Pasteur

Lorsque j’avais une vingtaine d’années, j’ai fait une étude des travaux de Pasteur. Je m’étais passionné pour sa démarche. C’était une « machine de guerre » implacable. Chimiste, il découvre que la dissymétrie moléculaire est liée à la vie. Du coup, il va de trouvaille en trouvaille, apportant des gains énormes à l’économie et transformant la médecine. C’était un redoutable expérimentateur.

J’ai retrouvé cette histoire dans une série des nuits de France culture. Mais j’ai appris que c’était un farouche nationaliste (peut-être était-il simplement attaché aux valeurs de notre pays, qui fut longtemps celui des droits de l’homme ?) à qui l’on doit d’avoir pris conscience du retard considérable que la science française avait pris sur l’Allemagne, qu’il était hémiplégique et qu’il était particulièrement cassant vis-à-vis de ses adversaires, qu’il ridiculisait. Et qu’il était enterré dans la crypte de l’Institut Pasteur.

Pasteur et la sélection artificielle

Dans une lettre à Victor Duruy, Pasteur explique que, du fait de son action, il a quasiment quadruplé le nombre de candidats au concours de Normale sup sciences, qui auparavant (à l’époque où il l’a réussi ?) était de 15 places pour 50 à 70 candidats.

Ces nombres, même quadruplés, sont ridicules par rapport à ceux que j’ai connus.

Ce qui me ramène à une question que je me pose régulièrement. Des écoles comme polytechnique, centrale ou supélec doivent, me semble-t-il, leur gloire à leurs origines, une époque où elles procédaient à une faible sélection. En revanche, elles apportaient à leurs élèves une science révolutionnaire. Celle-ci assurait le succès de ceux qui voulaient entreprendre. En outre, ce qui caractérisait lesdits élèves était l’enthousiasme. L’esprit du pionnier.

Comme le dit le psychologue Martin Seligman, la sélection ne sélectionne que ceux qui sont stimulés par la compétition ?

Louis Pasteur

Il semblerait que l’on ne soit pas sûr que le traitement par Pasteur de la rage ait suivi un protocole très scientifique, ai-je cru comprendre. (Une émission de France Culture.)

Mais, voilà, Pasteur a fait avancer la science. Ce qui rappelle ce que dit Jean-Baptiste Fressoz : le progrès scientifique n’a pas été tel qu’on le pense. Il n’a pas été très scientifique, et il a coûté cher à l’espèce humaine, qui en a fait les frais. Mais il a fini par réussir. Il n’y a pas de progrès sans saut dans l’inconnu, et nous n’y sommes plus prêts ?

Toxicité et écosystème

Beaucoup d’animaux semblent se nourrir de « l’écosystème » qui vit sur leur peau. Or, l’homme le détruit. Qu’en conclure ?

Révolution pastorienne. Tout vient de là. Mais cette révolution n’était-elle pas une réaction aux épidémies ? Et si ces épidémies avaient été une réaction à l’action humaine? Son principe n’est-il pas l’agression ? L’homme croit que ses actes sont bons ? Qu’il peut suivre son intérêt à court terme sans s’inquiéter de ce que cela entraîne ?

Et si nous devions créer une science des conséquences ?

La politique détournée par l’homme politique ?

L’autre jour, un ami sortait épuisé d’un échange de tweets avec un homme politique. Il en a conclu qu’en France, la politique c’est l’inefficacité. Il faut absolument l’éviter. Cela m’a rappelé Hannah Arendt.

Sa pensée vient de la Grèce présocratique. A cette époque, ce qui faisait d’un homme un homme (par opposition à animal soumis à la nécessité physiologique), c’est la participation à la « politique » (au sens polis – cité). La politique c’est « l’action » par excellence. Son but : l’immortalité. Comment ? Elle produit une œuvre (durable) dont l’histoire est celle de ceux qui l’ont faite (d’où immortalité du groupe, et des individus). Qu’est-ce qui meut le politique ? Le désir de « gloire ». (Par opposition à la morale.)

Or, aujourd’hui, la politique est une excuse pour l’inaction ! Et même pour paralyser l’action nécessaire à la survie du groupe. La politique aurait-elle été parasitée par l’intérêt individuel ? Les politiques ont-ils utilisé la politique pour lui faire dire le contraire de son esprit ? Est-ce ce qui est arrivé à la Grèce présocratique ? Qui était aussi celle des sophistes ?

Répétition de l’histoire des charlatans de Molière et de la médecine ? Ce sont les parasites qui s’emparent en premier de l’innovation. Le spectacle ridicule qu’ils donnent suscite une réaction qui conduit, finalement, à utiliser l’innovation correctement. Dans un sens, c’est la résistance au changement de tartuffes, qui défendent leurs avantages acquis, qui pousse ceux qui veulent bien faire leur travail à se surpasser (cf. Pasteur et la génération spontanée, et peut-être Obama et les républicains). Espérons qu’il en sera ainsi en politique ?

Copiez, n’innovez pas !

