Religion et postmodernisme

Iain McGilchrist, dans son étude du cerveau (The master and his emissary), tire une conclusion surprenante. Il voit les Lumières comme une régression de l’esprit humain.

L’explication est simple : les Lumières ont refusé ce qu’elles ne parvenaient pas à comprendre. En particulier la religion.

La critique du postmodernisme est encore plus méchante. Le postmodernisme tourne en ridicule la complexité du monde. C’est, paradoxalement, un acte totalitaire et violent : il condamne, quasiment à mort, les esprits réellement supérieurs.

J’en suis arrivé à me demander si l’incompréhensible, le non quantifiable, n’avait pas des vertus. Je le pensais déjà de la science : c’est l’inconnu qui est stimulant, c’est lui qui est riche de découvertes possibles, qui fait d’avoir « toujours tort » une promesse de bonheurs. Mais je le crois de plus en plus de l’art, pré post moderne. Pour commencer à l’appréhender, il faut l’étudier, il ne nous parle pas spontanément. L’art n’est pas pour les amateurs. S’élever dans sa connaissance permet à notre esprit, je le soupçonne, de se découvrir des capacités nouvelles. Capacités utiles partout.

Seulement, comme ailleurs, le danger est probablement dans « l’aliénation » : être capturé par l’art, ou par la religion. Aimer l’incompréhensible parce qu’il est incompréhensible. Le propre de l’esprit sain est certainement de ne jamais abandonner l’espoir de pouvoir comprendre, sans, pour autant, adopter les solutions de facilité postmodernes.

Qu’est-ce que la vérité ?

Pour savoir ce qu’est la « vérité », on interroge les travaux de philosophie. Pourquoi eux, uniquement ?

En écoutant ce qu’ils disent (In our time, de la BBC), je me demande si le mal du philosophe n’est pas de rechercher des absolus. Ce faisant, il débouche sur des classifications subtiles. Une joie pour l’esprit et ses jeux. Mais de quelle utilité ?

A mon avis, toute société utilise un certain nombre de concepts, justice, égalité, vérité ou autre. Ils sont essentiels pour sa bonne marche, mais ils n’ont pas de sens bien défini. A chaque fois que l’on en a besoin, on s’interroge sur eux. Par exemple, lors d’un procès. En fait, à tous les coups, on repart, ou devrait repartir, de zéro. Et on finit par trouver une solution, plus ou moins bancale, sur laquelle le groupe s’accorde, ou renonce à s’affronter.

Le plus curieux avec la philosophie est que son désir d’absolutisme part dans tous les sens. L’émission s’inquiétait du « postmodernisme », qui a perverti notre société, et qui veut que tout soit relatif. L’absolu dans l’anti-absolu !

En fait, j’ai fini par entendre une philosophie qui me convient : le pragmatisme paraît aller dans mon sens. Comme quoi, j’ai peut-être tort : il ne faut pas désespérer de la philosophie ? Tout est une question de réglage, comme aurait dit, avec ses mots, Aristote ?

Capitalisme woke

« Aux Etats-Unis, la guerre culturelle n’est guère favorable aux entreprises »
En raison des débats sur les questions de genre et d’environnement, les entreprises américaines sont écartelées entre les progressistes et ceux qui dénoncent le capitalisme woke. (Le Monde du 13 juin)

L’arme de notre société est le mot. Dès que l’on est parvenu à caractériser un phénomène, on a le pouvoir d’entraîner une partie de la population avec soi !

Initialement, ce sont les classes intellectuelles qui ont eu le dessus. Ce qui est naturel, puisqu’elles sont formées pour manier des mots. Elles se sont approprié le mot « progrès ». Mais l’arme s’est retournée contre elles. Au grand dam de la gauche, Donald Trump s’est révélé le génie du postmodernisme, allant jusqu’à emprunter sa « post vérité ». Aujourd’hui, le retour de balancier est violent. Tous les sujets portés par la « gauche de progrès » sont en danger, car ce type de procédé n’est pas compatible avec la balance de la justice. Il ne peut y avoir que des gagnants et des perdants. Qui a vécu par le glaive… ?

C'est au pied du mur que l'on voit le scientifique ?

Le complotisme a-t-il le vent en poupe ? Si c’était le cas, ce ne serait pas une fumée sans feu. Car, dans l’histoire du coronavirus, le « scientifique » n’a pas cessé d’affirmer, tout en se contredisant. Aujourd’hui, on a l’impression de ne rien savoir. Et, pire : on se méfie de ce que l’on entend.

Pourquoi ? Nos scientifiques n’en sont plus ? Ce sont des « diplômés » qui font carrière dans une administration ? Des spécialistes de volcans éteints, aurait dit Haroun Tazieff ?…

Facteur aggravant : la science serait-elle devenue une arme dans un combat qui ne la concerne pas ?
Les « intellectuels », post modernistes donc anti-sciences, ont découvert que les forces des ténèbres qu’ils affrontent sont aussi anti-sciences, ils agitent donc la science comme une croix et des gousses d’ail en face d’un vampire ?

Mais l’erreur est humaine. Le scientifique peut encore apprendre son métier. Il est bien placé pour cela. A condition qu’il commence par se dire qu’il ne sait rien.

Organization development, qu'est-ce ?

Organization development fut un des plus puissants mouvements scientifiques d’après guerre. Il était issu de la formidable école de sciences humaines de langue allemande, réfugiée aux USA. Son objet premier : empêcher à la société ses coups de folie, accessoirement la rendre heureuse.

Pourquoi n’en parle-t-on pas ? Peut-être parce qu’il a été détourné de son objet premier, la société, par l’argent des entreprises : il est un pan essentiel de l’enseignement des business schools, il a fait la fortune de quelques-uns de ses gourous.

