Tensions aux USA

From Wall Street to Main Street to Skid Row pose une question épineuse:

Les banques américaines ont été renflouées au motif que sans cela la crise allait dévaster le pays. Or, aujourd’hui elles font des profits record, mais le chômage est partout (10%, ce qui est beaucoup pour les USA, qui n’ont pas nos systèmes de protection).

Peut-être qu’autrement c’aurait été pire ? Vu de loin, ça ressemble plutôt à un changement qui n’a pas été fait : le statu quo a été maintenu. Le gouvernement américain a attaqué les symptômes mais pas les causes ?

Remis en contexte historique, le phénomène est beaucoup plus curieux. La crise actuelle suit une dizaine de crises locales résultant de la libéralisation par les experts américains des pays émergents. Chaque crise a été circonscrite à une zone géographique mais n’a pas atteint l’Occident, et les USA en particulier. Puis il y a eu la bulle Internet dont les conséquences de l’explosion ont été évitées par le gonflage de la bulle à l’origine de notre crise. Cette fois-ci les USA sont touchés. Avec une exception : leur système financier (plus exactement une partie de celui-ci peuplé d’une sorte d’élite universitaire). Alors, y aurait-il un mécanisme de défense qui protège le système financier américain, représenté par une étroite élite serrée autour du gouvernement ? Ce groupe d’hommes serait-il le moteur de la libéralisation financière mondiale ?

Compléments :

  • Trou noir.
  • L’action du ministère Paulson, telle que vue de l’intérieur du ministère (Chronique d’une crise annoncée), semble confirmer mon dernier paragraphe. Or, l’administration Obama a mis en oeuvre les idées de ses prédécesseurs.

Chronique d’une crise / décodage

Le billet précédent, la bataille du ministère des finances américain contre la crise, est un exemple de tentative de conduite du changement (éviter la crise). Enseignement ?

Le texte est assez long (50 pages), mais pudique et ne dit presque rien de ce qui s’est passé dans les têtes et dans les organisations. En particulier l’introduction laisse entendre qu’il y a eu dysfonctionnement au sein même du ministère mais on n’en saura pas plus. Pas très facile d’en tirer quelque chose.

Conduite du changement à l’américaine

Il est possible que l’action d’Henry Paulson et de son équipe ait été fortement inspirée par la culture américaine. On y retrouve :

  1. La conviction qu’en travaillant dur et en mettant des moyens disproportionnés on peut résoudre n’importe quel problème. Il me semble que cette conviction est une conclusion tirée des moyens employés lors de la seconde guerre mondiale. Elle s’est traduite depuis par des initiatives qui se sont appelées « guerre à… » (la pauvreté, la terreur…).
  2. Une croyance un peu aveugle dans la science : il y a un lien direct entre le ministère et la communauté scientifique (Philip Swagel enseigne d’ailleurs aujourd’hui à l’université de Chicago). Le meilleur de la recherche a été appliqué à la crise.

Passage en force et complexité du monde

Plus généralement, il est tentant de voir dans ces mésaventures une nouvelle illustration des conséquences bien connues des théories positivistes. Nous pensons, pour beaucoup d’entre nous, que l’avenir est prévisible, qu’il existe ce que Taylor appelle « the one best way », la seule bonne solution. Ce n’est pas le cas et la science l’a compris il y a fort longtemps. Mais nous tardons à nous en rendre compte.

La science dit que le monde est « complexe », parce que, notamment, il est caractérisé par

  • des systèmes de maintien du statu quo (cf. thermostat),
  • une tendance au « chaos », c’est-à-dire qu’un changement microscopique peut devenir macroscopique (fameux « battement d’aile du papillon »).

Exemples de ces deux phénomènes ?

