Gauche brahmane

Thomas Piketty, hier, parlait de « gauche brahmane », gauche intellectuelle, très riche, et qui a oublié le peuple dans son programme. Cela m’a rappelé l’époque de la bulle Internet : il a fallu attendre qu’elle éclate pour que l’on puisse dire que c’était une bulle. 

Nous vivons au temps de ce que l’on appelle, dans le monde des affaires américain, les « modes de management ». Des idées apparaissent de temps à autres, qui s’imposent à la société, et qu’il est interdit de discuter. Ce sont des sortes de révélations, au sens biblique du terme. 

Qu’est-ce qui les explique ? Nous avons besoin de croire au père Noël ? « The trend is our friend », disent les Anglo-saxons : elles sont attisées par des intérêts ?… Ou, tout simplement, lorsque l’humanité est protégée des réalités, elle invente des fantasmagories ? 

Le virus sera-t-il fatal à la mode ?

La chute de l'ascenseur social

Thomas Piketty s’intéresse aux inégalités sociales en France. (Une étude de son ouvrage, par la Vie des idées.)

Sa thèse. Effet pervers de la massification de l’enseignement. Elle s’est faite à investissement constant (!). La « méritocratie », le moteur du changement social, est devenue la justification des privilèges. En effet, le diplôme détermine désormais la position sociale. Et, du fait de l’effondrement du système éducatif, il n’est accessible qu’aux enfants de diplômés. Ce qui expliquerait beaucoup de choses :

« Les partis de gauche, traditionnellement porteurs d’une ambition égalitaire, auraient progressivement privilégié les intérêts des gagnants de la compétition scolaire, provoquant le basculement électoral à droite ou l’abstention des « travailleurs ». La place prise, au sein des partis de gauche, par les gagnants de la compétition scolaire, serait au cœur de ce basculement« 

Piketty président ?

Thomas Piketty semble avoir ce qui manque à nos politiques : un programme, et une façon simple de le présenter. La crise ? Une erreur européenne. La rigueur à contre courant. Elle a fait que l’Europe s’est effondrée économiquement. Résultat : dislocation sociale, chômage et extrémismes. Comment mettre en œuvre un changement de cap ? Italie, Espagne et France pèsent 50% de l’économie européenne, contre 25% à l’Allemagne, champion de la rigueur… La politique du gouvernement ? Pas de politique du tout. Au mieux du bricolage. Et encore, contre-productif, comme le CICE, qui aurait coûté 20md pour rien. (Thomas Picketty était l’invité de France Culture, ce matin.)
Aujourd’hui, il n’y a que le FN qui ait un discours clair, qui sous entend un passage à l’acte. Et si nos partis politiques traditionnels comprenaient que c’est ce qui est attendu d’eux ? Qu’ils ne peuvent plus faire passer des mots pour des actes ? 

Vivons-nous une lutte des classes ?

Affrontement entre peuple et héritiers ? 99% contre 1 % ? N’est-ce pas ce que dit Thomas Piketty ? Ou une façon d’interpréter le billet que je lui consacre ?

Pas sûr. Nous sommes dans une période d’incertitude. Défendre ce que l’on a va de soi. Exemple ? Nouveau collègue. Allez-vous l’aider ? En ces périodes de licenciement massif, n’est-ce pas dangereux ? Et si c’était un concurrent ? Et est-ce prudent de le faire ? Imaginez que votre aide se retourne contre votre intention, ne pourriez-vous pas avoir des ennuis ?

Celui qui est en place n’aide plus celui qui en a besoin. Ce dernier échoue donc, souvent. Or, celui qui est en place ne peut pas faire grand chose avec ses simples forces. Espérer que la chance, et sa discrétion, lui évitent d’être victime de la prochaine restructuration ? Sur-place, au mieux ? Car, nous avons tous besoin d’aide. Et l’aide se construit, en échange de l’aide que nous donnons.

Bref. L’incertitude crée la prudence, et la prudence favorise celui dont la position sociale est dominante. L’héritier. Il profite de la situation. Il fait ce qu’il peut pour l’entretenir. Mais il n’est pas certain qu’il soit à son origine. Si la confiance revient, il perd son avantage. Or, étrangement, les périodes d’incertitude peuvent susciter l’entraide.

Le Capital au XXIème siècle : malheur au vaincu ?

Le Capital au XXIème siècle. The Economist lit le livre de Thomas Piketty, chapitre par chapitre (le premier est ici). Ce qu’il dit ? Plus de croissance. Le jeu des « rentiers » qui dominent la société est d’amplifier le phénomène. D’où la « dépression séculaire » dont parlent tant les économistes. Conséquence pratique, pour vous et moi ? Lorsque l’on est au fond du trou, on a peu de chances d’en sortir. (D’où les enjeux des réformes en cours en France : les perdants, individus ou entreprises, ne sont pas prêts de revoir le jour.) Que faire, me suis-je demandé ? 

Ne pas compter sur l’aide de la société. C’est à nous de nous débrouiller. C’est le message de ce blog. Mais il a, malheureusement, un revers. C’est un encouragement pour ceux qui ont un rien de le défendre, et de bloquer ce qui paraît menaçant. Donc les transformations sociales qui, à long terme, pourraient leur être favorables. Car il y a ici un paradoxe. La part des richesses possédées par le 1% des Américains les plus riches est passée de 10 à 25% en quelques années. Ce qui signifie que, dans un monde en stagnation, celle appartenant aux 99 autres % s’est réduite de 90 à 75% (perte de 17%). Les 99% auraient donc tout à gagner à s’unir. Mais ils voient leur intérêt à court terme. Il est de ne pas perdre ce qui leur reste. Et le phénomène de s’amplifier.

Les précédents ne sont pas rassurants. Si les « rentiers » ont disparu, après guerre, c’est parce que la crise (la guerre ?) les avait « euthanasiés« . Allons-nous en revenir aux années 30 ? Solution plus pacifique ? MM.Krugman et Summers estiment que seules les crises spéculatives peuvent donner des couleurs à l’économie. Joie ? Surtout, les effets de cette panne deviennent irréversibles. Car non seulement il y a création de pauvreté, mais il y a destruction de ce qui permettait à l’individu d’être fort et utile à la société. De l’éducation en particulier. Mais aussi des infrastructures de transport, du logement, des systèmes de santé…

Échec et mat ? La France et l’Allemagne ont mis un terme à 150 ans de violence. Tous les précédents ne sont pas noirs. L’espoir est faible (et il a fallu une guerre pour les amener à la raison). Mais il fait vivre.

(Dans le même ordre d’idées : Slowdown puts 1bn middle class at risk dit The Financial Times.)