Le respect ou la mort ?

Et si ce que demandait le combattant était, simplement, le respect ?

Dans le billet précédent, j’observe que le blocage du plan Paulson ressemble à une situation de guerre. Et qu’une telle situation est le préliminaire à la constitution de tout groupe humain solide.

Que demande celui qui se bat ? La première idée qui vient en tête est « une situation à sa mesure ». Une place au soleil. Si le peuple américain demande à son élite, du jour au lendemain, de gérer avec compétence l’économie, de ne pas faire passer ses intérêts avant ceux de la nation, de ne pas diviser la société en classes… le plan Paulson n’est pas prêt d’être adopté.

Une expérience personnelle, que j’ai analysée dans au moins deux de mes livres, me rend un optimisme modéré. J’ai fait de l’aviron pendant mes études. Mon équipe n’a commencé à être efficace qu’après une engueulade d’anthologie. Qu’avait provoqué la dite engueulade ? 25 ans après, j’en suis arrivé à la conclusion suivante : au respect. Nous étions sortis de notre autisme et avions découvert que d’autres existaient. Et ils ne pensaient pas comme nous. Or, un huit est extrêmement peu stable. Ce qui fait son efficacité est essentiellement une assiette parfaite. Donc une coordination de tous les rameurs. La force de leurs muscles n’est utile qu’une fois cette assiette assurée.
Mes missions de conduite du changement ont pour conséquence (involontaire) la constitution de groupes, d’équipes. Je soupçonne que le phénomène précédent s’est produit. On a découvert l’utilité de l’autre. D’où l’idée que l’objet d’un conflit, c’est forcer l’autre au respect. Tentative de justification : s’il y a écoute mutuelle, toute décision ne pourra être prise sans l’autre ; donc les chances de léser ses intérêts seront réduites ; à terme, on en arrivera à ma première idée.

Quid de l’hypothèse guerre = destruction de l’autre ? Ce n’est qu’un pis aller : à deux on est plus fort que seul ; donc, s’il y a respect mutuel, vous serez mieux dans un groupe que triomphateur solitaire. Y compris si vous avez pris à l’autre ses biens, ou si vous l’avez réduit en esclavage.

Amérique segmentée II

Révolte des sans-grades.

Un article se penche sur les raisons du blocage du plan Paulson.
Révolte des sans-grades qui ne comprennent pas pourquoi il secourt les banques et des dirigeants incompétents, qui pendant des années ont étalé leur réussite avec insolence. Et pourquoi pas d’aide pour ceux qui ne peuvent pas rembourser leurs prêts ? Encouragement aux comportements irresponsables.

Ces sceptiques sont aussi conscients d’une concentration croissante de richesses aux USA et que les affaires des riches ont très bien marché ces dernières années, alors que les classes moyennes et ouvrières font face à des salaires figés, la délocalisation de l’emploi, l’inflation et un coût élevé d’assurance santé.

Le blocage du plan Paulson serait-il un moyen de se faire entendre par une population qu’on n’entend plus ? Une demande qu’une partie des 700md$ parte combattre l’injustice sociale ?

Compléments :

  • SUNNUCKS, Mike, Sentiment against the rich, Wall Street, CEOs still a major hurdle for bailout, Phoenix Business Journal, 30 septembre 2008.
  • Sur la division des classes aux USA : L’Amérique segmentée, Amérique: intello contre bouseux.
  • Sur la stratégie qui a été suivie par l’économie américaine ces derniers temps : Grande illusion. Serait-cela qui est en cause aujourd’hui ?
  • Une idée qui me vient, en fin. L’Américain profond semble se reconnaître dans le Républicain, alors qu’il paraît réclamer une politique démocrate…

Plan Paulson et techniques de changement

Mettre en œuvre un changement c’est concevoir un exercice d’apprentissage.

