Gramsci

J’entendais beaucoup parler de Gramsci dans ma jeunesse. Un penseur marxiste mort en martyr, ça change du totalitarisme communiste. Si j’ai bien compris, sa théorie était que si nous acceptions le capitalisme, c’était dû à un lavage de cerveau. Le marxisme était une solution aussi durable que le capitalisme. En conséquence de quoi, il suffisait de nous laver le cerveau pour nous faire devenir communistes, et en être heureux.

La théorie du « lavage de cerveau » est aussi associée au postmodernisme. L’intellectuel, par sa parole, change le monde. Mais elle n’a pas abouti au communisme. L’intellectuel à remplacé De Gaulle par Gainsbourg. Une figure d’autorité par une autre. Il a changé le monde qui ne lui allait pas, par celui qui lui convenait. Puisqu’il représente le bien, il n’avait pas besoin de lire Gramsci, pour faire du Gramsci ?

Pré post Truth

J’entendais une fille d’immigré maghrébin dire qu’elle avait découvert tardivement que son grand-père avait été le disciple favori d’un sage soufi, et que son père avait appliqué cette sagesse dans sa vie. Ce qui lui a donné une grande force. Cette histoire est celle de la France. Les gens qui ont fait la France d’après guerre, immigrés inclus, étaient dépositaires de richesses culturelles. Dans leur communauté ils étaient des gens qui comptaient. Une élite avancée. Mais ils ont cru que la France avait mieux à proposer. Ils ont accepté une vie difficile pour que leurs enfants profitent du miracle du progrès. 
Cette histoire a été réécrite. On en a fait des exploités, des pauvres types. Et ceux qui ont tenu ce discours, lorsqu’ils se sont trouvés au pouvoir, ont cru qu’il était une politique. Ils n’ont pas vu qu’ils avaient une responsabilité. Celle de faire que l’édifice qu’avaient construit leurs parents puisse respecter sa raison d’être : créer les conditions qui permettrait à l’homme de ne plus être tenté par la folie. Le plein emploi était la clé de voute de l’édifice. 
Du coup, tous ces sacrifices n’ont servi à rien. On n’est pas en 33, et M.Trump n’est pas Hitler. Mais la façon dont ils ont pris le pouvoir a de curieuses similitudes. 
(Note technique. Le dispositif qui permettait la prospérité d’après guerre, ou l’équilibre de la zone euro, n’est pas statique, comme le croient les économistes, mais dynamique. C’est l’effort de tous qui empêche la barbarie. Pas une prétendue « loi naturelle ». Il fallait réinventer Bretton Woods, pas le détruire.)

Post truth : nouvelle ère

J’ai parlé d’une théorie portant sur Shakespeare qui a été relayée par la presse. Il suffit de lire Shakespeare pour constater qu’elle est fausse. Exemple de « post truth ». Car il n’y a pas que M.Trump qui soit concerné. Imaginez, par exemple, que votre entreprise vous demande de faire quelque-chose de pas bien. Vous allez obtempérer, et donner une explication honnête à vos actes. Agir autrement serait risqué. Avez-vous réfléchi à ce que peuvent produire, sur vous, des milliards de gens procédant ainsi ? Non seulement plus rien n’est vrai, mais cette influence s’insinue partout. Même le milliardaire, même le patron de presse, qui semblent en tirer les ficelles, sont impuissants contre elle. Et que dire des enfants ? Gigantesque lavage de cerveau.
Et si nous parvenions à y survivre ? Nous serions des surhommes ? Ce qui ne détruit pas renforce. Il est tentant de croire, comme les nazis, que la société fait progresser l’homme en le confrontant au néant. Le nihilisme aurait-il du bon ? Serait-il une loi de la nature ? Mais, n’y aurait-il pas une autre façon, plus humaine, de changer ?

M.Sarkozy précurseur de M.Trump

M.Sarkozy, bien avant M.Trump, fut un président postmoderne. C’est ce qu’explique « Les nouveaux bien pensants« . M.Sarkozy ne disait-il pas, lui-aussi, tout et son contraire dans le même souffle ? 
Alors M.Trump serait-il aussi fragile que M.Sarkozy ? Lorsque l’instinct animal remplace la raison, il faut à la fois être fort et avoir la peau épaisse. M.Sarkozy, probablement, était un animal de compagnie. 

