoir. Le catholique ne devait pas prétendre imposer à ses contemporains leur comportement, mais être un exemple, une source d’inspiration, pour eux. 
C’est probablement cela la définition de pragmatisme : savoir que certaines choses ne peuvent changer ; mais, qu’il en reste suffisamment à faire bouger pour améliorer le monde. Le contraire ? C’est la volonté de puissance, croire que tout peut plier à sa volonté ou à un hypothétique absolu. C’est le totalitarisme.

La raison : le changement sans la violence ?

J’en suis venu à me demander si ce qui ne caractérisait pas l’homme, c’était la difficulté de penser. Il peut se l’épargner en laissant la société penser pour lui. Cependant, ce mode de pensée inconscient paraît caractérisé par le conflit. Autrement dit, pour ne pas avoir voulu penser, l’homme fait la guerre. 
Le pragmatisme me semble dire qu’elle peut être évitée. A condition de penser. Et qu’il y a des méthodes, collectives, qui réduisent la pénibilité de cet acte : la démarche scientifique (enquête, expérience, hypothèse, vérification…). Ce procédé est ce que j’appelle « le changement ». Le changement, c’est utiliser la raison, l’intelligence humaine, pour résoudre les problèmes sociaux, sans conflit, sans mort d’homme ?
(Pour le moment, comme la poudre, l’énergie nucléaire ou autre innovation, la raison a d’abord été utilisée pour asservir l’homme ?)

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« Jan Bruegel d. Ä. 003 » by Jan Brueghel the Elder – The Yorck Project: 10.000 Meisterwerke der Malerei. DVD-ROM, 2002. ISBN 3936122202. Distributed by DIRECTMEDIA Publishing GmbH.. Licensed under Public domain via Wikimedia Commons.

Vivons-nous à un moment "anti intelligent" ?

Ce qui me frappe en lisant les philosophes de Lumières et les pragmatistes est leur définition du progrès comme la conquête du monde par la raison, pour les uns, et par l’intelligence, pour les autres. Or, notre société est explicitement anti-Lumières. Cela signifie-t-il que nous vivons à une période d’anti-intelligence ? Si oui, qu’est-ce que le contraire de l’intelligence ?
Il y a quelques temps The Economist citait une étude faite sur les moyens de parvenir au sommet d’une entreprise. On y retrouvait les qualités habituellement assimilées à l’arrivisme. Combiné à la « création de valeur », c’est à dire l’élimination de personnels afin d’acquérir leur salaire, cela conduit à une société faite d’exploiteurs, pas de créateurs. 
Un second phénomène revient régulièrement dans ce blog. C’est ce contre quoi les Lumières se sont insurgées. Notre société est « aliénée ». On nous a inculqué des idées qui nous font aller, en les suivant, contre notre intérêt. Notre société a été victime d’une formidable manipulation. Elle nous a transformé en animaux. Nous ne pensons plus. D’ailleurs, la morale est revenue en force. L’Eglise a connu un nouvel avatar.  
L’opposé de la raison semble donc l’animalité, la « bête de somme » d’Hannah Arendt. Une sorte de lutte se livre entre nos cerveaux. Actuellement, c’est le cerveau primaire qui a le dessus. La règle du jeu est l’affrontement. Comme au temps de cavernes. Mais, comme il se déroule dans une société, il utilise les outils de la société, et même la raison, qu’il manipule. Les oligarques de tous pays, ceux qui ont su habilement détourner les ressources de la société, en sont les triomphateurs. 
En revenir à la raison
Voltaire fut un mauvais philosophe, mais un polémiste redoutable. Si la raison veut reprendre un peu d’ascendant sur les forces de l’obscurantisme, elle doit les prendre au sérieux. Et leur emprunter leurs outils, sans toutefois y perdre son âme. C’est probablement ce que fait Paul Krugman. 
Peut-être aussi la raison doit elle veiller à ne pas se rendre insupportable, comme elle l’a peut-être été pendant les trente glorieuses. Cela lui évitera de créer des frustrations et l’envie de la renverser. Le Nazisme fut, d’ailleurs, une réaction contre Lumières. (Globalement ça a été le cas d’une grande partie de la pensée allemande de cette période, notamment de celle d’Heidegger.)

Et s'il fallait réinventer la science ?

La science aurait été le moteur de la transformation de l’Occident. Pas le capitalisme. Voici une idée originale de John Dewey. Et s’il avait raison, qu’est-ce qui en résulterait ?
Aujourd’hui, la science est aux mains de l’entreprise. Elle la fait, ou elle la finance. Economie par ci, Médecine par là, ou encore recherche spatiale ou OGM. Or, nous avons peur de l’entreprise, parce que nous savons que sa motivation est son intérêt, pas le nôtre. Et si c’était cette méfiance qui bloquait la science et donc le progrès ? Principe de précaution ? Et s’il fallait refaire de la science une chose publique, pour relancer une économie dont le métier est de répartir, éventuellement d’industrialiser, mais pas de créer ?