  • Un très grand nombre de mesures du ministère, apparemment bénéfiques, sont tuées parce qu’elles ont des effets « inattendus ». (L’effet inattendu semble même ce qui caractérise le mieux les deux ans passés par Philip Swagel au ministère des finances.) Généralement elles nuisent à une partie du marché, qui les combat, ou elles rencontrent une loi « les contraintes légales ont été omniprésentes pendant la crise ».
  • Le cas Lehman Brothers pourrait parler de chaos : l’effondrement de la société provoque une panique qui semble n’avoir aucun fondement, mais qui menace d’effondrement le système financier mondial. Bizarrement AIG semble illustrer l’inverse. Ces deux cas sont une étonnante démonstration des limites des capacités intellectuelles de l’homme : les décisions de ces gens très intelligents se sont révélées systématiquement des désastres.

Communication de crise

Le positivisme se traduit par conduite du changement = passage en force (puisque je sais ce qui est bien, il suffit de l’appliquer). À part l’effet inattendu des mesures décidées, ce qui revient le plus souvent dans ce texte est un problème majeur de communication, avec le congrès, dans le meilleur des cas, et avec le pays d’une manière générale. Du coup, non seulement le ministère des finances est impuissant, mais ceux qui savent parler au peuple lui imposent leur bon sens, qu’il sait être stupide (par exemple des garanties, dont le coût, dans les faits, vient s’ajouter à celui des mesures qu’il préconise). Les conséquences de ce bon sens ont l’effet paradoxal de torpiller ses mesures et de le rendre responsable de l’échec. Pas possible de se défendre : il a perdu depuis longtemps la bataille de la communication.

Exemple typique de « communication de crise ». Le principe central de la communication qui doit accompagner le changement est « voix du peuple, voix de Dieu » : le congrès et le peuple ont le pouvoir, leurs désirs sont des ordres. La logique de ces désirs, qui est tout à fait respectable, doit être comprise et utilisée comme une contrainte de mise en œuvre du changement. Non ignorée, ou méprisée.

Construire l’équipe

Plus généralement le ministère Paulson semble avoir ignoré la dimension sociale du changement :

(le) processus de prise de décision (a été gêné par) des obstacles que nous nous sommes imposés (…). Notables parmi ces obstacles se trouvaient une désorganisation chronique au sein du ministère lui-même et un processus politique généralement peu rigoureux au sein de l’administration (et parfois des relations tendues entre le ministère et le personnel de la Maison blanche), qui rendait difficile de diriger les énergies de l’administration dans une même direction.

Très peu de dirigeants et de gouvernants comprennent ce qui est évident à l’entraîneur sportif : si leur équipe n’est pas soudée, elle ne peut pas gagner de match. Ils pensent qu’il suffit de lui donner des ordres pour qu’elle les mette en œuvre. Grossièrement faux.

D’ailleurs la situation d’Henry Paulson était difficile : il devait construire son équipe et s’assurer de la cohésion de l’administration Bush.

Ordinateur social

Résoudre ces problèmes est délicat. Cependant, il existe un principe général qui peut être utile. Il est à l’exact inverse de ce qu’a fait Henry Paulson. Ce principe est de contrôler le processus du changement, de ne pas laisser la mise en œuvre du changement au hasard des caprices de la complexité du monde.

  • Celui qui conduit le changement doit annoncer de quel changement il s’agit. Ici éviter une crise. Deuxième mission, indiquer les problèmes à résoudre : banques sous-capitalisées, emprunteurs à remettre à flots, prix de l’immobilier à stabiliser…
  • On ne lui demande pas de résoudre ces questions, mais de rassembler des représentants de ceux qui devront appliquer les résultats du changement (représentants des banques, du peuple, des entreprises…), de leur proposer une méthodologie de résolution (par exemple d’évaluer les forces et les faiblesses des solutions qui ont émergé, et d’en tirer un compromis), et d’animer leur travail.
  • Une fois qu’un plan d’action satisfaisant est trouvé, il a peu de chances de rencontrer obstacles ou résistance au changement, puisqu’il a été conçu par ceux qui doivent l’appliquer. (En fait, le plan de mise en oeuvre doit prévoir un mécanisme de résolution de ces questions.)

