Story telling

Serait-ce la façon de raconter les histoires qui fait les héros ? 

Prenons le cas de Miss Marple. Elle représente tout ce dont on a horreur. C’est la vieille fille qui ne vit que par l’espionnage de ses contemporains, de jour et de nuit. Sa seule distraction est de s’occuper de la vie des autres. Sa maison et son jardin, d’ailleurs, sont situés à un point névralgique de son village. Rien n’échappe à sa vigilance. Tout ce que l’on hait dans la vie provinciale. 

Eh bien, c’est grâce à ses capacités d’observation, et parce qu’elle est « en veille » permanente, qu’elle dénoue les crimes, sauve la veuve et l’orphelin, et ridiculise la police. Police qui, lorsqu’elle est intelligente, ce qui est rare, reconnaît sa médiocrité, et vient lui demander son aide. 

D’ailleurs, dans ses enquêtes, tout est une question de la façon dont on raconte les histoires. Miss Marple trouve la bonne, celle qui explique réellement ce qui s’est passé. Une leçon ?

La phénoménologie et le phénoménologue

Miss Marple a terrassé Husserl, et ses épigones. Je ne suis pas loin de le penser. 

Les phénoménologues disent que la phénoménologie est la recherche de la vérité. Celle-ci est entravée par des idées reçues. Par conséquent, la première étape du travail phénoménologique consiste à chercher à douter de tout. 

Je soupçonne que l’erreur des phénoménologues a été de croire que, d’une part, avant eux tout le monde se trompait, et, d’autre part, qu’ils avaient inventé LA façon de trouver LA vérité. En fait, chaque philosophe a sa façon, et sa vérité. 

Et Miss Marple ? Pour elle, la vérité est une construction permanente, un travail continu de l’esprit. 

On ne parle jamais que de soi ? Les philosophes ont peut-être eu une utilité : ils nous ont révélé que, poussé trop loin, le travail de la raison rend totalitaire ? La philosophie est une pathologie ? 

Mondes parallèles

Le monde des animaux n’a rien à voir avec le nôtre. C’est évident lorsque l’on étudie leurs organes de perception. C’est ce que je comprends d’une émission de BBC 4. 

C’est un peu comme dans la théorie d’Einstein, de la masse qui courbe l’espace. Chaque espèce aurait son propre espace-temps. 

Je me suis toujours demandé s’il n’en était pas de même pour les individus. 

Déjà, les visions de la réalité qu’ont les groupes humains n’ont rien à voir les unes avec les autres. Par exemple certains « primitifs » estiment que l’animal descend de l’homme. Ce qui rend leur comportement beaucoup plus « durable » que le nôtre. 

C’est aussi vrai pour moi. Au fond, ma vision du monde est basée sur le principe que je suis un nul. Cela a de curieuses conséquences. 

  • Lorsque j’ai commencé ma vie professionnelle, je m’occupais d’algorithmes. J’étais persuadé que la science était quelque-chose qui dépassait mon intellect. Si bien que j’allais chercher ce qui avait été écrit sur le sujet que je traitais. Du coup, je trouvais des algorithmes très efficaces, vite. Par contraste, mes collègues semblent avoir pensé que leurs diplômes démontraient qu’ils étaient exceptionnellement intelligents. Donc ils laissaient libre cours à leur imagination. Ce qui était catastrophique. Paradoxalement, j’ai vite compris que je devais être prudent : mon efficacité menaçait de laisser croire que j’étais meilleur en mathématiques que mes collègues, ce qui aurait été leur faire perdre la face, puisque, en ces temps, les mathématiques équivalaient au QI. 
  • Quand je suis arrivé à la direction de la stratégie de cette entreprise, j’ai pensé qu’il fallait que j’écoute le marché. Mes collègues pensaient qu’ils devaient s’écouter eux mêmes. Big bang.
  • Il y a vingt ans, lorsque je me suis intéressé sérieusement au changement, j’ai pensé, implicitement, qu’il avait des « lois », comme en physique. Petit à petit, j’ai découvert que j’étais le seul à le croire. Aujourd’hui, le changement est perçu comme un interrupteur : « le changement c’est maintenant ». Les Chinois, Aristote ou Hegel proposent des théories du changement extrêmement puissantes. Mais, d’une part, elles n’ont pas été perçues comme telles, et, d’autre part, eux-mêmes les prenaient pour des absolus et non comme des hypothèses, ou comme une contribution à une réalité plus large (comme la physique classique vis-à-vis de la physique d’une manière générale). En quelque sorte, ils disaient « le changement c’est cela ». 
Je me demande si nous ne ressemblons pas à ces gladiateurs romains : chacun avait des armes différentes. Chacun d’entre-nous voit le monde à sa façon. Relativité générale ? 