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« Tableau Louis Pasteur » par Albert Edelfeltpaintingiant.com. Sous licence Public domain via Wikimedia Commons.

Suis-je un pragmatiste ?

Je crois avoir trouvé, enfin, la famille de pensée à laquelle me rattachent mes travaux. C’est inattendu. Ce n’est pas du tout là où je cherchais. L’idée m’est venue par une succession de hasards…

C’est le pragmatisme. C’est un courant philosophique fondamental attribué généralement à Pierce, James et Dewey (1850 – 1950), mais qui a des champions actuels. C’est la philosophie associée à / suscitée par la démarche scientifique (au sens méthode). Il a eu pour application pratique la systémique courant psy (cf. l’école de Palo Alto et Paul Watzlawick). Elle est effectivement très proche de mon expérience. 

Il est aussi possible qu’il se rattache à des mouvements bien plus anciens. Par exemple, les Chinois estiment qu’il est quasi identique à leur pensée traditionnelle, une morale de l’action. Il est aussi possible que les « vrais » sophistes grecs aient été « pragmatiques ». Sans parler de Kant

Après le libéralisme, de John Dewey

Très mauvais titre ! Le sujet du livre est le renouveau du libéralisme. On est en 1935. Le libéralisme est en faillite. Et il l’est parce qu’il est inadapté à la réalité. Et ce en grande partie parce qu’il a été instrumentalisé par les possédants pour justifier le statu quo. Étonnamment moderne…
L’anarchie plus les gendarmes
Le libéralisme n’est rien d’autre que le souci d’assurer la liberté de l’homme. Sa première version, au temps des Lumières et de Locke, est fondée sur l’idée qu’il existe une « loi naturelle » que l’on peut trouver par la raison. C’est elle qui garantit la liberté de l’homme. Cette loi, les physiocrates français pensent que c’est l’économie. Ils prônent donc le laisser-faire. Et de se débarrasser de l’Etat, oppresseur.
Si cette doctrine ébranle le monde d’alors, basé sur la coutume, son présupposé individualiste la rend inapte à la constitution d’une société. C’est « l’anarchie, plus les gendarmes » dit Carlyle. Il faut un second libéralisme. Le laisser-faire doit céder la place au pragmatisme : les lois naturelles n’existent pas, ce qui compte ce sont les conséquences des mesures que l’on prend. De même, la raison ne permet pas de trouver La Vérité, mais est un moyen d’améliorer la situation humaine. On découvre aussi que l’homme ne peut réaliser son individualité que grâce à un projet collectif. Et que l’Etat est un organe social, parmi d’autres, nécessaire à cette réalisation.
Mais voilà, les nouveaux privilégiés ont compris que le premier libéralisme et son laisser-faire sont un moyen fantastique de défendre leurs intérêts. Ce qui suscite deux réactions. Le Marxisme, révolte des opprimés. Le nationalisme, réponse à l’anarchie libérale.
Le libéralisme comme intermédiation
Comment se tirer de cette impasse ? Utiliser « l’intelligence ».
Pour cela, commençons par définir « libéralisme ». Le libéralisme est un objectif et une méthode.
L’objectif du libéralisme c’est libérer l’homme des forces qui l’oppriment et lui permettre de réaliser son potentiel. La méthode, c’est le changement. L’homme est conditionné par le passé. Or les circonstances évoluent. La mission du libéralisme est de mener à bien la transformation de la société. Et cela par la méthode scientifique, i.e. à l’image de la façon dont procède la science. En particulier par l’enquête et l’expérience.
Tout ceci est lié, car la méthode scientifique, c’est l’intelligence, et elle libère l’intelligence humaine qui lui est nécessaire.
Application
Qu’est-ce que ceci donne, en 1935 ? Le facteur d’asservissement de l’homme est devenu l’économie. Il faut donc une « socialisation » de celle-ci pour que l’individu, délivré de la précarité, puisse réaliser son potentiel.
Malheureusement, pour y parvenir, il faut surmonter des obstacles redoutables. Le premier est que le passé a formé nos habitudes d’action, notre pensée. Et qu’elles ne sont pas adaptées au monde tel qu’il s’est transformé. Le second est, qu’en outre, nous avons fait l’objet d’un lavage de cerveau par les privilégiés. Parce que nous pensons faux, nos actions empirent nos maux !
Ainsi, le monde d’hier était celui de la rareté et de l’insécurité. Le producteur y était isolé. Le moyen de contrôle de la société était la violence. Ainsi conditionné, l’individu se comporte en rapace, créant une pauvreté artificielle. Et il ne conçoit pas d’autre forme d’action que la violence. Toute notre société n’est que coercition. A commencer par le principe de concurrence, lutte de l’homme contre l’homme. Ou par la mainmise par le possédant sur l’outil de production. Ou par la propagande, dévoiement de l’intelligence et de la science.
Autre erreur aux conséquences désastreuses : le changement qu’a connu l’humanité ne nous a pas été apporté par la bourgeoisie ou le capitalisme. Bourgeoisie et capitalisme que l’on devrait renverser pour libérer l’opprimé. Ce changement est le fait du progrès scientifique. (Que le privilégié, certes, a fait de son mieux pour détourner à son profit.) Et l’organisation industrielle sur laquelle il a débouché nous a apporté tout ce dont nous avons besoin pour vivre correctement. Et l’intelligence collective, la méthode qu’utilise la science, appliquée à la société, nous permet de trouver des solutions pacifiques aux intérêts en conflit.
Comment mener le changement dont a besoin la société de 1935, de manière scientifique, « intelligente » ? Quoi que non violent et graduel, expérimental, il doit être radical. Il doit reposer sur un projet de société global. Il faut « reformer un cadre institutionnel ». Pour cela, rassemblons les idées des libéraux et organisons-les. Alors, la force d’entraînement du libéralisme réinventé sera irrésistible.
(DEWEY, John, Après le libéralisme, Climats / Flammarion, 2014.)