Une telle démarche est robuste à l’aléa : si un « problème à résoudre » imprévu surgit, il peut-être traité de la même façon.

Compléments :

Chronique d’une crise annoncée

Philip Swagel raconte l’arrivée de la crise telle que vue par le dernier ministère des finances américain, dont il est membre. Histoire d’hommes qui veulent éviter l’inévitable.

La Guerre de Troie n’aura pas lieu

La crise, ils la voient arriver très tôt. Dès l’été 2006, le ministère soupçonne qu’une trop longue prospérité a endormi l’économie et qu’une tempête va survenir à laquelle elle n’est pas préparée. Intéressante décision, le ministre remet sur pieds un comité qui avait géré le crash de 87.

Très vite les idées de rétablissement de l’économie ressemblent à ce qu’elles sont aujourd’hui. Très vite les problèmes s’accumulent : toutes les propositions présentent des effets pervers (en en aidant certain on biaise la concurrence), le ministère semble incapable de se faire entendre du congrès…

Il commet une erreur : il pense que la crise va être suscitée par l’incapacité des emprunteurs à payer leur dette, du fait d’un retournement de conjoncture. En fait, elle a deux causes : on a vendu des prêts à des gens incapables de les rembourser ; la baisse du prix de l’immobilier rend logique d’abandonner maison et remboursements.

Plus la crise s’approche, plus les conséquences des décisions du ministère se retournent contre leurs intentions. Par exemple :

  • Début 2008, il veut stimuler l’économie, il y injecte 100md$, mais survient une brutale augmentation du prix de l’énergie qui annule l’effet attendu.
  • Après des signes précurseurs, la secousse vient de Lehman Brothers, qui fait faillite le 15 septembre. Ne pas la secourir est sans danger, pense-t-on. Mais divers imprévus, dont l’incompréhension des marchés étrangers, conduisent à la panique, au blocage du crédit interentreprises, avec menace corrélative d’effondrement du système bancaire. Le lendemain, AIG défaille. Cette fois-ci le ministère ne veut pas que disparaisse l’assureur d’une partie de l’économie mondiale. Rétrospectivement c’était une erreur.

Les événements se précipitent, l’avance est grignotée par les événements, jusqu’à ne devenir plus que réactivité, et désillusion.

Des hommes de bonne volonté ?

L’effort a été héroïque. Avec l’aide d’une partie de l’élite scientifique, le ministère américain paraît avoir voulu recréer une économie durable et honnête, en corrigeant ses effets pervers : en recapitalisant les banques ; en réinventant la titrisation à l’origine de la crise, mais nécessaire à la vie de l’économie ; en retaillant les prêts, de façon à ce que les emprunteurs puissent à la fois les payer et qu’ils reflètent le prix réel de leur bien…

Tout cela avec une énorme contrainte : « il (Paulson) pensait qu’il était une mauvaise idée que le gouvernement soit impliqué dans la possession des banques ».

Était-il si convaincu de l’efficacité des marchés qu’il a cru qu’il s’agissait juste de soigner une maladie infantile ? Étrange contradiction entre un hyper interventionnisme, qui aurait consisté à porter le marché à bout de bras, et une croyance en son efficacité intrinsèque.

L’épisode du TARP comme exemple. J’avais trouvé l’idée brillante : il s’agissait de retirer les actifs à risque des banques, pour leur enlever toute inquiétude, et donc l’envie de reconstituer leurs réserves. Mais, inconsciemment dirigiste ?, je n’avais pas envisagé le dédommagement. Le ministère américain s’est épuisé à chercher un mécanisme qui produirait un prix « juste » pour ces actifs. Ce mécanisme devait faire appel au marché, lui seul étant infaillible. Ce qui est sorti de ce travail ne paraît pas avoir été efficace. D’où l’idée d’injecter directement de l’argent dans les banques. (Cette idée avait la faveur des économistes, mais elle aurait été inacceptable par le congrès initialement, semble-t-il.)

