Intelligence artificielle et polytechnicien

Le dirigeant d’un institut de recherche me disait que l’intelligence artificielle sonnait le glas du polytechnicien. En effet, le polytechnicien a été la machine à calcul de l’Etat technocratique. C’est la fonction de l’IA (et de l’ordinateur).

Esprit brillant jouant de la provocation ? Qui sait ? Et les tables de logarithmes de Bouvart (polytechnicien) et Ratinet ? En ces temps, l’ingénieur était bien une machine à calcul…

Cela m’a rappelé une observation d’une autre personne, seule non polytechnicien de 3 générations de polytechniciens (et même de quatre, si l’on prend en compte ses neveux) : il voyait polytechnique comme une usine dont la production ne trouverait plus de marché. 

Résilience : inspirons-nous de polytechnique ?

Le mal de l’entreprise française ? Chacun pour soi. Elle se fait écraser. Le Français se méfie du Français. En ces périodes de crise, cela risque de nous coûter cher. Et si l’on s’inspirait de polytechnique ?

Si vous êtes polytechnicien, vous pouvez contacter n’importe quel polytechnicien. Et ce même si vous sortez de l’école, et que lui dirige la plus grosse entreprise du CAC 40. Il vous tutoiera et vous écoutera.

Et les escrocs ? Il y en a, comme partout. Comment résister à la tentation d’utiliser « l’annuaire » pour accélérer la bonne fortune de ses idées, forcément géniales ? Seulement, le système sait s’en garantir. Le patron du CAC 40 va mettre en contact le jeune avec le service de son entreprise qu’il juge compétent. Le dit service enterrera la demande, si elle ne lui convient pas (ce qui est généralement le cas). La morale sera sauve. Le jeune pestera contre les incompétents du service. Le « bien commun » du polytechnicien, c’est la confiance que l’on doit faire à un autre polytechnicien.

(J’ai l’impression que les Allemands ont étendu le système polytechnicien à l’échelle de leur nation.)

Jean Bichelonne

Jean Bichelonne semble avoir été le meilleur des polytechniciens. Il sort major de polytechnique, avec des notes jamais approchées.

Né en 1904, il est mort en 1944, en Allemagne, lors d’une opération chirurgicale. Son histoire est peut-être révélatrice d’un pan de celle de la France, peu connue : la prise du pouvoir par la technocratie. En effet, il est le ministre de la collaboration industrielle. Durant l’entre deux guerres, et ses crises, la France se lamente de son inefficacité. Les polytechniciens (X-Crise) et les inspecteurs des finances, en particulier, en appellent à une gestion technocratique, rationnelle. Cela se fait aux USA, en URSS, en Allemagne. Mais ils ont peu de succès. C’est grâce au gouvernement de Vichy qu’ils prennent la direction du pays. La planification commence. L’enthousiasme collaborationniste en discréditera quelques-uns, mais les autres auront l’avenir pour eux. Tout changement a ses martyrs.

La gloire de Polytechnique

La devise de Polytechnique : Pour la Patrie, les sciences et la Gloire. Le non polytechnicien y verra peut-être un genre de Travail, Famille, Patrie. Il aurait tort…  
Car la devise aurait été donnée, en 1804, par Napoléon (c’est ce que l’on trouve en utilisant le moteur de recherche de Google, mais Serge Delwasse penche pour Lacuée). Je me suis demandé ce qu’elle exprimait pour ses contemporains :
Le CNRTL dit que « patrie » signifiait initialement « Terre des ancêtres, pays natal« . Il précise ensuite : « [Pendant la Révolution, considérée comme une pers., une divinité incarnant les idées nouvelles] Autel, culte de la patrie« . 
Quant à « les Sciences », il est écrit dans le Robert : « (1787) les sciences où le calcul, l’observation ont une grande part : mathématiques, astronomie, physique, chimie, sciences naturelles« .
Ces termes auraient donc été tout neufs ! Le polytechnicien comme homme nouveau, comme missionnaire d’une religion révélée ? 
Finalement : « gloire ». C’est un des termes les plus anciens qui soient. Hannah Arendt fait de la gloire la motivation de l’élite grecque, élite qui préside à l’avenir de la cité. La gloire, c’est marquer l’histoire de son action, c’est le désir de l’immortalité. C’est donc le refus du calcul mesquin. C’est l’anti homo oeconomicus. C’est peut-être un terme ancien, mais on demeure chez les missionnaires. Et, d’ailleurs, l’ancienne école polytechnique ressemble à un couvent. 
Question : reconnaît-on le polytechnicien moderne dans cette définition ? 
(Ces constatations expliquent-elles pourquoi nos grandes écoles sont si laides alors que les universités étrangères sont si belles ? L’étudiant français est un moine missionnaire du vrai savoir, il doit avoir l’humilité du génie ?)

