Les clusters du grand Paris

Je viens de comprendre pourquoi Dauphine s’est déplacée à la Défense, et pourquoi les grandes écoles s’empilent à Saclay. Un article explique que Christian Blanc a lu un livre de Michael Porter parlant de Clusters d’entreprises. Et il a décidé qu’il allait créer des clusters par sa seule volonté. Grâce à lui nous n’avons pas une mais 6 silicon Valleys !

Source : ACADIE/Abderrahim Nouaiti

Dauphine est dans le pole Finance, et les grandes écoles dans le Pôle innovation ! Tout cela aurait été encouragé par des intérêts locaux.

Illustration étonnante des travaux sur l’Etat en France de Pierre Rosanvallon : nous appartenons à un pays dirigé par des théoriciens coupés des réalités, et d’une étonnante indigence intellectuelle. Et qui nous prennent pour des marionnettes ? Mais des marionnettes qui se mettent à innover par la seule volonté du génie de leurs gouvernants ?

Michael Porter et Confucius conseillent l'entreprise française

Je pense que son obsession de la « compétitivité » plonge notre économie dans le chaos. Les entreprises doivent, au contraire, chercher à se différencier. Pour cela, elles doivent bâtir une compétence unique. Bertrand Delage a trouvé des personnes qui partagent mon point de vue :

Celui dont la pensée ne va pas loin verra ses ennuis de près (Confucius)
L’essence de la stratégie est le choix d’accomplir ses activités d’une manière différente de celle de ses concurrents (Michael Porter)

Creating shared value

Article de Michael Porter, signalé par Julien, que je remercie.

Il y a de surprenants parallélismes entre M.Porter et ce blog.
  • Il condamne pour cause de stupidité économique tous les dogmes des précédentes décennies (en particulier la supply chain, les délocalisations, les économistes et les MBA, plus généralement le champ de vision incroyablement étroit de l’entreprise, et les œillères de leurs dirigeants, qui ne savent rien de la vie réelle). Fondamental, pour lui, l’entreprise doit comprendre qu’elle est dépendante de son écosystème et qu’il lui donne des échasses. Il faut donc investir dans cet écosystème, notamment employés et fournisseurs, et non l’essorer. Elle doit, aussi, saisir que le développement durable ne parle que de création de valeur : nouveaux marchés (tous ces gens qui manquent de tout, par exemple) et réduction de coûts (protéger l’environnement c’est moins dépenser). Importance déterminante de la notion de tissu économique (local) pour la prospérité de l’entreprise : son intérêt est de le développer, notamment en comblant ses faiblesses.
  • Identité de vue aussi sur l’échec de l’approche du développement durable par l’activisme, ou la régulation, ou encore sur la confusion entre RSE et charité.
Deux points nouveaux par rapport à mes idées :
  1. Une analyse systémique digne de Forrester et Senge : les entreprises sont obnubilées par le résultat économique à court terme, la réduction de coût, c’est de là que vient leur irresponsabilité sociétale ; en voulant les faire payer pour mauvaise conduite le régulateur augmente leurs coûts et les rend encore plus irresponsables !
  2. Les entreprises n’ont pas toujours été aussi irresponsables (elles ont connu le paternalisme !). Elles le sont devenues parce qu’elles ont délégué leurs responsabilités à des acteurs non économiques. En outre, la globalisation leur a fait oublier qu’elles étaient un résultat d’une accumulation de capital social local.
Mais je ne suis pas complètement d’accord sur tout.
  • M.Porter dit que pour sauver le capitalisme du discrédit, lui faire retrouver une nouvelle vague de croissance, le reconnecter à la société, il faut que l’entreprise optimise la « valeur partagée » (par la société) plutôt que la « valeur actionnaire ». Mon expérience et ma mission ISO 26000 dernière montrent que le moteur ultime de l’homme n’est pas l’argent. Une réflexion RSE est avant tout pilotée par le désir de transformer son métier pour le rendre digne de ce qu’il devrait être. Ce n’est que dans un second temps que l’on découvre qu’elle rapporte aussi beaucoup. Surtout, M. Porter demeure dans une vision économique et quantifiée, or ce qui est important pour notre survie n’est ni l’un ni l’autre.
  • M.Porter pousse, à quelques discrètes notes près, l’entreprise à agir seule. C’est une erreur. En effet, si elle cherche à fournir un bien commun (par exemple la bonne santé de ses employés), elle n’en donnera qu’une quantité suboptimale (cf. Mancur Olson). Pour obtenir l’optimum, il faut que l’écosystème en entier s’occupe du dit bien commun. Ici la démarche ISO 26000, avec son mécanisme de dialogue avec les parties prenantes, est très supérieur à la proposition de M.Porter.
Point curieux, lorsqu’il parle du régulateur, il lui dit de donner des objectifs à l’entreprise et de lui laisser trouver le moyen de l’atteindre ; puis de contrôler qu’elle tient ses engagements. C’est exactement ainsi que j’explique que l’on place quelqu’un en situation de responsabilité. Ce qui me surprend est que ceci signifie que le régulateur est le « dirigeant », et l’entreprise le subordonné. Je ne suis pas sûr que la main invisible, dont parle M.Porter, l’entende de cette oreille.
Conclusion. Je pense que la méthodologie proposée par M.Porter est inférieure à celle d’ISO 26000. Par contre, elle fournit un intéressant moyen d’explorer l’aspect économique du développement durable, qui est peu développé par la norme.
Mais tout ceci est secondaire. Enfin quelqu’un qui s’intéresse au développement durable, prend le point de vue de l’entreprise, et montre que, si on le formule dans sa logique, le développement durable présente un formidable intérêt, c’est même la « vraie » façon de créer de la valeur.  