Que faire ?

Qu’en déduit Philip Swagel ? Qu’il faut adopter le scénario suédois, que défendent beaucoup d’économistes.

Et l’administration Obama ? Elle persévère, en tirant des enseignements étranges de l’expérience précédente :

  1. Il faut se faire aimer du congrès : soyons « populistes ».
  2. S’embarrasser d’aléa moral et des intérêts des contribuables est une erreur. Comme le dit Philip Swagel, les banques ne bougent que si on leur fait une proposition qu’elles ne peuvent refuser. Ce qui est fatalement au détriment du contribuable.
  3. Oui, mais l’argent nécessaire, comment le demander au congrès ? Inutile, le ministère Paulson a fait une découverte : si j’ai correctement compris, la Réserve fédérale (dont la direction est demeurée inchangée) a la possibilité de jouer les assureurs. Plutôt que d’acheter cher, on assure bon marché. Le congrès n’y voit que du feu.

Alors, Obama : ultralibéraliste cynique ?

L’analyse de cette expérience, en termes de conduite du changement, sera faite par le billet suivant…

Compléments :

Changement : apprendre avec Obama

Depuis quelques semaines je commente des sources d’informations américaines, qui paraissent inquiètes quant à l’avenir des USA. J’étais curieux de savoir ce qu’en pensait The Economist.

Il y a accord. Oui, le gouvernement américain imprime de l’argent, oui les récents résultats « exceptionnels » des grandes banques sont conjoncturels et non récurrents ; oui, elles sont shootées au bonus et veulent rembourser l’aide de l’état pour pouvoir les toucher à nouveau ; Non, ce serait une mauvaise idée de le faire : elles ne sont pas guéries, et croire en leur bonne santé pousserait dans la tombe leur concurrentes. Mais on n’en tire aucune conséquence, seulement que la reprise sera longue et douloureuse.

À quelque chose malheur est bon. Je dis souvent qu’apprendre la conduite du changement c’est principalement apprendre à connaître les erreurs qui tuent le changement. Le gouvernement Obama nous donne une leçon :

La réforme des banques : l’exemple type du changement

Le problème qui se pose aujourd’hui au gouvernement américain (et au monde), c’est que l’économie des USA est aux mains de grandes banques qui sont en faillite inavouée, qui ont un comportement extrêmement dangereux (il est à l’origine de la crise), et qui ne cessent de grossir, rendant leur faillite inacceptable.

Le gouvernement doit donc réformer cette culture. Il pouvait le faire par la force, par nationalisation, et en remplaçant leur personnel (« nettoyage ethnique »), ou en les aidant à trouver un nouveau comportement qui ne compromette pas l’avenir de la planète. Ce comportement, évidemment, ne peut être imposé. C’est cela que l’on appelle un « changement ».

Bush et Paulson : l’erreur du débutant

Devant l’ampleur des dégâts qui s’annoncent, le précédent gouvernement décide de sauver son système financier. Avant qu’il le lui demande. Erreur : sauver quelqu’un contre son gré fait de lui un ennemi mortel. Leçon que la vie nous apprend.

Mais l’erreur est plus grave. Il a raté la possibilité de changer les banques. Une culture ne peut changer que si elle est soumise à une « anxiété de survie », et si on l’aide à combattre son « anxiété d’apprentissage ». Autrement dit sans crise, il n’y a pas de changement, c’est une leçon essentielle. Dès que la culture à réformer perçoit une crise, elle est ouverte à l’aide extérieure et prête à suivre ses recommandations pour peu qu’elles sachent le faire, et qu’elles ne lui soient pas inacceptables.

