Idéologie

L’idéologie est une autre raison d’échec du changement. (Suite du billet précédent.) L’idéologie ? Croire que l’on possède la vérité. La bonne façon d’aborder le changement, selon mon expérience, c’est de partir du principe que l’on a tort. Il y a de bonnes chances que quelque chose que l’on croit soit faux (c’est justement cela qui a changé). En cherchant des causes à la situation actuelle, on finit par comprendre comment la faire évoluer, naturellement, sans bouleverser les hommes. C’est le pragmatisme, au sens philosophique du terme.

Application. Le gouvernement se dit pragmatique. Est-il dénué d’idéologie ? Il semble plutôt qu’il ait une vision béate du progrès. Vision qui résulte d’une expérience de la vie de privilégiés. Le pragmatisme, c’est être prêt à appliquer une recette « qui marche », même si on n’a pas compris pourquoi. Le gouvernement applique des recettes dont on sait qu’elles ne marchent pas.

Doit-on lui opposer une résistance ? Il nous sort de l’immobilisme. Il porte bien son nom. Et, au moins, lorsque l’on s’agite, on a un espoir de trouver, par essai et erreur, une solution qui marche vraiment.

Changement

Montesquieu disait que les sociétés reposaient sur un principe (« esprit »). Je constate qu’il y a du vrai dans cette idée. Dans ma jeunesse, un principe de la société était la « science ». Je crois que l’on entendait par là qu’il existait une « vérité » absolue. Aujourd’hui, on vit à l’heure du post modernisme : la conviction par l’argumentation. La vérité est relative, c’est celle que croit la société. Ou qu’on lui a fait croire. D’où la vogue de la théorie du complot, qui n’est pas sans fondements.

Il y a une troisième voie. C’est le pragmatisme, au sens du courant philosophique américain qui porte ce nom. Son principe est la démarche scientifique. C’est une enquête sur les faits, à base d’expériences. S’il y a une « vérité », c’est une modélisation. Elle sort, éventuellement, de cette enquête, parce qu’elle a fait la preuve de son efficacité. Autrement dit, le succès de l’enquête n’est pas obligatoire, il demande du talent, l’inspiration. Mais aussi, la vérité n’est ni absolue, ni relative. C’est un mouvement, une construction permanente. Quand le mouvement s’arrête, il n’y a plus de vérité, et plus rien.

J’ai interprété l’élection de M.Macron comme une tentative de virage vers le pragmatisme. Un changement de principe.

L'ère du pragmatisme

Ce matin j’entendais parler de M.Macron et du Moyen-orient, et du Pape. Dans les deux cas, il en ressortait qu’ils étaient des pragmatiques (au sens du courant philosophique américain qui porte ce nom). Ils se gardaient bien des grandes déclarations, et des nobles principes, s’ils nuisent à la cause qu’ils servent. Ce sont des hommes d’action. (Ce qui peut surprendre pour un pape.) La parole étant un moyen et non une fin.

Et si l’on avait vécu un changement majeur ? Un de ceux tels que l’on en connaît seulement tous les demi siècles ? Celui du pragmatisme. Le temps des idéaux, des absolus et des discours d’intellectuels est fini ? Avènement d’une ère de l’action et de l’expérimentation ?

(Une introduction au pragmatisme. « Pragma » en grec signifie action. Il s’oppose à l’empirisme qui croit que le monde n’a pas de sens, et à l’idéalisme qui croit à l’absolu. Il pense que l’action de l’homme peut réaliser les visions de l’idéalisme dans un monde qui n’a pas de sens.)

Gouverner

Les mesures fiscales du gouvernement favoriseraient les salariés du privé au détriment des retraités. Et la réforme de l’ISF favoriserait les plus riches. Est-ce juste ? se demandaient les interviewés de la radio.

Ce qui me frappe est que le système d’avant semble maintenant idéal. Or, il a créé, de l’aveu général, beaucoup d’injustices, en particulier d’inégalités, et peut-être du terrorisme. A croire que c’est la recherche de la justice qui crée l’injustice.