Le Français est paresseux

Curieusement, les commentaires de la presse anglo-saxonne sur nos grèves anti-62 ans insistent bien souvent sur le farniente français.
Elle se réjouit tout aussi souvent de ce que nous devions renoncer à notre faible temps de travail, à nos vacances, à notre retraite et à notre sécurité sociale. N’est-il pas honteux que nous ne souffrions pas comme tout le monde ?
Curieusement, l’Anglo-saxon ne se demande pas pourquoi son dieu, le progrès économique, demande à l’homme de travailler de plus en plus, pour avoir de moins en moins…
En fait, l’argument n’est pas nouveau. Au 18ème siècle déjà la bourgeoisie anglaise se plaignait de la paresse du peuple, qui ne travaillait que le juste nécessaire. Lui fournir des emplois bien payés, ainsi que le suggérait Adam Smith, ne ferait, d’ailleurs, que renforcer son penchant à l’oisiveté.
Comme le disait le même Adam Smith, la classe supérieure anglo-saxonne n’a qu’une logique : son intérêt ?
Compléments :

Business cluster

L’industrie de la formule 1 est dominée par la Grande Bretagne. C’est un domaine dans lequel le facteur clé de succès serait l’innovation, pas le prix. Or, l’Angleterre disposerait d’un réseau extrêmement créatif de petites entreprises (4500 entreprises, 6md£ de CA).

Une industrie sans concurrence et délocalisation ? Pour attaquer ce type de compétence sociale, il faut un investissement à long terme et les ressources d’une nation ? Le marché est insuffisant pour justifier l’intérêt d’un grand pays ? Il est difficile d’y réussir sans un transfert de compétences, apportées par des entrepreneurs désireux de réduire leurs coûts ?

Par contre en Italie ce même genre de tissu industriel, longtemps sa gloire, souffre (Sinking together). Marché plus gros qui attire plus d’appétits ? Avantage concurrentiel moins facile à défendre ? Panne d’innovation ? Manque de solidarité : les plus grosses unités (Benetton) délocalisent leur production, leurs fournisseurs coulent, le savoir-faire du groupe s’évapore ?

Compléments :

  • Les universitaires estiment que ce type de tissu économique, ou Business Cluster, en Anglais, donne un avantage décisif à ses membres. C’est, notamment, ce que dit Michael Porter.

La concurrence : une illusion

Comme le montre le sport, la concurrence parfaite a un défaut, elle encourage la malversation. Je n’ai pas changé d’avis depuis mon premier livre :

Dans un contexte de concurrence parfaite où seul le prix compte, survivre impose de supprimer tout ce qui est inutile à court terme : c’est-à-dire tout ce qui n’est pas « vache à lait », donc l’innovation. Très rapidement, l’entreprise comprend qu’il est rationnel de tricher puisque, ainsi, elle prend un avantage sur ses opposants, ceux-ci sont alors obligés de faire de même pour survivre. C’est un cercle vicieux encouragé, d’ailleurs, par certains législateurs.
Ainsi le chapitre 11 de la loi américaine sur les faillites permet aux entreprises de se remettre sur pied « à l’abri » de leurs créditeurs. Libérées de leurs dettes et voulant prendre un nouvel envol, elles ont intérêt à « casser les prix », ce qui conduit un secteur entier d’activité à suivre leur exemple (fin 2002, la plupart des grands transporteurs aériens américains étaient en faillite).