Obama et Geithner : on persévère

Le gouvernement Obama hérite de banques dangereusement fragiles, mais sur lesquelles il n’a plus aucun pouvoir. Nouvelle erreur de débutant : le passage en force. Pour satisfaire l’opinion, il s’en prend aux bonus des banquiers. Or, le bonus est, comme le rappelle The Economist, le principe même sur lequel une société comme Goldman Sachs s’est construite. C’est comme si on privait l’homme d’air. Et alors se passe ce qu’il se passe toujours dans ce cas : Goldman fait dire à la loi l’exact opposé de son esprit.

Quand on est face à plus fort que soi, on n’a qu’une solution : le judo. Entrer dans sa logique (celle du bonus), pour l’amener à réaliser le bien collectif. Ce qui n’est pas facile, je le concède.

Obama, Geithner et Bernanke : on s’enfonce

Que faire lorsque l’on n’a pas ce talent ? « Innover » selon la définition de Robert K.Merton. Tricher avec ce en quoi on croît le plus. Dans ce cas la victime est la démocratie. Sachant que sauver les banques est impopulaire, le patron de la Réserve fédérale et le ministre des finances font appel aux ressources de leur génie pour trouver de l’argent qui ne demande pas l’approbation du congrès.

Cela peut bien signifier violer quelques principes économiques. Généralement les économistes préfèrent les subventions publiques aux subventions cachées. M. Swagel dit que le Trésor en est venu à réaliser que sous-évaluer l’assurance des actifs bancaires soulevait moins d’opposition politique que surpayer ces actifs, justement parce que l’assurance est moins transparente. Le trésor se repose aussi sur la Réserve fédérale pour financer les actifs non liquides en imprimant de l’argent, parce que cela ne demande pas l’approbation du congrès (même si cela compromet l’indépendance de la Réserve fédérale).

Ils font ce que l’on reproche aux banques et à Enron : ils détournent l’esprit des règles de la démocratie pour faire ce qu’ils croient bon. Plus exactement, ils ne savent pas si c’est bon, mais ils ne voient pas comment faire autrement. C’est exactement pour cela qu’il n’est pas intelligent d’avoir débranché les mécanismes démocratiques : l’homme seul est idiot, le groupe est intelligent.

En tout cas, je me perds en conjectures quant à la probité intellectuelle d’un Obama, qui n’a que « démocratie » à la bouche et qui la trompe à la première occasion.

Et nous là dedans ?

Jean-Noël Cassan avait exhumé les travaux d’un « think tank » qui estimait que l’on allait vers des émeutes armées (ce qui avait été repris par le Monde). J’en doutais. Une fois de plus il est possible que j’aie eu tort. Dominique Moïsi, de Harvard, fait un parallèle entre la France de 89, et les USA d’aujourd’hui. La situation n’est peut-être pas aussi explosive, mais les paysans français n’étaient pas équipés de fusils d’assaut…

Si je suis cohérent avec moi-même, je crois que la seule option que nous ayons est de laisser l’Amérique apprendre de ses erreurs. Le jour où elle y sera disposée nous pourrons peut-être lui donner quelques conseils. En attendant, il faut les chercher, et, surtout, réfléchir à comment ne pas être entraîné par elle. (à suivre)

Compléments :

La créature du dr Geithner

La finance américaine à son sommet.

Le patron de la banque centrale américaine imprime massivement de l’argent, et le fait savoir, pour déclencher une grosse inflation qui va liquider les multiples dettes de la nation. Bien sûr, il pourrait y avoir quelques effets imprévus, comme ceux observés en Allemagne dans les années 30. Mais sans risques, où est le plaisir ? C’est un coup de poker, comme on les aime dans le nouveau monde.

Quand aux grandes banques, elles ont annoncé des résultats particulièrement bons. Mauvaise nouvelle ?