C’est terrible comme cette crise (Enthousiasme prématuré) me rappelle mon expérience du changement.
Plus exactement un type bien particulier de changement : celui qui, justement, doit être fait avant qu’une crise ne survienne. Alors qu’un doute subsiste encore sur la nécessité du changement. Si la situation se détériore, unanimité en faveur du changement. Dès qu’elle s’améliore le front explose. Les intérêts personnels se réveillent et paralysent la transformation. Il faut avoir les nerfs bien accrochés. La tentation de laisser crever cette bande d’inconscients est difficile à résister. Premier enseignement : conduire le changement, c’est naviguer au plus près de la crise.

Voici l’erreur que fait tout leader du changement, et probablement aussi celle qu’a commise la classe dirigeante américaine. Concevoir une stratégie demande très longtemps. Beaucoup de réflexion. La lumière se fait. C’est évident. Et vous pensez que l’évidence est pour tous. Pas du tout : chacun doit refaire, en accéléré certes, le chemin que vous avez parcouru.

Or, pour vouloir éviter la fameuse « résistance au changement », nous mâchons le travail de l’organisation, nous voulons qu’elle se trouve devant le fait accompli, sans qu’elle l’ait vu venir. Pas de chance, on a besoin d’elle pour mettre en œuvre les mesures qui résultent du changement. Si elle n’a pas compris leur raison d’être, elle fait n’importe quoi.
Dans le cas américain, la moitié de la chambre des représentants va être élue dans quelques semaines. Elle doit tenir compte des angoisses des électeurs.

Concevoir un changement c’est donc construire une expérience d’apprentissage pour l’organisation. Elle augmente « l’anxiété de survie », elle montre pourquoi le changement est capital pour la société. Elle diminue « l’anxiété d’apprentissage » : le changement ne demande pas de prouesses extraordinaires à l’individu. Il est dans ses cordes.
Quel exercice d’apprentissage alors ?

Ici, il s’agit de faire comprendre au peuple américain, et au reste du monde, que les bons et les mauvais, ça n’existe pas. Nous sommes tous dépendants des uns des autres. Qu’il le veuille ou non, le fermier texan a sa retraite investie en actions. Qu’il le veuille ou non, chacun a participé à la crise, ne serait-ce qu’en s’endettant outre mesure.
Transformer cette idée en un plan opérationnel dépend des caractéristiques uniques d’une culture, d’une organisation, d’une situation.

Compléments :

Enthousiasme prématuré

Que ça marche ou pas, c’est toujours du changement.

Je découvre que le plan Paulson a été repoussé par la chambre des députés américaine. Majoritairement par les républicains. Mes conclusions (De la démocratie en Amérique ) étaient prématurées.

Parmi les explications que j’ai lues : l’électorat est peu enclin à vouloir sauver les escrocs de Wall Street, et le député n’a pas envie de le décevoir.
Justification de la théorie qui veut qu’un grand groupe d’individualistes n’arrive pas à obtenir ce qui lui est nécessaire ? (The logic of collective action.) Globalement les députés ont intérêt à ce que la loi soit acceptée, mais pas à ce que leur nom lui soit attaché ?

Comment s’en sortir ?

  • Classique du changement : par la crise. Plus « l’anxiété de survie » est grande, plus le changement est facile. C’est vrai pour l’entreprise comme pour le monde. L’expérience montre qu’il n’est pas efficace de vouloir trop épargner une organisation : le changement est un apprentissage, et un apprentissage doit être douloureux.
  • Second classique : en abaissant « l’anxiété d’apprentissage ». Le député ne sait pas comment se justifier auprès de son électeur. Le moindre coup de pouce facilitera le changement.

Complément :

De la démocratie en Amérique

Ce blog compare fréquemment les USA et la France. Nous nous ressemblons beaucoup. Pas en termes de démocratie.