De Louxor à la Concorde, voyage d'Obélisque

Le musée de la marine organise une exposition sur le voyage de l’obélisque de Louxor. Il a fallu 7 ans pour l’amener jusqu’à la place de la Concorde. Sachant que, pendant plusieurs années, il a été amarré au pied du pont de la Concorde, car on ne savait pas où le déposer.
Page de l’exposition
Ce voyage en dit bien plus sur la France de l’époque que sur l’Egypte ancienne. Cet obélisque, c’est nous qui l’avons fait.
Pour commencer, il n’a rien de précieux ou de rare. Les Romains en avaient déjà déplacé un grand nombre. Ils sont à nouveau à la mode au 19ème siècle. Et le sultan Mehmet Ali joue de la rivalité entre Anglais et Français, et de la folie des antiquités égyptiennes, pour leur fourguer quelques vieilleries sans valeur en échange de transferts technologiques. C’était un précurseur du vide grenier.
Le voyage de l’obélisque est une aventure à la Jules Verne. La science, nouvelle, et la détermination de quelques individus, calculant sur leurs pieds, triomphe des crues, des tempêtes et des épidémies. Son héros est un ingénieur de marine, polytechnicien.
Et si l’obélisque s’installe place de la Concorde, c’est parce que Louis-Philippe sait qu’il est un sujet de concorde. La science réconcilie royalistes et révolutionnaires.
Les Anglais ont eu aussi leurs obélisques. Ils n’en ont pas fait tout un plat. Ils s’en sont vite lassés. L’un d’entre eux a d’ailleurs fini à New York.

(Dossier de presse.)

La réforme de la jupe

L’habit de la Polytechnicienne est devenu un uniforme. Elle a échangé la jupe pour le pantalon. Et elle porte le sabre. Notamment. Dans un article étonnamment documenté, le talentueux Serge Delwasse analyse ce changement passé inaperçu.

Après le mariage pour tous, l’uniforme pour tous ? Victoire d’un conservatisme d’arrière garde sous couvert de lutte contre le sexisme ?…

(La revue de Polytechnique a sa page facebook. Peu « aimée » apparemment. Les Polytechniciens seraient-ils imperméables aux réseaux sociaux ?)

Comment changer Polytechnique ?

Hervé Kabla et Serge Delwasse veulent transformer Polytechnique. L’un aimerait que l’on y apprenne un peu mieux à gérer une entreprise, l’autre qu’elle devienne la World Business School, qui propulse ses élèves au sommet du monde. Mais ne faudrait-il pas se demander pourquoi avant de dire comment ? Quelques observations, pour commencer :
  • On me parle d’entreprises où il faut être X-Mines pour avoir un poste de management (y compris DSI !). Le moins que l’on puisse dire, c’est que cela ne semble pas donner aux dîtes entreprises un avantage flagrant. L’Etat juge même prudent de les protéger de la concurrence.
  • Je lis un livre qui affirme que notre élite est persuadée que nos grandes entreprises sont excellentes. Ceux qui les fréquentent de l’intérieur ne sont pas d’accord. Notre élite semble totalement coupée de la réalité.
  • Récemment, je me suis penché sur les grands noms des mathématiques françaises. Tous ou presque avaient été majors de Polytechnique ou de Normale Sup. Hier, les polytechniciens construisaient des ponts et des phares, et inventaient des canons.