  1. Ils viennent des salles de marché, du « fixed income market », le marché obligataire, de la dette. Pourquoi ? Parce que la crise a liquidé leurs concurrents, les prix remontent ! C’est la rançon du monopole. Ces bénéfices vont leur permettre un tour de passe-passe d’anthologie :
  2. En annonçant leur bonne santé retrouvée, elles dénoncent celle de leurs consœurs, et précipitent leur faillite. Alors que le gouvernement essayait de les sauver. 2 autres effets vont dans le même sens :
  3. Elles vont rembourser les crédits apportés par le gouvernement. Les bonus sont de retour. L’agréable ce joint à l’utile : elles vont pouvoir recruter les équipes de leurs concurrentes.
  4. Le fait que leurs autres activités soient déficitaires signale non seulement que l’économie américaine va mal, mais aussi que les affaires de leurs concurrents (qui n’ont pas de salles de marché) aussi.

Curieux : le gouvernement américain a renfloué l’assureur AIG, pour qu’il puisse honorer ses promesses et payer, par exemple, 12md$ de primes d’assurance à Goldman Sachs. Ce faisant, il a sauvé ses principales banques des conséquences de leurs malversations. Et, aujourd’hui, elles profitent à plein de la crise qu’elles ont suscitée. (Bizarrement Henry Paulson, ancien ministre des finances américain avait été auparavant PDG de Goldman Sachs. Et le chef de cabinet de l’actuel ministre des finances était un lobbyiste de Goldman, qui a tué une tentative de réforme des bonus du sénateur Obama…)

Les apprentis sorciers du gouvernement américain auraient-ils créé une créature monstrueuse dont ils sont devenus les pantins ?

Sources :

Passe-passe

Illustration de ce qui précède : manœuvres du ministère américain des finances ?

Commentaires sur le rapport Warren au congrès américain, qui essaie de juger le dernier plan Geithner :

Il semble incompréhensible, et ne correspondre à aucune technique connue. Ce qui serait certain, par contre, est que Ben Bernanke et lui auraient investi 4.000 md$, alors qu’ils n’avaient une autorisation (plan Paulson) que pour 700.

Le ministère des finances est aussi opaque que possible pour gagner du temps pendant qu’il détourne des milliers de milliards des finances publiques à destination de ses amis arnaqueurs et des grandes banques

Compléments :

  • Je n’avais pas suivi les aventures du plan Paulson depuis les billets que je lui ai consacrés. Il semblait destiné à acheter les actifs toxiques des banques, une bonne idée à m’en croire (élimination d’ une source d’incertitude – And now the Great Depression). Mais l’article cité par le billet précédent m’apprend que ce plan aurait changé d’orientation et qu’il serait devenu une injection de fonds dans le capital des banques. Il me semble me souvenir que la théorie économique orthodoxe (Crise : les économistes en accusation) voulait qu’une telle injection fasse un miracle.

N’oublions pas les responsables de la crise

Il semblerait que l’Eglise ait demandé de prier pour les victimes de la crise. Ce qui m’étonne est que l’on ait aussi peu parlé de ses responsables.

Ennuyeux, si nous ne comprenons pas ce qui s’est passé, nous recommencerons. Or, dit Jeffrey Sachs (Blackout and Cascading Failures of the Global markets, http://www.sciam.com/, 22 décembre), tout étant lié 1) il en faut bien peu pour faire s’effondrer notre château de carte 2) et ce château n’est pas seulement l’économie humaine, mais l’équilibre de la planète

les paris téméraires que le monde a pris durant la récente bulle financière ne sont rien par rapport aux paris à long terme que nous avons pris du fait de notre incapacité à attaquer les crises interdépendantes de l’eau, de l’énergie, de la pauvreté, de l’alimentation, du changement climatique.

Peut-être que si l’on en a peu parlé c’est parce que responsabilité est synonyme de punition. Or, punir les coupables les plus évidents, les financiers pour l’Occident, l’Occident pour le reste du monde, serait suicidaire. D’ailleurs, le premier réflexe qu’a eu l’Occident a été un plan sans précédent d’aide à ces coupables. Les opinions publiques ont bien peu résisté. Quant à l’Orient, il a peut-être cru un instant qu’il pourrait dénoncer nos vices, il se rend compte maintenant qu’il va en être la première victime. Même le très exemplaire Toyota découvre les dangers de sa conquête commerciale du monde. En fait, les coupables les plus évidents ne sont pas humains, mais sociaux.