Les fortunes ne vont pas à l’innovation mais à la copie. Apple, par exemple, n’a rien inventé, il n’a fait qu’améliorer. Et les exemples sont légions. (Pretty profitable parrots)

D’ailleurs des gens comme Pasteur ou Fleming n’ont-ils pas été à l’origine de la médecine moderne ? Qu’est-ce que ça leur a fait gagner, en comparaison avec ce que les laboratoires pharmaceutiques en ont tiré ?
Et c’est vrai de tous les scientifiques : leur vie se résume souvent à la découverte d’une formule, qui est enseignée à des bambins même pas reconnaissants ! Et que dire des artistes ?
Voici un vice du capitalisme que n’avait pas vu Marx ? Ce qui motive l’inventeur est la reconnaissance (posthume !) de la société, pas l’argent. Le capitalisme fonctionne sur le principe de l’exploitation, qui, par définition, n’est pas durable ? 

68 ou les révolutions font triompher leur contraire ?

C’est curieux comme l’esprit des temps peut changer. Dans ma jeunesse on rêvait d’améliorer le sort de l’homme. Plus de loisirs, plus de résidences secondaires, plus de protection, plus de confort, les robots allaient travailler pour nous (cf. Azimov)… La science devait ouvrir notre esprit, nous faire découvrir des horizons nouveaux, nous rendre meilleurs. Aujourd’hui, on n’a que le mot économie à la bouche. Elle a même instrumentalisé la science, qui n’est plus qu’utilitaire, et qui fait peur. Indirectement on s’est convaincu que l’économie était la condition nécessaire de l’intérêt collectif. Et le mieux que l’on puisse espérer c’est un travail qui fait souffrir.

Paradoxe curieux. Cette transformation coïncide avec 68. Pourtant 68 était anticapitaliste et libertaire.
Il s’explique peut-être par le fait que 68 a été une révolution. En disloquant l’édifice social, il a laissé le champ libre aux forces les plus déterminées et les mieux organisées. La chance a souri à l’esprit éclairé aurait dit Pasteur.

La réforme des 35h et les printemps arabes sont deux exemples du même phénomène de changement incontrôlé. Dans les deux cas, on a eu l’inverse de ce que l’on voulait, à savoir des gains de productivité sans emploi, et un pouvoir religieux obscurantiste.

Réforme de Wall Street

Les sénateurs américains ont voté un encadrement de l’industrie financière qui semble sévère.
J’ai du mal à savoir ce que l’on doit en penser. Ce qui me frappe particulièrement est qu’une telle réforme semblait impossible il y a encore quelques temps. Je me souviens en particulier de débats houleux au sujet d’une agence de protection du consommateur. Elle me semblait mal partie, et pourtant elle a été apparemment adoptée sans vagues.
Ce qui a fait ce miracle, ce sont les malheurs récents de Goldman Sachs. (Voir : Thank You, Lloyd Blankfein.)
« La chance ne sourit qu’à l’esprit bien préparé » semble être la citation exacte de Pasteur. Elle paraît vérifiée ici. Elle l’est aussi pour des entrepreneurs avec qui j’ai parlé récemment et qui ne voyaient que la chance comme raison de leur succès.
C’est peut-être ce qui explique l’optimisme américain : si l’on se prépare bien, même si l’avenir semble bouché, une occasion, imprévisible, surgira, que l’on saura exploiter pour faire pencher le sort en sa faveur ? 

Épaules de géants

Il y a quelques temps, un économiste important, venu présenter un livre, a commencé son intervention en disant qu’il était « un nain sur des épaules de géants ». Citation qu’il me semble avoir attribué à Pascal, que les Anglo-saxons donnent à Newton, mais qui paraît avoir son origine bien plus tôt.
Robert Merton a étudié la genèse des découvertes. Il observe (au moins) deux phénomènes curieux :
  1. Toutes les découvertes ont été faites en multiple. Ce qui distingue un « géant », au mieux, est qu’il a participé à un très grand nombre de découvertes multiples. Autrement dit, c’est la société qui produit les découvertes, tel ou tel individu ne fait qu’exprimer synthétiquement le travail de tous. (J’observe aussi qu’au cours des siècles la nationalité des découvreurs à changé, preuve que sans une bonne équipe l’intellect individuel est de peu de conséquence.)
  2. L’effet Matthew : on donne aux riches, on prend aux pauvres. Dès qu’un scientifique commence à avoir un peu de notoriété, un grand nombre de phénomènes se conjuguent pour lui en donner de plus en plus. Inversement, un homme, éventuellement d’un mérite supérieur, qui aurait mal démarré dans la vie, s’enfonce dans l’obscurité et se décourage de publier. Ce phénomène peut expliquer pourquoi certains noms paraissent avoir été sans égal.

Pasteur disait (en substance) que « la chance sourit à l’esprit éclairé ». Les grands découvreurs ont su modéliser ce que les circonstances très particulières de leur vie, et de leur milieu, leur a fait rencontrer. Ils avaient certes des prédispositions particulières, mais ce sont les mouvements de la société qui les ont faits ce qu’ils sont devenus. Et puis, comment une découverte pourrait-elle être retenue par l’histoire si la société ne peut la comprendre ?

En tout cas, voilà qui prouve, une fois de plus, que les économistes sont des individualistes forcenés qui ignorent la sociologie.
Compléments :
  • MERTON, Robert K., On Social Structure and Science, The university of Chicago press, 1996.
  • L’idée de découverte est probablement propre à la culture de l’Occident. Traditionnellement, la Chine tend à attribuer la nouveauté à un glorieux ancien.