Fragile entreprise

Je mène depuis deux ans une étude sur la nature de l’entreprise. Ce qui en ressort est inattendu, pour moi, mais semble évident à mes interlocuteurs.

Ce qui caractérise l’entreprise française, c’est qu’elle est ultra fragile. Son dirigeant est seul, mal entouré (faute de moyens), et pas formé pour diriger une entreprise. Et ce que l’on parle de PME ou de start up. De ce fait, la cause de faillite n’est pas tel ou tel « changement de rupture », mais le « temps de réaction » du dirigeant à un incident mineur, qui, faute d’avoir été pris à temps, se transforme en désastre.

Le problème de l’économie française est donc une question de résilience de ses entreprises.

Il y a un moyen simple d’améliorer notablement cette résilience, à coût nul et immédiatement. Il suffit d’associer des dirigeants entre eux. Soit des dirigeants en activité, qui vont résoudre ensemble leurs difficultés. Soit un dirigeant en activité et un conseil de dirigeants expérimentés en retraite.

Qu'est-ce qu'une équipe ?

Equipe condition de transformation de la PME, subodore le billet précédent. Mais que signifie « équipe ». Si je dis à un dirigeant qu’il ne se développe pas, faute d’équipe, il me dira que je me trompe : il en a une. Comment mieux définir « équipe » ? Il me semble qu’il faut le faire en disant ce qu’on doit attendre d’elle, non comment la constituer, ou en essayant de la décrire.

Quand j’analyse ce témoignage de dirigeant, je fais l’hypothèse suivante :

Ce qui caractérise cette histoire est l’opportunisme. C’est surprenant, car l’entreprise a une identité extrêmement forte, un cap, un métier. Mais, son histoire n’est faite que d’événements inattendus. Dans certains cas, ce pouvait même être des revers (par exemple, lorsqu’on ne lui livre pas ses locaux de production à temps).

À chaque fois que cela arrive, le dirigeant se tourne vers son entreprise et dit : on y va ? Si oui, comment fait-on ? Probablement, tant qu’il n’est pas satisfait par la réponse il poursuit la discussion, et, de là, sort un plan d’action qui « marche sans lui » ou avec un minimum de supervision.

Et si c’était cela avoir une équipe ?

L'équipe, secret de la croissance ?

La question « à 100md€ » est : comment se fait-il que la PME française ne grandisse pas ? La législation française ? La mentalité « petit chef » du dirigeant ? Faux. La réponse pourrait bien être : « l’équipe ».

La législation est compliquée, certes, mais c’est justement pour cela qu’il vaut mieux être gros que petit, puisqu’alors on peut payer des employés qui vont s’en occuper. Et, contrairement à ce que l’on entend, le patron de PME est tout à fait prêt à déléguer ses pouvoirs. Seulement, il le fait à des individus, et non à un groupe. Comme on dit pour le football : « il a des joueurs mes pas d’équipe ».

J’ai posé cette question à un dirigeant (qui a franchi la taille critique) :

Le management est un art difficile pour le chef d’entreprise, formé aux technologies, des fois au commerce, mais rarement au management. Il est seul et partout à la fois ce qui le rend des fois pas très lisible pour son équipe, qui elle-même tend à maintenir une distance. Savoir déléguer, transmettre la bonne information clairement pour qu’elle soit transmise comme elle se doit, suivre…

Je lui ai aussi demandé si les acquisitions ne pouvaient pas jouer un rôle de déclencheur de ce mécanisme vertueux :

Les acquisitions sont effectivement une belle expérience de management car il y a l’intégration dans l’équipe et l’esprit existant, tout en apportant des nouveautés dans l’entreprise existante, puisque s’il y a acquisition, c’est qu’il y a du bon dans l’entreprise acquise qu’il faut intégrer dans la société et l’équipe.

Cédants et repreneurs d'affaires (CRA)

Découverte du CRA qui non seulement met en relation repreneurs et cédants d’entreprises, mais forme les premiers. (https://www.cra.asso.fr/le-cra/)

Il y a des années, j’ai rencontré un gros contingent de cadres de haut niveau qui souhaitaient reprendre une entreprise. J’avais eu l’impression qu’ils s’y prenaient vraiment mal. Ils cherchaient un salaire, selon moi. Or, reprendre une entreprise est compliqué : son patron est irremplaçable, la PME est sous une pression inimaginable. Un rien peut la faire couler. Il ne faut donc pas chercher à le remplacer, mais à réinventer l’entreprise, pour soi. Et démarrer en trombe. « Hit the ground running » disent les Anglo-saxons. Tout le succès est là.