Sherlock Holmes

J’écoute Sherlock Holmes. BBC4 extra a toute une collection d’épisodes de ses aventures, dont certains ont été enregistrés après guerre. 

Je n’ai jamais goûté les romans de Conan Doyle, que je trouve mal écrits, mais j’aime bien ces nouvelles, car elles ne parlent que de ce qui importe : l’énigme. 

En me renseignant sur lui, d’ailleurs, j’ai découvert qu’il s’était inspiré d’une personne réelle. (Et que son nom de famille était « Doyle ».)

Ce genre d’histoire est un exercice de phénoménologie. L’intelligence collective donne une première interprétation d’un ensemble de faits. L’enquêteur discerne ses « biais de jugement », nos paresses intellectuelles coupables, et, de proche en proche, reconstitue une « autre » réalité. 

Un exercice à enseigner aux enfants ? 

J'ai toujours tort

V. Jankélévitch dit qu’il arrive des moments où nous comprenons, soudainement, ce que nous disions depuis des années. 

C’est peut-être ce qui m’arrive avec ma devise « j’ai toujours tort ». 

D’une certaine façon, elle est fausse. Si l’on regarde ce blog, on verra qu’il constatait que le monde marchait sur la tête. Et, il est effectivement tombé. 

Mais là où j’ai toujours tort, c’est lorsque je passe du blog à l’action. Mes premières idées me font immanquablement rencontrer un mur. Ce n’est qu’après ce que les entrepreneurs appellent des « pivotements » que je finis par toucher juste. C’est très, très, douloureux. D’autant que le mécanisme est inconscient et, donc, qu’il est logique d’avoir mauvaise conscience lorsque l’on se sent en paix avec soi-même. Et si j’étais en train de rater quelque-chose ? Paradoxalement, une fois que l’objectif est en vue, je découvre que l’idée originale était correcte. Mais, elle décrivait le changement a posteriori. A défaut d’avoir été utile à l’action, elle a servi à me motiver, pendant l’action. 

D’où l’explication de : « j’ai toujours tort ». C’est le doute cartésien, ou celui de la phénoménologie. Pour réfléchir correctement, il faut tout casser. La certitude, la science, la morale… sont à la fois la pire et la meilleure des choses. 

La phénoménologie de Miss Marple

Miss Marple, plus forte que Husserl ? 

Ce que raconte Agatha Christie, c’est que nous inventons, collectivement, une réalité. Et qu’il existe des mécanismes extraordinairement puissants pour nous empêcher d’émettre un doute sur elle. Des mécanismes qui tiennent à la fois à la nécessité pour la société d’éviter le trouble à l’ordre public, mais aussi à nos petites faiblesses, à nos petits ridicules. C’est ainsi que l’on admire le dévouement de ce jeune homme admirable, pour sa femme, qui a des moments d’absence, qui la terrorisent. 

Mais, derrière cette vérité d’apparence, il y a une autre vérité, plus vraie. Comme chez Descartes, c’est la raison, la rigueur intellectuelle, qui la révèle. En effet, il y a des accrocs dans le récit que raconte la société sur elle-même. Pourquoi le vieux et riche M.X a-t-il dit aussi fort qu’il ne laisserait rien à sa secrétaire ? Et progressivement, tous ces accrocs racontent une autre histoire, elle sans accrocs. Le jeune homme drogue sa femme, pour qu’elle soit soupçonnée des crimes qu’il commet… 

Phénoménologie

Le billet « Phénoménologie » est un des best sellers inattendus de ce blog. (En fait, c’est aussi le cas de la plupart de mes tentatives de décryptage d’ouvrages de philosophie.)