  • Qu’est-ce que la démocratie en France ? Un Président qui impose. Une majorité qui le suit, mécaniquement. Une opposition qui s’oppose, systématiquement. Et dont l’originalité se limite à quelques idéaux tellement élevés qu’ils en sont incompréhensibles. En dehors de leaders inamovibles, aucune personnalité ne se dégage. Leur caractéristique ? Leur capacité à se hisser dans l’appareil du parti. La volonté de pouvoir, l’effort surhumain nécessaire pour l’obtenir, n’ont pas permis l’émergence d’une pensée : ils en restent à des idées scolaires. La seule qui pense, qui ait une conviction, est l’administration. D’ailleurs, c’est elle qui écrit les lois. Pas étonnant qu’elles soient aussi mal fichues et difficiles à appliquer. S’il faut trouver un régime proche du nôtre, c’est du côté de la Russie ou de la Chine qu’il faut regarder.
  • Aux USA, de nouvelles personnalités émergent à chaque élection, tous les 4 ans. Le moindre élu a une histoire. S’il a rejoint la politique, c’est généralement tardivement, et parce qu’il avait des convictions grosses comme ça. De quoi, parfois, inspirer un scénariste d’Hollywood. Il décide en conscience. Il peut ne pas aller dans la direction de son parti : une coalition républicaine a failli saborder le plan Paulson. Contrairement à la France d’avant guerre, cette démocratie, où chacun peut tout faire rater, marche. Unité nationale dans les grands moments. Et même en dehors : la majorité actuelle est démocrate. Le président Bush semble-t-il en souffrir ?

Montesquieu (De l’esprit des lois) disait que le principe des démocraties était la vertu. USA exemple de vertu ? Chacun y est poussé par son intérêt, mais, quand il le faut, il sait le mettre de côté. Il sait écouter l’autre, même s’il est opposant. Comprendre sa pensée, faire des compromis (dont le nouveau plan Paulson est un modèle)…

Par contraste le Français en est resté au principe de l’honneur monarchique. Il est enfermé dans ses certitudes. Il n’entend rien. Il émet, mais il ne reçoit pas. Seule une vague de fond peut bousculer son autisme. Et encore, elle doit s’être bruyamment annoncée. La barricade et le pavé demeurent les fondements de notre démocratie.

Compléments :

La logique de McCain

McCain, joueur de poker ?

Qui est John McCain ? Peut-on le déduire de ses actes ? Une technique pour ce faire est le « paradoxe » : chercher l’explication d’un comportement étrange.

Dernier comportement étrange : il stoppe sa campagne. Il est urgent qu’il intervienne dans le plan de sauvetage du ministère des finances. Il part à Washington. On rapporte qu’il serait derrière l’action d’un groupe de républicains qui fait capoter la mesure. Puis il débat avec son adversaire, alors qu’il avait laissé entendre qu’il ne le ferait pas. Dans la discussion il dit approuver le plan (qui n’a pas changé !). Il revient chez lui. Dorénavant il va suivre les événements par téléphone.

Un article avance une théorie : la stratégie de McCain est le « coup ». Si ça marche il a fait avancer sa candidature, sinon, il cherche autre chose. Cette fois-ci ça a raté, il avait l’opinion contre lui.
Sa campagne : il est en retard, il réussit un pari inattendu et risqué, il reprend de l’avance. Aujourd’hui, il a perdu du terrain et il recherche à se refaire.

McCain aurait une seconde arme : l’émotion. Il touche le cœur de l’Américain. Son concurrent est trop théorique. McCain penserait-il qu’il peut dire n’importe quoi, pourvu que ce soit avec émotion ?

Compléments :

  • L’article : MARINUCCI, Carla ; Risky moves could define McCain’s leadership, SFGate.com, 28 septembre 2008.
  • Sarah Palin comme coup de poker : Sarah Palin, la parole est à la Défense.
  • Je vois aussi dans cette analyse le fait qu’une saine démocratie peut ramener l’aventurier dans le rang : Blocage américain, qui explique le blocage du plan Paulson.

Plan Paulson, complément d’enquête

Remettre l’économie sur pied ? Le prix d’une guerre.

Le jeu de ce blog est de commenter des faits mal connus. L’exercice a ses limites. Un complément d’enquête sur Blocage américain.

