François Châtelet

J’ai lu, il y a longtemps, un livre de François Châtelet portant sur Platon. Il y était dit, si j’ai bien compris, que la France technocratique des années 60 en était la descendante. Il en semblait très satisfait. J’ai été, donc, surpris de découvrir qu’il avait été un soixante-huitard enthousiaste et qu’il avait créé l’unité de philosophie de la nouvelle université de Vincennes. J’ai aussi appris que, avec ses amis révolutionnaires, il avait été un étudiant modèle, très admiratif de ses professeurs et gros bachoteur.

Qu’en déduire ? Que, comme les Surréalistes, il s’est trompé sur 68 ? Que c’était un théoricien, qui ne comprenait rien à la vie ? Qu’il obéissait, comme beaucoup d’entre-nous, à des logiques contradictoires ? Que les émissions de radio ne permettent pas de se faire une très solide opinion sur une personne ?…

André Comte-Sponville

André Comte-Sponville semble avoir pris le contre-pied de la « pensée 68 ». Il a procédé comme Montaigne : il s’est demandé comment vivre une existence d’honnête homme, et il a bâti ses réflexions sur ses constats et convictions. Et il les a alimentées des travaux des philosophes qui lui semblaient les plus utiles. Ils étaient, généralement, les plus anciens. Il en a déduit « sa » philosophie. (Au passage, il observe qu’il y a une forme de philosophie française, très littéraire, celle de Pascal, Descartes et Montaigne.)

Son succès d’auteur vient, d’après lui, de ce que la génération 68 s’est trouvée face à la question qu’il avait dû résoudre : les idéaux de 68 sont bien beaux, mais il ne sont pas très utiles pour élever des enfants.

Il fait, d’ailleurs, une bonne publicité à son oeuvre : il semble content de son sort et de son histoire. Rendre le pratiquant heureux : la vocation même de la philosophie ? Alors, imitons-le, tous philosophes, tous humanistes ? La véritable « French philosophy » ?

Savoir et sagesse

Faut-il être savant pour être sage ? sujet de dissertation, selon une émission de France culture.

Que répondre ? Que signifie savant, que signifie sage ? Les (certains) philosophes grecs pensaient que la sagesse était la connaissance du bien, et que l’on y parvenait par l’apprentissage de la philosophie – connaissance. Définition quelque peu circulaire. J’ai des doutes concernant la notion de « bien ». Il me semble qu’il est plus facile de dire ce qui ne l’est pas. Et qu’alors on constate que, souvent, la connaissance rend fou. Sages, les simples d’esprit ? Ou du moins condition nécessaire ? (Il semble d’ailleurs que certains philosophes aient égalé sagesse et bonheur.)

En revanche, dans un monde façonné par la connaissance, il est possible que le « simple d’esprit » ne puisse qu’être écrasé, et n’avoir que peu de chances d’éviter à l’humanité une crise de folie. (Ce qui pourrait être une définition de la sagesse ?) Ou même, en imaginant qu’il ait le destin de Jeanne d’Arc, faute de tout comprendre, ne serait-il pas en danger de lui faire faire quelque bêtise ?

Dans ces conditions, doit-il tenter de « transcender » la connaissance, à l’image des musiciens qui doivent dominer leur instrument et des années de lavage de cerveau ? Ce qui est probablement difficile. Thorstein Veblen parlait de « trained incapacity »… Et si c’était par ses mauvaises notes en dissertation que l’on reconnaissait le sage ?

Humanisme

Ce blog parle de plus en plus d’humanisme. Mais que, diantre, humanisme veut-il dire ?

Une des époques de notre histoire est nommée humanisme. Peut-on en tirer un enseignement ?

Un moyen d’aborder le problème est indirect : qu’est-ce que ce qui lui a succédé révéle-t-il, par différence, de l’humanisme ?

La phase suivante fut matérialiste. Mais à un sens curieux quand on y songe un rien. Epicure fonde son matérialisme sur l’atome. Mais il se fiche de l’atome. Or, soudainement, notre société a cru que le secret du monde s’y trouvait. Plus besoin de s’intéresser à la vie. Comme le dit Aristote, un excès produit en réaction un excès inverse. Ce fut le nihilisme, la croyance en l’idée éthérée. Depuis, nos philosophes vont d’un bord à l’autre. Et nos sociétés aussi. Avec tout ce que cela sous-entend de folies meurtrières.

L’humanisme pourrait donc être le juste milieu entre ces extrêmes. C’est l’attitude de Montaigne. Il se dit qu’au fond ce qu’il juge bien l’est probablement. Ne cherchons pas midi à 14h. Bien sûr, tout n’est pas parfait. Y compris chez soi : nous sommes un tissu de contradictions et de lâchetés. Et c’est peut-être là que se trouve tout l’humanisme : c’est le courage de regarder en face sa nature et la situation de l’humanité et de s’atteler à leur évolution avec les moyens du bord et la conviction que c’est le fonds qui manque le moins.

D’ailleurs, Montaigne vivait à une époque où se manifestait un des traits les plus marquants de notre culture nationale : la guerre fratricide. Pour autant, il est resté ferme dans ses convictions et a mené une existence de citoyen tout à fait honorable.

Une leçon ?