Pragmatisme
Faut-il vouloir le mal pour faire le bien ? En tout cas, le grand changement serait de passer de l’idéologie au pragmatisme (au sens de la philosophie américaine du même nom). C’est à dire ?

Envisager les conséquences de ses décisions plutôt que d’en rester à des considérations abstraites. Notamment prendre en compte le court et le long terme. Certains peuvent perdre un peu aujourd’hui, pour gagner plus demain. Surtout, il y a la capacité de flottaison de chacun. Une hausse d’impôts est dramatique pour quelques-uns, moins pour d’autres… Finalement, il est impossible de faire bien du premier coup. Il faut prévoir un dispositif qui permette l’apprentissage.

(Par ailleurs, comme dans tout changement, il faut faire la part des choses dans la réaction de la population. Il est tactiquement habile de protester.)

Socialisme

Comment refonder le socialisme ? se demandait France Culture. On débattait du texte d’un penseur allemand (Axel Honneth).

Bizarrement, ce qui n’a pas été dit dans ce débat, c’est que quand le socialisme gouverne, cela ne donne rien d’enthousiasmant (je ne parle pas du communisme). Il produit même des effets inattendus. En particulier, il y a une sorte de paralysie du pouvoir (Munich) et une instabilité chronique. Plus étrangement, il coïncide avec des phases de corruption (Panama, etc.). Curieusement, le socialiste qui arrive au pouvoir tend à être un hypocrite : ses propos ne correspondent pas à son comportement, notamment vis-à-vis de l’argent. La SFIO, par exemple, était vue comme un (infect) parti de droite par beaucoup. La grande déréglementation actuelle, c’est Clinton, Blair et Schröder, elle est de gauche. Si elle a produit un Trump, c’est parce que le petit peuple constate que la gauche n’est pas bonne pour sa santé.

Un des invités de l’émission a exécuté sommairement le « pragmatisme » de M.Macron. Il avait peut-être raison. Mais le problème du socialisme est que c’est une idéologie inopérante. C’est peut-être cela son vrai problème : il cherche une formule mathématique pour la bonne marche de l’univers. Stresemann, qui a failli sauver la République de Weimar, et nous éviter Hitler, était un pragmatique. Dans les situations difficiles, il n’y a pas de bonne solution préécrite : il faut l’inventer, en se gardant au mieux des idées reçues. C’est cela le pragmatisme.

(Ce qui ne signifie pas que M.Macron est dans le vrai. Ce que lui reprochait l’invité était, justement, d’avoir une idée préconçue, d’être un faux pragmatique.)

John Dewey

John Dewey (1860, 1952) est présenté souvent comme Le philosophe américain de son temps. A la différence de nos normaliens, c’était un homme de pratique et de simplicité, qui parlait avec le langage de vous et de moi, des questions pratiques qui nous préoccupent. 
Sa philosophie s’appelle « le pragmatisme ». Sa grande idée est que l’homme et la société font sans cesse face à des « problèmes ». Ces problèmes viennent de l’interaction entre nous et notre environnement. Soit que ce dernier change, soit que nous changions. Il faut alors faire un travail pour retrouver une cohérence. Ce travail est la démarche scientifique, à proprement parler. La démarche scientifique fonctionne sans a priori, « elle ne sait pas ». Elle avance par « expérience ». Elle déduit des dites expériences des modèles, qu’elle teste. S’ils fonctionnent, elle les applique. 
Cette pensée s’oppose à celle qui veut qu’il y ait des « absolus ». C’est à dire des vérités immanentes, indépendantes du contexte. 
L’absolutisme est la norme en France. Depuis des décennies nos gouvernements réforment à coup de grandes idées, de grands principes. Ils ne tiennent ni compte de l’évolution du monde, ni des caractéristiques du pays. M.Macron sera-t-il un pragmatique, qui ne sait pas, ou un absolutiste, qui sait ?

Y a-t-il un absolu ?