  • La position des économistes, à qui je fais des procès d’intention (Doutes sur le plan de relance américain), a ses raisons. Le problème à résoudre : éviter que les banques arrêtent de prêter. Ce qui mettrait l’économie à genoux. Mais, pour prêter, elles ont besoin de réserves, de garanties de leurs actifs à risque. Elles en manquent, ou pourraient en manquer en cas de malheur. Les économistes estiment que le plus efficace est d’injecter du cash dans ces réserves : ce qu’une banque prête est plusieurs fois ce qu’elle doit garder en réserve. Effet de levier.
  • Le coût du redressement serait équivalent à celui de la guerre d’Irak. Pas si terrible que ça. Surtout en comparaison avec celui d’une crise de type 1929. C’est la grosseur du trait. Faut-il finasser ?

Dans le débat d’hier soir, on a demandé aux candidats à l’élection américaine quelles économies ils feraient, pour compenser ces dépenses. Ce que j’ai lu de leurs réponses ne m’a pas semblé très percutant. Je me demande s’ils ne sont pas passés à côté du plus évident : une nouvelle guerre.

Blocage américain

Henry Paulson, ministre des finances américain et ancien dirigeant de Goldman Sachs, conduit le changement. Un plan de sauvetage du système bancaire. Il fait face à des difficultés.

Il veut retirer aux institutions financières leurs actifs les plus dangereux. Ils sont dangereux parce qu’on ne sait pas ce qu’ils valent. Je soupçonne qu’il pense que c’est ce qui fait peur au marché. Surtout cela peut amener les banques à la frilosité. Devant couvrir un risque inconnu, elles garderont leur argent plutôt que de le prêter. D’où faillites en série des entreprises les plus fragiles, rétrécissement du marché…

Un « consensus » d’économistes critique ces mesures. Ils sembleraient craindre une crise de liquidité. Mauvais esprit ? Je me demande s’ils ne craignent pas surtout une menace pour un système qu’ils croient parfait ne serait-ce les malversations de quelques-uns (qui leur ressemblent comme des frères, pourtant).

Les démocrates semblaient estimer la mesure injuste : elle va grever le budget américain, qui n’était pas brillant. S’ils gagnent les élections, plus de moyen de faire une politique sociale, rigueur financière nécessaire, mécontentement du pays et risque consécutif de victoire républicaine à mi-mandat.

Mais c’est une coalition de Républicains qui a fait capoter l’affaire. Au grand désespoir du Président Bush. Est-elle le porte-parole d’une Amérique d’en bas qui trouve injuste de gaspiller son agent pour sauver quelques escrocs ? Une Amérique d’en bas qui a la sollicitude de John McCain? Il n’a, bien sûr, rien à voir avec ce mouvement.

Le changement révèle les idéologies des uns et des autres, ce à quoi ils croient le plus, leurs ambitions. Le risque ? C’est qu’ils n’en démordent pas. C’est la surdité. C’est que l’individu fasse passer son intérêt avant celui du groupe. C’est le dilemme du prisonnier de la théorie des jeux. C’est ce qui est arrivé à la France de l’avant guerre de 40. Voilà pourquoi un changement ne peut pas passer en force.

Comment se tirer d’affaires ? « Ordinateur social ». C’est un mode de négociation, qui n’est pas une négociation, parce qu’on ne cherche pas un compromis, mais l’unanimité, et ce rapidement. Pourquoi ? Parce que si chaque parti est honnête, ses raisons représentent une part de la vérité. Elle doit figurer nécessairement dans la solution aux difficultés du moment. Et s’il y a des malhonnêtes ? Leur argumentation ne tiendra pas. Ils seront alors sous la pression de la réprobation publique, qui est insoutenable. Ce qui fait l’ordinaire de la résistance au changement, le « lien social », est ici la meilleure arme du changement.

Il y a dans les forces qui sous-tendent la société, des mécanismes qui permettent le changement. Conduire le changement, c’est apprendre à les utiliser. Je pense que la démocratie américaine l’a compris depuis longtemps.

Compléments :