Munich ?

Un homme politique anglais évoquait Munich au sujet de l’Ukraine. L’Occident serait-il trop conciliant ? se demande-t-on en Angleterre. 

Peut-être peut-on interpréter Munich autrement. 

Je me souviens d’un roman d’espionnage dans lequel il est question d’un Soviétique qui propose à l’Ouest d’espionner pour son compte et lui demande les questions qu’il se pose. En réalité c’est une manoeuvre pour savoir ce que l’Ouest sait ou non. 

Dans le cas ukrainien, les intentions russes nous sont inconnues. L’objectif est-il l’Ukraine ? Ou autre chose ? Par exemple tester la cohésion d’un Occident post Brexit et America great again ? Comme à Munich ?

Ukraine : tous perdants ?

Le génial M.Poutine a trouvé une arme extraordinaire : le gaz, la vache à lait de son Etat ! Et il a réussi. Il freine efficacement la croissance de l’Europe. Demain une crise ? La guerre ukrainienne fait deux victimes : l’UE et la Russie. Le reste du monde va très bien. Merci. 

Or, M.Poutine dirige un empire comprenant des dizaines d’ethnies dont certaines, comme les Tchétchènes, ne restent pas en place. Or, que pèsent 140 millions de Russes, et encore pas tous slaves, face à un milliard et demi de Chinois ? Un temps les Russes ont dit qu’ils étaient « asiatiques ». Je doute qu’ils soient vus ainsi par les vrais Asiatiques.

Quel est l’intérêt de la Russie à affaiblir l’Europe, son meilleur client. Surtout celui qui pourrait, si elle était aussi habile que les Chinois, lui apporter ce qui manque le plus à son peuple : la prospérité ? 

Paradoxe du changement, et des familles : alors que, dans son intérêt à long terme bien compris, on doit coopérer, pour des raisons, à court terme, incompréhensibles tellement elles sont minables, on s’affronte.

(Suscité par deux émissions de France Culture, l’une sur la crise gazière, l’autre sur le concept de frontière dans la culture russe.)

Les Chinois à Moscou

M.Poutine a-t-il envisagé les risques que lui fait courir sa politique belliqueuse ? Coût de troupes d’occupation, sanctions, et surtout amitié chinoise. 

Car l’ennemi de mon ennemi est-il mon ami ? La Russie est tout le contraire de la Chine : un territoire immense, une faible population, des ressources naturelles, une économie ridicule. 

La BBC disait que les Russes apprenaient le chinois. Sage décision ? 

Guerre en Ukraine

M.Poutine va-t-il envahir l’Ukraine ?

Il a toutes les raisons de le faire. Il pense que l’Occident lui en veut. (Article.) Comme les Tsars, il désire protéger son territoire par un glacis.

Il est plus vraisemblable, à mon avis, qu’il prenne ses désirs pour des réalités. Il aimerait que l’Occident lui en veuille, comme au bon vieux temps de la guerre froide. Mais l’Occident n’a rien à faire de la Russie, et est bien embarrassé avec l’Ukraine, et ses oligarques. Au fond, cela arrangerait tout le monde si la Russie s’en occupait. 

Sauf, peut-être, la Russie. Car, pour elle, une invasion signifierait un nouvel Afghanistan. Et même si c’est un petit Afghanistan, il n’est pas sûr qu’elle ait les moyens d’une occupation. 

En tout cas, une crise en Ukraine pourrait déclencher une crise économique pour l’UE. Car les prix de l’énergie n’ont jamais été aussi hauts, et l’énergie est l’arme la plus efficace de M.Poutine. 

Vladimir le terrible

Faut-il avoir peur de M.Poutine ? 

Certainement. Son pouvoir de nuisance est sa raison d’être. 

La Russie ressemble à la France de De Gaulle : elle n’a pas fait le deuil de sa gloire et de son empire. M.Poutine veut que le monde considère son pays comme une grande puissance. Le seul moyen d’atteindre son objectif est de faire peur. Pour cela, il a les moyens de se battre, alors que ses anciens ennemis n’en ont plus envie. Pire : ils le prennent pour un clown.  

A cela s’ajoute une vieille tradition russe : « l’impérialisme défensif » (voir ici). L’empire russe s’étend parce qu’il se croit menacé. Il envahit donc ses voisins pour, à chaque fois, en découvrir de nouveaux, encore plus menaçants. (Ce qui explique, peut-être, pourquoi il fut un pionnier de la conquête de l’espace ?) 