Grande question. Y a-t-il des valeurs « absolues » ? Les religions le pensent. Platon aussi : il croyait aux « idées ». Condorcet aussi : pour lui l’homme percevait la structure du monde par son cerveau. Il était de son temps : les philosophes cherchaient les « lois naturelles » auxquelles la société devrait se conformer. Ils ont fait chou blanc.
En fait, nier l’absolu est encore un absolu ! C’est ainsi que l’on peut à la fois reprocher à Marx d’être un relativiste, et un totalitaire ! Pour ma part, il me semble qu’il y a des choses plus ou moins absolues. Par exemple les règles sociales sont absolues à un instant donné (puisque si on ne les respecte pas, il n’y a plus de société) mais varient dans le temps. La raison aboutissant à des contradictions, il semble aussi qu’il existe quelque-chose d’autre, la « métaphysique ». Mais, par définition, on ne peut pas dire ce que c’est. Drôle d’absolu ! De même, tout laisse à penser que l’avenir est imprévisible et que nous ne sommes pas déterminés. (Ce qui ne signifie pas pour autant que nous ayons un libre arbitre.) Ainsi dire que « nous n’avons jamais été aussi près de la mort » n’a rien d’évident. En fait, la notion d’absolu n’a pas de sens.

Juppé la gaffe ?

M.Juppé s’est adressé au mauvais électorat. Est-ce la première foi qu’il fait se type d’erreur stratégique ? Je me souviens d’une dissolution malencontreuse de l’assemblée, qui s’est retournée contre son camp…
Je me demande s’il n’est pas victime d’une maladie de notre élite : la platonite. C’est croire qu’il existe des « idées » absolues que seul l’esprit supérieur peut distinguer. D’où une ligne stratégique simpliste, à laquelle il s’accroche sans jamais en démordre. Il n’y a pas d’autre solution. Quoi qu’en disent les événements. 
(Le contraire de la platonite, c’est le pragmatisme. Le pragmatisme, au sens du mouvement philosophique qui porte ce nom, veut améliorer les choses, sans idée préconçue de la façon de procéder.)

Pragmatisme de Trump

M.Blair n’a pas été loin d’avouer qu’il avait certes falsifié les preuves de la culpabilité de l’Irak, mais que son invasion avait été une cause juste. Faire « ce qui marche » est le pragmatisme, un courant philosophique important et sérieux. M.Trump et Mme Clinton sont pragmatiques. Ce qu’ils disent ne compte pas réellement. La fin, leur élection, est sa principale justification. Chacun a choisi un style particulier. Celui de Trump est inattendu, et efficace !
Une fois que l’on a compris que ce qu’il disait était du vent, il reste à savoir ce qu’il va faire une fois au pouvoir.

Evidence based management

J’ai découvert récemment « l’evidence based management ». Ce n’est pourtant pas récent. Un principe est à son origine. Nous décidons en fonction de notre intuition. Or celle-ci est généralement fausse. Il faut adopter une démarche scientifique et rechercher ce qui « marche » et ce qui « ne marche pas ». Nos décisions doivent être établies à partir de faits.

(…) you can begin to nurture an evidence-based approach immediately by doing a few simple things that reflect the proper mind-set. If you ask for evidence of efficacy every time a change is proposed, people will sit up and take notice. If you take the time to parse the logic behind that evidence, people will become more disciplined in their own thinking. If you treat the organization like an unfinished prototype and encourage trial programs, pilot studies, and experimentation—and reward learning from these activities, even when something new fails—your organization will begin to develop its own evidence base. And if you keep learning while acting on the best knowledge you have and expect your people to do the same—if you have what has been called “the attitude of wisdom”—then your company can profit from evidence-based management as you benefit from “enlightened trial and error” and the learning that occurs as a consequence. (Article de la Harvard Business Review.)

Quel est le bénéfice d’EBMnt ? Eviter de faire des erreurs connues.

(Cela me semble un retour au pragmatisme de James et Dewey.)