Le CRA semble exactement ce qu’il faut au cadre qui cherche à retrouver un sens à sa vie en acquérant une entreprise : il révèle les réalités de l’opération, il lui explique ce dont il a besoin, et comment avoir accès aux multiples aides dont il peut profiter (très généreuses, mais très complexes à obtenir – technocratie oblige), et, surtout, il lui donne un réseau de « pairs », avec lesquels il va pouvoir résoudre les problèmes qu’il rencontre, avant, pendant et après l’acquisition. Car, ce qui caractérise le dirigeant de PME est d’être seul contre tous…

Le changement de la PME française

L’attitude du monde politique et des services publics a changé. Hier, il n’y en avait que pour la culture, l’écologie et les start up. La PME, c’était la pollution et le grand capital, tout juste bon à payer de plus en plus d’impôts. Aujourd’hui, on comprend que la PME est la solution à l’intégration des minorités, à la reconstitution de la classe moyenne, au regonflement des finances de l’Etat, au retour des services publics dans les déserts provinciaux. Il faut qu’elle devienne forte et moderne. Et il y a beaucoup de moyens pour l’aider. (On aurait même demandé à l’inspection du travail de ne plus la harceler, m’a-t-on dit.) Mais rien ne se passe.

Peut-on changer aussi facilement ? Cela fait des décennies que seul le damné de la terre est entrepreneur. L’élite de la nation est fonctionnaire. Un observateur de la PME m’expliquait que le quotidien du patron de PME c’est la « frustration ». Il souffre d’un « sentiment d’abandon ».

Chat échaudé craint l’eau froide ?

Le blues du patron

Un chef d’entreprise m’a dit que j’étais la seule personne à avoir été gentil avec lui !

De quoi s’agissait-il ? Je lui ai expliqué, catégoriquement, que son entreprise ne valait rien. En effet, avec n’importe qui d’autre à sa tête (moi en particulier), elle était en faillite en six mois, ou moins.

Qu’un patron prenne cela pour un compliment montre à quel extrémité il en est arrivé…

Transformer la PME en start up

Faire de la PME française une start up ? Mon Graal.

L’idée est moins stupide qu’il n’y paraît. Elle correspond même à un consensus. La PME française est moins performantes que ses concurrentes étrangères, dit-on. Donc il y a un potentiel caché.

Et maintenant, voilà où j’en suis de mon enquête…

Copiez l’entreprise allemande, ou américaine, elles réussissent ! Erreur ! Comme le disait Alfred Sloan, l’homme qui a transformé General Motors, et le capitalisme américain : « ce qui est bon pour l’Amérique est bon pour General Motors ». Ce qui fait la force de l’entreprise allemande ou américaine est qu’elle est allemande ou américaine. Ce qui fait la faiblesse de l’entreprise française, est qu’elle n’est pas française : elle exploite mal ses atouts.

La force de l’entreprise française est exactement ce qu’on lui reproche. Dans un monde où tout est pensé, optimisé, normé, pesé, calculé, facturé, donc totalement rigide, elle est exceptionnellement réactive et inventive. Elle passe là où plus personne ne passe. Seulement, elle n’en est pas consciente. Elle s’en excuse même. En vous accordant un rabais.

Que le chef d’entreprise explique pourquoi son entreprise est telle qu’elle est, et que ce soit écrit noir sur blanc, et l’on tient le diamant brut qu’il faut tailler.

Dans la tête du patron de PME

Un ami, dont la femme est chinoise, me disait que le Chinois est un homme d’affaires. Et si l’économie n’était pas une question d’équations, mais de culture ?

Plus j’étudie l’Allemagne, plus je me perds en conjectures. La PME allemande semble parfaitement optimisée. Le propre de l’entreprise allemande c’est « la perfection dans la banalité », lisais-je. Mais ce n’est pas le résultat d’une volonté individuelle. C’est comme si toute la communauté et toutes les générations se liguaient pour faire réussir les entreprises du pays. C’est comme si l’Allemagne avait décidé que l’économie était la règle du jeu mondial, et qu’il fallait optimiser rationnellement le pays pour faire les choses aussi bien que possible.

Mais je comprends encore moins le patron français. Si on le compare aux patrons américains et allemands, ce qui frappe est qu’il ne se donne pas les moyens de réussir. Il vit d’expédients. Il est exploité, mais c’est aussi un exploiteur. Simultanément, sa tête semble embarrassée de préjugés surprenants, difficiles à prévoir, plus ou moins moraux, chrétiens, anti capitalistes… qui lui font prendre des décisions inattendues et erronées, qui, d’ailleurs, donnent des conséquences contraires à ses principes…

Ailleurs, on crée une entreprise parce qu’elle nous donne, une fois en bonne marche, les moyens de faire ce qui est notre réel objectif : assouvir nos intérêts personnels ou satisfaire nos devoirs de citoyens ? En France, on mélange tout, du coup on ne fait rien de bien ?

A suivre.