Jacques Bouveresse

Si j’ai bien compris, Jacques Bouveresse a cherché à apporter un peu de rigueur scientifique (d’honnêteté intellectuelle ?) à la philosophie. Et elle en manque beaucoup en France, où elle tend à l’envolée littéraire. Pour cela, il s’est appuyé sur des travaux qui semblent particulièrement autrichiens (Wittgenstein, Müsil, un certain Kraus et quelques autres dont Karl Popper).

Ce qui lui a valu d’enseigner au Collège de France, mais, probablement pas à des philosophes patentés. Changement raté ?

Avec philosophie

Je suis venu tard à la philosophie. Je constate qu’elle présente le même danger que les mathématiques. Celui de la démonstration élégante, du jeu de l’esprit tellement satisfait de lui-même qu’il ne comprend pas que ce n’est qu’un jeu.

La philosophie trouve de mauvaises réponses à de bonnes questions, qu’elle a le mérite de poser. Cela tient, probablement, à ce qu’Edgar Morin nomme « pensée simplifiante ». La philosophie nie la complexité du monde, et croit qu’elle peut le modéliser.

Comme le Socrate de Platon, et les mathématiques, elle a besoin de fonction à optimiser. Or, il ne semble pas que la vie ce soit cela. La vie n’est pas optimum, mais successions d’équilibres, que l’on ne trouve qu’au hasard.

Mal de la raison

Une nouvelle fois, j’avais tort. Je n’avais pas compris les subtilités de Platon. Dans Gorgias, il ferait une distinction entre la bonne et la mauvaise rhétorique. La première serait au service d’un savoir.

Exemple type, donné par Platon : le médecin. Le médecin sait mieux que nous, donc il n’a pas à se préoccuper de notre volonté. Idem pour le philosophe, qui possède la science du bien.

Première observation. Mais qu’est-ce que le bien ? Pour le médecin, c’est la durée de vie. Il l’allonge quoi qu’il en coûte. Il ne comprend pas ce qui n’est pas quantifiable. Pour lui la complexité n’existe pas. Il en est de même pour le philosophe, seulement, il n’a même pas une durée de vie à optimiser. Alors le bien est ce qu’il en a en tête à un instant donné.

Seconde observation. Ce phénomène ne s’est-il pas produit récemment ? Il y a, à nouveau, un indicateur à optimiser : la température du globe. Il y a « urgence », ce qui signifie que la démocratie est suspendue. Pour nous convaincre qu’il faut faire ce que l’on nous dit, on invoque des « experts », les médecins du climat. Et la rhétorique de l’influence est mise au service de cette cause, à la manière de Gramsci, qui pensait qu’il fallait raconter au peuple ce qu’il avait envie d’entendre, puisqu’il ne pouvait pas savoir ce qui était bien pour lui.

Pathologie de l’intellectuel ?

Ainsi parlait Nietzsche ?

Le gai savoir serait-il « antichiant » ?

La philosophie depuis Platon et la religion chrétienne auraient retiré à l’homme sa joie de vivre et sa créativité. Au coeur du mal, la « vérité » (ce que Platon entend par là ?), la justification de la morale. Il n’y a pas de vérité, pas de morale. L’homme doit recréer son être, retrouver sa « volonté de puissance », sa puissance créatrice, en cherchant des mythes fondateurs bénéfiques. L’éternel retour pourrait être un tel mythe. En effet, chercher la liberté ce coup-ci signifie qu’on la cherchera toujours – avec une chance de la trouver.

Mon interprétation d’une émission, peut-être ni très bien entendue, ni très bien comprise.

Cela prend à contre-pied mes autres interprétations de Nietzsche. En effet, ses théories correspondent à celles qui étaient alors à la mode en Allemagne. Avec le même matériau on peut déboucher sur un humanisme ou sur le nihilisme et le totalitarisme. La « volonté de puissance » pourrait même être « l’élan vital » de Bergson.

(L’oeuvre de Nietzsche se terminerait sur « amor fati », ce qui semble signifier qu’il cherchait à comprendre la beauté de la vie, non à lui appliquer quelque grand dessin. Le « surhomme » serait plus un saint homme qu’un Napoléon ?)

Pensée captive

L’engagement chez les philosophes. Une émission de France culture.

Apparemment, la figure même du philosophe engagé, c’est Sartre. Et, le moins que l’on puisse dire, est qu’il fut ridicule. Mais le ridicule ne tue pas. Au contraire c’est, bien souvent, la recette de la célébrité, comme on le voit actuellement. « Plus le mensonge est gros, mieux il passe » aurait dit Goebbels.

Le plus curieux est le nombre de philosophes les plus diplômés qui se sont faits les « idiots utiles » du Stalinisme, et qui ont nié la réalité pendant des décennies. Normale sup n’enseigne pas le sens critique, mais le fait perdre ?

Chestov

On dit que Léon Chestov fut un philosophe important. Mais il n’est pas simple de se faire une idée d’une oeuvre en vingt minutes.

Apparemment il partageait le pari de Pascal. Ce qui fait notre vie est risible, même pas absurde. On découvre l’essentiel quand on a renoncé à toutes les illusions. Et tout est illusion, idolâtrie ?

Voilà le type de philosophie à laquelle on aboutit lorsque l’on reste dans sa chambre ?