Négocier à l'ère Trump

Trump ordonne, les patrons de l’automobile obtempèrent. De Ford à Renault, en passant par Toyota, tous font allégeance et parlent création d’emplois américains. Le populisme, ça marche ? Mais, que feriez-vous à leur place ? Comment négocier avec un être irrationnel ? Surtout lorsqu’il dirige la plus grande puissance mondiale et la moitié du budget militaire de la Terre ? En lisant « Saint Germain ou la négociation ». 
Une négociation c’est de l’irrationalité qui donne un résultat rationnel. Le négociateur est mu par l’instinct. Il réagit comme un furieux lorsque vous touchez son intérêt. Mais il recule lorsqu’il va trop loin et sent qu’il vous a rendu furieux. La négociation, c’est une question de vie ou de mort. Mais cela débouche sur un équilibre de forces.
Lorsque l’intellectuel a inventé le « postmodernisme », après guerre, il a annoncé la défaite de la raison. Il a cru que ce serait la manipulation du langage, son art !, qui assurerait la domination du monde. Erreur, lui répond M.Trump, l’ère post truth est celle de l’animal. 

Post truth et arroseur

J’entendais ce matin que les Républicains et les Démocrates avaient utilisé un ancien espion anglais pour récolter des informations compromettantes sur M.Trump et sur ses relations avec les Russes. Ils ont découvert que M.Poutine détiendrait sur lui de quoi le faire chanter. John Le Carré pour les nuls. 
Cela montre surtout que les « élites » ont employé les procédés qu’ils reprochent à M.Trump. Comme la droite grecque, lorsqu’elle a dénoncé les agissements de la gauche, elles ne se sont pas rendu compte que ce type de révélation leur nuit beaucoup plus qu’à lui. Elles montrent, effectivement, qu’il n’y a pas de vérité. Or, le fond de commerce de l’intellectuel, c’est la science, la vérité.

Post truth

Depuis quelques temps, on parle de « post truth ». Pour M.Trump, et son électorat, la vérité des faits et des preuves ne compte pas. Post truth c’est anti raison.
Le procédé n’a rien de nouveau. C’est celui de la religion. C’est aussi un moyen de cohésion sociale. On dit ainsi que si la science chinoise n’a pas tiré les conséquences qui découlaient de ses travaux scientifiques, c’était pour ne pas ébranler son édifice social. Le jugement Galilée, c’est la même histoire. Lors de l’affaire Dreyfus, l’armée défendait un coupable au motif des intérêts supérieurs de la nation. Et il en est de même avec l’entreprise : son intérêt vaut bien quelques entorses à l’objectivité lorsqu’il s’agit de ses comptes ou des bénéfices de ses produits.

Récemment, le « post modernisme » est devenu la doctrine de la gauche, aux USA et en France. Le post modernisme s’oppose à la pensée des Lumières, à la science et au « progrès ». Il dit que le langage est une arme au service du bien. Le terme « post truth » illustre, d’ailleurs, cette idée. En effet, son efficacité vient non d’une démarche scientifique, puisque ceux qui la formulent sont eux-mêmes dans la « post truth » et refusent la science, mais de son sous-entendu désobligeant. Nous vivons désormais au delà de la raison. Et nous le devons, pour beaucoup, à nos intellectuels, qui ont scié la branche sur laquelle ils étaient assis.

Qu'est-ce que la science

Une nuée de littéraires se sont proclamés scientifiques. En particulier sociologues ou anthropologues. Cela est lié au courant du « postmodernisme« , semble-t-il. Exemple : Bourdieu. Leur objectif : utiliser la science au service de leurs convictions. Voilà, petit à petit, ce que j’ai aperçu, en écrivant ce blog.

Ils ont transformé la science en son envers. Ils ont cru que la forme du raisonnement justifiait le fond. La science comme cocon de l’argument d’autorité, en quelque-sorte. Pour eux, elle doit démontrer leurs a priori, elle est basée sur la certitude. Alors que, dans son acception usuelle, elle est la découverte du neuf, et elle est fondée sur le doute. Pour Karl Popper, elle se caractérise par des prévisions « falsifiables », il est possible de les tester, et de découvrir qu’elles sont fausses. C’est cela l’honnêteté intellectuelle. C’est savoir que ce qui nous semble juste pourrait être faux. C’est la prudence ?

Et c’est aussi pour cela que l’économie est une science. En dépit de tout le mal que j’en dis, les économistes ont essayé de démontrer que leurs préjugés étaient justes. Cela n’a pas marché. Ce qui fait avancer la recherche