En ces temps de « post vérité », des travaux à redécouvrir ?

Post modernisme et théorie du complot

La théorie du complot, que c’est laid ! entend-on dire.

Mais « on » devrait se demander s’il y a de la fumée sans feu. Car, même s’il n’y a pas complot, la dissimulation est un usage commun. D’ailleurs, elle a, généralement, une raison honnête : « le pieux mensonge ». Et une autre, qui l’est presque autant : ne pas avouer ses fautes, pour ne pas être condamné, ce qui causerait une grande perte à la nation.

La théorie du complot est une conséquence naturelle d’une société post moderne pour laquelle « dire la vérité » n’a aucun sens.

Il y a des sociétés de la vérité. EdF en est un exemple. Pour que les erreurs faites par les opérateurs des centrales nucléaires ne soient pas masquées, m’a-t-on dit, elles ne font pas l’objet d’un blâme, mais d’une formation. Le début de la sagesse ?

Gramsci trahi ?

Gramsci a eu un gros succès posthume, on s’est revendiqué de lui d’abord à gauche, puis à l’extrême droite. Ce qui nous permet de comprendre ce que l’on nous a raconté ces dernières années. Notamment ce fameux « bon sens » qui m’était si désagréable durant l’ère Sarkozy.

On a interprété la pensée de Gramsci ainsi, si j’ai bien compris. Le peuple ne peut pas comprendre son intérêt. Si l’on veut le faire changer (pour son bien, cela va sans dire), il faut donc instrumentaliser son « bon sens » pour le faire aller, sans qu’il s’en rende compte, là où il ne veut pas aller. Autrement dit, masquons nos intentions. C’est la post vérité.

Il est difficile de savoir ce que pensait Gramsci. Cette pensée était subtile, c’était un dirigeant du parti communiste italien opposé aux Bolchéviques, et en évolution permanente. Il a même refusé de laisser une synthèse de son oeuvre. Mais, je crois que c’était le contraire de ce qu’on lui a fait dire :

J’ai l’impression qu’il était proche de Proudhon. Tout d’abord, il estimait peu les intellectuels, qui n’avaient jamais rien apporté au peuple. Il espérait faire sortir du peuple, par l’éducation, d’autres intellectuels, qui défendraient les intérêts des leurs.

Les Gilets Jaunes seraient une application de ses idées  : une prise de conscience par le peuple qu’il s’est fait flouer. Ainsi que la réaction de l’intellectuel : il a dénoncé le Gilet Jaune comme un fasciste.

(France Culture : avoir raison avec Antonio Gramsci.)

Confusion des genres

On vit à une curieuse période.

On a conservé un discours de lutte des classes, on parle de milliards, d’inégalités honteuses, Th.Piketty se prend pour Marx…

Et pourtant… Les grévistes sont la plupart du temps des salariés protégés, et diplômés, et les « patrons » des multinationales, d’autres salariés diplômés. Le patron de PME, lui, est quasiment un smicard. Et quand il emprunte, il engage ses biens propres.

C’est peut-être ce que l’on appelle la « post vérité ».

Années 20 : le post post modernisme ?

L’après guerre a été fascinée par les miracles dont été capable la science. Elle a donné le pouvoir aux diplômes. Mais cela a eu une conséquence inattendue : le post modernisme.

Le diplômé s’est révélé un « intellectuel » et non un « scientifique ». L’intellectuel pense que ses diplômes font de lui une « autorité ». La sélection dont il a émergé a prouvé qu’il détenait la vérité. Il croit que la raison est une arme qui permet d’amener la société dans la direction qu’il a choisie.

Au nom de la science, l’intellectuel occidental attaque la science, outil de domination occidental. « Le savoir est lié au pouvoir et à la domination. » « Toute connaissance est fictionnelle. » « Le langage (est) prédéterminé et construit. » Mais heureusement, il y a l’intellectuel, « combattant redoutable ». Il utilise les outils de manipulation du pouvoir contre lui ! (La suite.)

Le post modernisme, c’est la post vérité.

Une fois au pouvoir, l’intellectuel s’est révélé un exploiteur comme les autres. Sa langue est fourchue. Ses nobles théories n’existent que pour justifier sa domination, et l’accroissement de ses richesses, au détriment de celles de la population. Voilà ce que pourrait bien signifier le rejet mondial des « élites ».

J’en reviens à la question posée en 2019 : à quoi ressemblerait un post post modernisme ?

Hamlet et le fantôme

« On pourrait déduire de ce point de départ une théorie assez simple, mais aussi plausible qu’une autre, qui rattacherait Hamlet à la tradition antique et y verrait une tragédie de l’impiété et de la désobéissance envers les dieux. » (H.Suhamy.)

Une des caractéristiques de notre époque est peut-être d’interpréter les oeuvres anciennes à la lumière de nos préjugés modernes, comme si, brutalement, nous avions reçu la lumière divine.

Replacer l’oeuvre dans son contexte a au moins l’intérêt de montrer à quel point notre génie moderne ne pisse pas loin.

(Par ailleurs, à la fin de l’article du Professeur Suhamy, on trouve ceci : »L’acceptation chrétienne de la mort, une fois le monde et son agitation rejetés dans le silence – c’est sans doute le sens profond des dernières paroles de Hamlet, même si littéralement « the rest is silence » signifie qu’il n’a plus rien à dire – une fois les frayeurs païennes dissipées comme un mauvais rêve, représente peut-être le véritable aboutissement de cette œuvre et révèle l’émergence d’une prise de conscience eschatologique, jusque-là dissimulée par la troublante achronie d’un espace où coexistent des religions différentes et concurrentes. »)