Corde et capitaliste

Nous allons être sauvés par Poutine ! Les bourses s’enflamment. 

(FT, hier : « Equities climb as investors bet that Russia will help Europe avoid energy crisis. European and UK gas prices fell in early trading after a chaotic Wednesday that saw UK futures contracts climb almost 40 per cent before Russian president Vladimir Putin said his country was prepared to stabilise the market.« )

M.Poutine a profité de la pénurie d’énergie, pour réduire notre approvisionnement. Maintenant, il nous dit : construisez le pipe line dont vous ne voulez pas, et je vous sauve. 

Grosses ficelles, première leçon du jeu d’échec pour les nuls, mais ça marche. Car le financier est un animal. « Greed and fear », dit-on dans son langage. Et dire qu’il veut gouverner le monde… 

Martyre et dirigisme

Sans surprise, le principal opposant à M.Poutine a été empoisonné.

Etrange qu’un régime de terreur ne soit pas capable de museler l’opposition. Je me souviens d’avoir lu l’histoire d’une révolte en Chine, par exemple, durant laquelle des femmes avaient manifesté contre le sort fait à leurs maris. Ce qui leur avait valu, plus ou moins, d’être coupées en morceaux.

La peur impose le silence à beaucoup, mais le sentiment d’injustice, à l’envers, fait oublier tout intérêt égoïste. En particulier en Russie, et ce depuis la nuit des temps. Trait culturel ?

Vlad l'empoisonneur ?

M.Poutine a-t-il empoisonné un ancien espion russe ? Il serait intéressant d’interviewer un Russe sur le sujet.

Il n’est pas impossible qu’il interprète la nouvelle comme un rappel de la puissance russe, et de sa culture immémoriale. Un rappel bienvenu un jour d’élection. Une façon économe de faire une campagne de pub. Russe un jour, Russe toujours. Pas question d’échapper à l’emprise de son pays. Les oligarques qui se sont réfugiés en masse en Angleterre peuvent être frappés à volonté. Partout où il réside, le Russe doit obéir aux volontés du petit père des peuples. (Ce qui doit faire trembler les nations européennes qui possèdent des populations russes.) Quant aux nations européennes, on leur fait un pied de nez, sans risque. Qui se préoccuperait d’un règlement de compte entre malfrats ?

(Le modèle de société anglais d’asile pour oligarque de tous les pays est-il menacé ? Mais, tant que ceux-ci ne gênent pas leur pays d’origine, ils peuvent vivre tranquillement du fruit de leurs larcins. N’est-ce pas aussi une façon d’interpréter ces règlements de compte ?)

Dans la tête de Vladimir Poutine

Qui sont les philosophes qui influencent Vladimir Poutine ? Ce livre est une occasion de découvrir quelques penseurs russes connus ou non. Mais M.Poutine ne semble guère influençable. Il cherche un fondement idéologique à une Russie qui n’a plus de repères. Et il pioche à droite et à gauche ce qui lui paraît utile. Apparemment, son idée est que tout ce qui est russe est bon. A condition d’éviter les excès idéologiques. Il tente donc une synthèse des grands thèmes qu’ont agités les penseurs russes, depuis toujours. En particulier, le rôle du peuple russe, et celui de l’Europe, tour a tour adorée et honnie. Il semble aussi faire preuve d’un certain pragmatisme. 

L’Europe est en déclin économique et en décadence morale (…) une petite bande d’ultra modernistes, inspirés par les théories du genre américaines, chercheraient subrepticement  à imposer à la population des changements anthropologiques majeurs.

L’URSS n’était pas un pays, mais un concept. Avec Validimir Poutine, la Russie est à nouveau le nom d’une idée.

En fait, M.Poutine aurait accepté l’économie de marché. Sa stratégie serait d’y réussir à la soviétique. C’est à dire par une forme d’impérialisme expansionniste qui s’appuie sur une doctrine, et des satellites. Cette doctrine, c’est le « conservatisme identitaire« . C’est un retour aux valeurs fondatrices de la nation (des nations, en général). C’est le rejet du « libéralisme » au sens contre-culture américaine, maintenant dominante. C’est aussi le désir de régénérer l’Europe. Et les satellites ? Ce sont les partis populistes. Mme Le Pen a remplacé M. Thorez. 
(ELTCHANINOFF, Michel, Dans la tête de Vladimir Poutine, Babel, 2016.)