  1. Amnésie. Comme le dit Jeffrey Sachs et comme il est déjà apparu dans ce blog, il semble bien que non seulement notre crise ressemble à celle de 29, mais que les mesures qui en avaient découlé étaient fort intelligentes. Elles ont été en partie démantelées.
  2. Irresponsabilité. L’irresponsabilité a été élevée au rang de vertu par le monde anglo-saxon. Détourner la loi de son esprit y est appelé « innovation ». Mal profond : la culture américaine veut que l’homme fasse ce qu’il veut à l’intérieur d’un cadre qui lui est fixé par la loi. Tout ce qui n’est pas interdit est permis. D’ailleurs, l’irresponsabilité n’est pas qu’anglo-saxonne. Si la nôtre a moins de conséquences, c’est plus faute de talent que de bonne volonté. Et l’irresponsabilité gagne le monde avec le modèle anglo-saxon.

Sumantra Ghoshal, qui faisait déjà ce dernier constat lors de l’éclatement de la Bulle Internet, montre que les réglementations encouragent l’irresponsabilité. J’irai plus loin, tout ce qui semble être une solution à nos vices ne fait que les empirer (un coupable de plus : ce blog).

Seule solution efficace : augmentation massive de « l’anxiété de survie » de la planète. Tant que nous n’aurons pas vu que nos actes ont des conséquences, tant que les financiers n’auront pas acquis une conscience, tant que les américains n’auront pas saisi que l’essence de la démocratie est la « vertu » (i.e. chercher ce que veulent vraiment dire les lois et non les détourner de leur signification), tant que le « service public » français ne saura pas qu’il est au service du public, tant que nous passerons au feu rouge… nous n’aurons pas d’avenir.

Cette prise de conscience est la condition nécessaire pour la gestion durable de tout « bien commun ».

Compléments

  • Les premières mesures de sauvetages de nos apprentis-sorciers furent le plan Paulson. Elles ont soulevé finalement peu d’objections : Pourquoi le plan Paulson a-t-il été voté ?
  • Sur le modèle des anxiétés, comme outil de conduite du changement : Serge Delwasse et résistance au changement.
  • De l’irresponsabilité comme vertu : McKinsey explique la crise.
  • GHOSHAL, Sumantra, Bad Management Theories Are Destroying Good Management Practices, Academy of Management Learning and Education, 2005, Volume 4, n°1.
  • Sur le démantèlement des mesures prises suite au crash de 29, voir la référence de : Crise : les économistes en accusation.
  • Ma remarque sur la culture américaine vient de : CROZIER, Michel, Le mal américain, Fayard, 1981. Et celles sur la « vertu » des démocraties, de Montesquieu (De l’esprit des lois).
  • Sur le traitement de la gestion du bien commun par l’économie : Governing the commons.
  • Quant à nos dérèglements nationaux, ils sont probablement le mieux illustré par la déroute de 40 : avant même que la guerre ne commence, chacun renvoyait la responsabilité de la défaite aux autres (BLOCH, Marc, L’étrange défaite, Gallimard, 1990). Mais le génie anglo-saxon ridiculise le nôtre. Nous ne nuisons qu’à nos intérêts, lui menace la planète.
  • L’irresponsabilité est la marque de fabrique de l’individualisme, invention de l’Occident : l’individu pense être seul au monde (voir Norbert Elias). Mieux, l’Anglo-saxon est convaincu que c’est l’homme qui le fabrique (voir Droit naturel et histoire, et Hobbes).

La crise est un dégel

Ce qu’il y a de désagréable dans une crise : elle nous force à réfléchir.

Le plan Paulson passe. Après une accalmie les marchés se réveillent inquiets. Nous sommes tous inquiets.