Une constatation qui est au centre des travaux de Michael Porter, gourou du management. Seul un petit nombre d’entreprises peuvent être « leaders par les coûts », le reste se différencie ou trouve des niches. Pour faire cesser la concurrence, les entreprises innovent. La concurrence n’est donc jamais que provisoire.

Et lorsque quelques entreprises se partagent un même marché, elles tendent à s’entendre, tacitement le plus souvent.

Oui, mais le monopole n’est-il pas un danger ? Je fais mes courses dans une grande surface proche de chez moi. Réorganisation. Certains produits ont disparu. Marges insuffisantes ? Je vais maintenant de plus en plus souvent dans une grande surface un peu plus éloignée. Il en est de même des voitures : elles ne sont pas en réelle concurrence, chaque marque est particulière. Mais il suffit qu’elle déçoive pour que son marché se détourne d’elle, et qu’elle soit obligée de se reprendre.

Et le risque qu’il y ait coordination des politiques de l’oligopole ? Je me souviens qu’un homme politique invité du Club économie avait observé que la grande distribution avait procédé à une augmentation collective de ses prix. Alors ont émergé des discounters. Exemple de « destruction créatrice » ? La pression de l’innovation force le monopole à ne pas s’endormir disait Schumpeter.

Compléments :

RSA

Une amie m’envoie le texte suivant :

Avec le revenu de solidarité active (RSA), la France va construire une nouvelle usine à gaz. Ce substitut au RMI (revenu minimum d’insertion) coûtera plus cher, avec des effets limités sur l’incitation au travail, la création d’emplois et surtout des effets pervers sur les disparités entre salariés ! C’est sans doute le plus grave : une personne travaillant à 60 %, en contrat de RSA, peut disposer de ressources équivalentes à celles dont dispose un salarié à temps plein payé au SMIC, et même supérieures si l’on tient compte des avantages connexes au RMI dont continueront à bénéficier sans limite de temps les bénéficiaires du RMI. Les ouvriers et employés payés juste au-dessus du SMIC (16 % des salariés) vont vivre très mal cette situation au quotidien.

Comme d’habitude, je pourrais voir dans le RSA un exemple de notre incapacité à la mise en œuvre du changement. Nous théoriciens idiots. Inconsistance ? Ce n’est pas l’interprétation que je retiens.

Je rencontre des SDF tous les jours, et je suis désolé de leur état. Beaucoup de gens me disent qu’ils ont eu des moments difficiles dans leur vie et qu’ils s’en sont tirés. Que les SDF sont coupables de leur sort. Je ne suis pas convaincu. Je suis trop influencé par ce que j’ai lu de l’Angleterre du 18ème et du 19ème siècle. Elle aussi cherchait tous les moyens de rentabiliser ses pauvres (Workhouses – a mill to grind rogues honest, and idle men industrious), y compris à la maternelle. Leurs conditions de vie étaient abjectes.

Il est étrange que nous ne nous intéressions qu’aux hommes pour leur capacité de production. Mais être capable de fabriquer des bombes, de perdre son temps en réunion, ou de ficeler des bulles spéculatives, est ce que cela fait de nous des élus ? L’homme, même SDF, n’est-t-il pas infiniment plus complexe, et admirable, que toutes les machines que nous avons créées ?

Je vois dans cette mesure la manifestation de la solidarité (bien maigre) que nous devons à des êtres respectables que nos règles imparfaites éjectent du jeu.

Tout ce que produit l’Etat français est complexe et mal fichu. Est-ce pour autant qu’il ne doit rien faire ? D’ailleurs, n’est-il pas temps que nous arrêtions d’être des spectateurs critiques, et impuissants, et que nous réparions ce qui a besoin d’être réparé ?

Compléments :

  • GODET, Michel, Non au RSA et à ses effets pervers, Le Monde.fr, 25 septembre 2008.
  • PORTER, Roy, English Society in the 18th Century, Penguin books, 1991. (La citation est de Jeremy Bentham.)