La phénoménologie, en elle-même, illustre un phénomène curieux, mais qui semble être une loi de la nature humaine. Elle a été récupérée par ceux qu’elle était supposée dénoncer ! 

Le principe même de la phénoménologie est de dire que notre interprétation des faits est biaisée. Et c’est, en particulier, vrai pour les scientifiques. Ils ne voient que ce qui correspond à leurs préconceptions. Voilà qui est terrible. Et qui devrait nous inquiéter : nous sommes sujets à l’illusion individuelle et collective ! Nous sommes des « aliénés » ! Faire que nous soyons sans cesse sur nos gardes, comme un pygmée dans la jungle, ou comme un alpiniste à main nue, accroché à 500m du sol. Or, si la phénoménologie a été une telle mode, c’est parce qu’elle a permis aux esprits non scientifiques de croire qu’ils l’étaient ! Les autres ont tort, moi j’ai raison, dit le phénoménologue. Je suis le seul à percevoir la vérité ! L’aliénation a la peau dure. 

Suspension

Je me lave les dents. Ma brosse est molle. Décidément, les brosses ne sont pas de bonne qualité. Mais non. Je me suis trompé de brosse. Pourtant elles ne se ressemblent pas du tout !

Et voilà comment fonctionne notre esprit. Il se trompe « énormément ». Comment se fait-il qu’il ait choisi la mauvaise brosse ? Comme se fait-il, qu’ensuite, il rationalise une idée fausse ? Qu’il applique un préjugé (obsolescence programmée) à une observation étonnante ? (Le professeur Cialdini dit que notre cerveau tend à s’économiser, il adopte spontanément une solution qui lui évite de penser.)

Suis-je le seul à avoir toujours tort ? Voilà qui n’est pas rassurant, quand on pense que l’on est dirigé par une élite, qui a une confiance absolue en la supériorité de son intellect. 

Mais voilà aussi ce qui justifie l’intérêt de la « suspension » de Husserl. Spontanément notre raison plaque sur la réalité des préjugés qui la rendent sourde et aveugle. Ce qui provoque des drames. Comment se fait-il qu’il n’y ait pas plus d’accidents ? Elle ne marche bien qu’a posteriori. Nourrie d’informations, elle en fait une synthèse, qui nous permet de décider. La « suspension » correspond à ce procédé : débrancher sa raison, pour pouvoir collecter suffisamment d’informations, pour qu’elle puisse voir l’ensemble du tableau, le « système » derrière les faits disparates. 

Mauvais temps ?

Le temps est une construction, nous dit la phénoménologie. En quoi cela nous concerne-t-il ? 

Dans la vie humaine, le temps n’est pas celui des horloges. La même durée n’est pas perçue de la même façon selon les circonstances. Or, la science nous impose de pus en plus son temps, celui des espaces intersidéraux. Pour la médecine, il n’y a qu’un objectif : rallonger la vie. La fin justifie les moyens. 

Achille a choisi une vie courte et glorieuse. Et si notre vie avait baissé en intensité, et si elle était devenue moins humaine ? 

Le doute est un appel à l'aide

On me reproche, et on reproche à ce blog, de douter autant. Mais cela n’a rien de dépressif. Ce doute est un appel à l’aide. J’ai constaté qu’ensemble aucun problème ne nous résistait. Or, notre société est faite de gens qui s’obstinent dans un individualisme qui les rend aveugles. Pour avoir l’impression d’avoir raison, ils se forcent à ignorer la réalité. Et c’est parce qu’ils l’ignorent qu’elle va leur jouer, et nous jouer, de vilains tours. 

Husserl parlerait « d’intersubjectivité transcendantale » : on n’analyse bien une situation qu’à plusieurs. Et tout commence par la « suspension » de ses préjugés, le doute.  

(Voilà pourquoi une science qui ne doute pas, ce qui est actuellement son cas, n’en est pas une.)