La force de Polytechnique est d’avoir été une école d’ingénieurs d’élite. C’est-à-dire de gens capables d’appliquer le meilleur de la science à des problèmes pratiques concrets et nouveaux. Le polytechnicien, comme le normalien d’antan, travaillait de ses mains. Il méritait ses promotions par son labeur. Il est devenu un noble d’ancien régime. Ce ne sont plus ses réalisations qui comptent, mais sa naissance (i.e. son entrée ou sa sortie de Polytechnique, selon son rang de classement).

Polytechnique doit-il devenir MIT ? Pas tout à fait. Car Polytechnique a une autre spécificité : elle n’est pas liée à l’intérêt privé, mais à l’intérêt général. Le privé construit désormais des ponts et des canons. Mais il ne sait qu’exploiter ce qui a été trouvé ailleurs. Or, le monde est face à des problèmes de survie extrêmement complexes. N’auraient-ils pas besoin d’ingénieurs non marchands ?

Le Bac comme rite républicain?

J’entendais, ce matin, Stéphane Rozès dire à France culture qu’il considérait le Bac comme un rite républicain. Il est vrai que non seulement c’est la marque d’un passage d’une phase de la vie dans une autre, mais surtout c’est quelque-chose devant laquelle nous sommes tous égaux. D’ailleurs, sans Bac et sans service militaire, où les Français se retrouveraient-ils ? L’éducation ne deviendrait-elle pas un ghetto, chaque classe sociale ayant ses lieux d’éducation ? Ne deviendrions nous pas une société de classes, justement ?

Il y a quelques temps, je lisais un article dans Les Echos, qui appelait à la fin du Bac. Quand tout le monde a le Bac, à quoi ce diplôme sert-il ? Simple bon sens, comme on le disait à l’ère du Président Sarkozy. D’autant qu’un des signataires du papier était un ingénieur des mines (élite de polytechnique, donc de l’intelligence). Mais la complexité de la société déroute le bon sens, comme le dit la systémique. A moins que ce bon sens n’ait lui-même une intention cachée ?

Avenir de Polytechnique

On s’interroge sur l’avenir de Polytechnique. Il se trouve que j’ai rencontré un directeur d’un département d’une des écoles d’application de Polytechnique. Il résumait ainsi ce qui lui semblait le problème majeur du polytechnicien : la disparition du service militaire. Le polytechnicien n’est plus que cela, un technicien, il ne sait plus ce qu’est un homme, ou un groupe humain. Comment diriger le monde quand on le prend pour une équation ? 

Retrouver l’esprit polytechnicien

On me disait il y a peu qu’il n’y avait plus de solidarité entre polytechniciens. Même au sein des corps les plus prestigieux.

Dans ma jeunesse, cette solidarité me semblait un peu ridicule. Deux polytechniciens qui se rencontraient se tutoyaient, et pensaient immédiatement du bien l’un de l’autre. N’appartenaient-ils pas à une élite que le monde nous enviait ? Lorsqu’un polytechnicien dirigeant avait besoin d’un spécialiste de quelque chose, il appelait un camarade qui avait la dite spécialité. Jamais il n’était question d’argent. On était au dessus de cela. Mais les factures étaient réglées.

Depuis, j’ai changé d’avis. Le réseau des polytechniciens était un réseau de confiance. On y trouvait des gens extrêmement compétents et peu coûteux, en particulier si l’on considère les salaires pratiqués de nos jours. Dans ces conditions, il était rationnel que l’on fasse appel à eux les yeux fermés. Mieux : pas besoin de chercher, d’évaluer… on trouvait la bonne personne tout de suite. Un rêve. Tous ceux qui ont cherché un artisan savent de quoi je parle.
Eh bien, il me semble qu’un enjeu important de notre avenir est de reconstruire de tels réseaux.