Pragmatisme, systémique et changement

En lisant Le pragmatisme de William James (billet précédent) j’ai compris à quel point le pragmatisme est consubstantiel à ce que j’appelais la systémique. Plus exactement à l’application de la systémique à la psychologie. 
J’ai découvert ces travaux par l’intermédiaire de Bateson, qui était à l’origine de l’école de Palo Alto, l’origine de cette école de psychologie. Et Bateson était un homme de systémique. D’où mon erreur.
L’apport du pragmatisme, essentiel, est celui de « réalité » (ou de « vérité »). Nous créons notre réalité. Nous donnons un sens au flux des événements qui nous entoure. Sans cela nous ne pourrions pas vivre. Cette capacité d’interprétation n’est pas totalement libre. Elle doit obéir à des règles. Elle doit s’inscrire dans la réalité collective, au moins. Mais il nous demeure une latitude d’ajustement. Ce qui nous permet de choisir (inconsciemment) des options qui ne sont pas toujours bonnes pour notre santé. Nos maladies psychologiques viennent d’une construction pathologique de la réalité.
Le rôle du psychologue est alors de nous aider à trouver une autre option qui restaure notre équilibre. C’est le « changement ». Je me demande d’ailleurs si la « méthode » que le pragmatisme dit être n’a pas pour objet la réalisation de ce changement. C’est le moyen de nous aider à construire une réalité « saine ». 
Les vrais travaux sur le changement ?
Ce qui me renvoie à mon métier. Je comprends maintenant que tout mon travail a toujours consisté à amener une organisation à voir la réalité d’une nouvelle façon. Et que ce travail ne peut pas réussir si, moi-même, je ne transforme pas ma propre interprétation de sa réalité. C’est aussi ce que l’anthropologue Eric Minnaert dit de son travail. 
Toute la question de la mise en oeuvre du changement, que je croyais essentielle, est secondaire. Une fois que la perspective a changé, la mise en oeuvre du changement est évidente. En fait, c’est plus subtil que ça. C’est cette technique de mise en oeuvre qui, parce qu’elle est rassurante, débloque la remise en cause qui va produire la nouvelle réalité. 
Depuis des années, j’essaie de me raccrocher à une science du changement. Pour cela, je cherche des travaux qui pourraient en être les précurseurs. Mais, à chaque fois, y compris avec Kurt Lewin, les études que je trouve ne portent pas sur « le » changement, c’est à dire le processus que suit tout changement social, mais sur « un » changement, une transformation à faire subir à la société (ou à l’entreprise). Kurt Lewin, par exemple veut faire entrer la démocratie dans l’entreprise. Ce qui est un rien totalitaire. 
Cette fois, je crois avoir découvert ce que je cherchais. Dire que je considérais ces travaux avec condescendance. Ils me semblaient trop « évidents », trop proches de mon expérience. Surtout, ils manquaient d’ambition. Ne parlaient-ils pas de couples alors que mon métier est le changement d’entreprise ?