Postmodernisme et débat de société

Postmodernisme. J’ai commencé à le regarder de près il y a quelques temps. J’ai déduit de mes lectures que c’était une pensée d’égoïstes jouisseurs qui faisaient le jeu du marché, et des possédants, inconsciemment ou non. D’ailleurs, sa haine des Lumières, mouvement de libération de l’homme, ne le rendait-il pas complice de la féodalité ?
Or, Les nouveaux bien pensants disent autre chose : le souffle qui a porté l’Occident et le monde depuis les Lumières s’est épuisé ; l’individualisme, la raison et le progrès ont fait leur temps ; nous devons inventer autre chose. C’est ce que, poussivement, ce blog a fini par penser. Plus curieux : Les nouveaux bien pensants semble en revenir à l’idée de « volonté générale », grande idée des Lumières
Voilà qui explique un débat que je n’avais pas compris. Manuel Valls parle de laïcité, uniformité. On lui rétorque communauté, et burqa comme choix de la femme. Tout devient clair si l’on a lu Les nouveaux bien pensants. Manuel Valls refuse le changement, il a le réflexe qu’il reproche aux autres, le fondamentalisme. A lui s’oppose le postmoderniste qui estime que ce que le peuple fait est l’expression de sa volonté.
Et s’ils avaient tort ? Ce n’est pas parce que nous faisons quelque-chose que nous sommes heureux de le faire. Je peux m’adapter à une société de voleurs, mais je ne serai pas heureux d’y vivre. C’est ce que Durkheim a appelé « pathologie sociale« . Comme il l’écrit, il ne faut pas laisser les choses en l’état, mais aider l’humanité à améliorer, radicalement, son sort. 
(Mon prochain billet traite la question du communautarisme.)

Les nouveaux bien pensants

Un livre, deux auteurs. 
L’un se présente comme le dernier des grands intellectuels français. Tout ce qui s’autoproclame « élite » n’est que bien pensance, dit-il. A savoir, politiques, hauts fonctionnaires, et surtout intellectuels officiels : Attali, Onfray, BHL, Minc, Bourdieu… Une seule exception : la tornade Sarkozy. Son mouvement brownien, c’est l’esprit du temps. Malheureusement, il est entré dans le rang. Cette partie du livre est pauvre en démonstrations et riche en invectives. Lecture désagréable. Mais qui m’a révélé le sens d’un affrontement que j’avais entraperçu sans comprendre son origine. 
L’élite refuse le changement
Nous avons changé d’ère. Hier c’était le « modernisme ». Son origine était les Lumières. Individualisme, raison et progrès. D’où notre société actuelle. C’est fini. Nous sommes « post modernes ». Nous devons redécouvrir l’émotion. Mais, surtout, l’inconscient collectif. C’est le peuple et son intuition qui, en quelque sorte, « comprennent », pas l’élite. Le rôle de l’élite est d’exprimer ce que ressent le peuple. Or notre élite refuse ce changement. Elle plaque sur la société les valeurs « modernes ». En particulier, des normes. Exemple : le « communautarisme ». Le peuple désire vivre en communauté, en « tribu« , alors que l’Etat veut lui imposer la laïcité républicaine. Plus surprenant : mariage pour tous. C’est vouloir faire entrer dans la norme ce qui ne peut pas y être, la passion. 
Changer l’Etat
Le second auteur, énarque, analyse le « fonctionnaire haut« . Les énarques, la « tribu des tribus« . Passage, bienvenu, de la polémique à l’observation. De la théorie à la pratique. « Tous les fondements de l’Etat moderne se sont effondrés. » Le communautarisme, « l’auto organisation », a vaincu. Et il n’est pas que bon : « chacune de ces communautés (…) construit son identité au travers de l’opposition à d’autres (ce qui) réveille les pires corporatismes, les égoïsmes, les racismes« . L’Etat réagit en plaidant « pour un retour au primat de l’Etat et à l’universalité de la loi« . En pure perte. Car il est devenu d’une complexité telle que « l’impuissance devient la règle« . Du coup, l’arbitraire y règne. On est irresponsable, mais on peut être coupable d’un crime que l’on n’a pas commis (par exemple lorsqu’une manifestation fait du tort à un puissant). Monde de courtisans. Bref, le haut fonctionnaire n’est peut-être pas heureux. Et ce d’autant plus qu’il réalise qu’aucune réforme ne réussit. Et qu’il n’a peut être pas que l’ambition comme conscience. Son dernier espoir, c’est la « société civile« . L’Etat croit que la société va savoir faire ce dont il est incapable, s’il lui en donne l’autorisation. Alors il réunit les représentants des corporatismes. Ce qui provoque des affrontements stériles. Mais tout n’est pas perdu, pense l’auteur. Le haut fonctionnaire pourrait faire de sa faiblesse une force. Il pourrait être un intermédiaire facilitateur des transformations de la société. Il l’aiderait « au jour le jour, pas à pas » à résoudre les problèmes qu’elle rencontre. Et ce en constituant des groupes de gens compétents et en cherchant à ce qu’ils atteignent un consensus.

(MAFFESOLI, Michel, STROHL, Hélène, Les nouveaux bien pensants, Le poche du moment, 2015.)