Nous traversons probablement ce que Kurt Lewin appelle une « période de dégel ». Ordinairement l’homme suit des règles inconscientes. Parfois ces règles ne marchent plus. Il doit faire travailler son intellect.

L’anxiété actuelle montre que l’exercice est désagréable. L’homme est un roseau qui pense avec réticence. Il se rigidifie dès qu’il peut. Beaucoup de tentations de ce faire : mettre la crise sur le dos de criminels, y voir une justification de ses convictions les plus solidement figées…
Les dégels sont favorables à toutes les faiblesses, à toutes les sectes, à toutes les dictatures.

Le mieux que l’on puisse faire, c’est rester sur le qui-vive : le monde cherche de nouvelles règles du jeu, et elles ne pourront s’établir que si le terrain est favorable. « Dégelé ».

Compléments :

La logique d’Obama

Après John McCain, au tour de Barack Obama. Quelle est sa logique ? Les règles qui expliquent son comportement ? Pas meilleure opinion que celle d’un ambassadeur. C’est un ethnologue : il explique à son gouvernement le pays dans lequel il réside, les raisons qui poussent ses acteurs.

La BBC cite l’ambassadeur de Grande Bretagne. Ses idées sur Barack Obama : Obama était en train de trouver ses repères politiques quand la soif du pouvoir l’a distrait. Résultat : un homme exceptionnellement brillant, mais sans convictions. Un intellectuel étranger à la réalité.

McCain et Obama ? Charybde et Scylla ? Les péripéties du plan Paulson montrent que la personnalité du président américain n’a pas l’importance qu’elle a en France :

  1. L’équipe qui l’entoure a un rôle déterminant. Elle est généralement constituée de personnalités exceptionnelles. Des techniciens plutôt que des professionnels de carrière.
  2. Et la Chambre des représentants et le Sénat illustrent bien mieux ce que l’on attend d’une démocratie que leurs équivalents français. On y voit des débats d’idées et pas de simples manœuvres politiques.

Compléments :

Pourquoi le plan Paulson a-t-il été voté ?

Deux jours sans informations. Hier soir je découvre que le plan Paulson a été voté par la Chambre des représentants. Pourquoi les députés américains ont-ils changé d’opinion ?

  • L’opinion de leurs électeurs a changé : leurs retraites, leurs affaires (commerces), leurs crédits (PME) sont compromis.
  • Changement de communication, au lieu de « renflouer » le système financier (les criminels), on « secourt » l’économie (nous tous). De plus, jusque-là on avait le sentiment que le plan avait été imposé par le gouvernement. Le Sénat l’a amandé. Il en retire la paternité au gouvernement.
  • À ceci s’ajoute quelques mesures qui semblent ne pas profiter qu’au banquier.

Ce résultat ressemble à ce que l’on obtient de toute négociation : peu de changements sur le fond, beaucoup sur la forme. Une grosse partie du travail de négociation est un « sauvetage d’amour propre ». Que voulait le peuple américain ? Qu’on lui montre un peu de considération?

Compléments :

  • La BBC fait une étude des raisons du retournement d’opinion de la Chambre des représentants : GHATTAS, Kim, Why dit the bail-out pass this time ? BBC News, 4 octobre 2008.
  • Sur des hypothèses concernant les raisons du blocage : Le respect ou la mort ?, Lutte à mort et Amérique segmentée II.
  • Aussi loin des événements, je ne peux pas être très ferme sur mes conclusions. Par contre, mon expérience montre que ce qui bloque un changement est très rarement ses raisons profondes (sur le fond il y a accord général), mais des points de détail, d’amour propre. D’où qui pro quo : le leader du changement croit que la résistance au changement met en cause sa compétence, ses idées, alors qu’il exprime simplement une frustration quant au non respect de la forme. La satisfaire ne réclame que de modestes aménagements.
  • Sur la résistance au changement : Qu’est-ce que la résistance au changement ?