Elite et mafieux

L’élite fréquenterait les voyous dit L’oligarchie des incapables. Une poignée de personnages louches jouerait un rôle central dans la marche du pouvoir. Comment expliquer ce paradoxe ?
Cela a peut-être toujours été le cas. Les rois étaient entourés d’aventuriers, par exemple. Souvent des Italiens, d’ailleurs. Hypothèses :
  • Le haut personnage est un homme de paroles pas d’actions. Il a besoin d’hommes de main. Le citoyen ordinaire ferait certainement l’affaire, mais, alors, il pourrait reprocher au haut personnage ses faiblesses. Ce dernier y perdrait sa légitimité. Le voyou, ne peut être un concurrent. Echange entre égaux ? Asinus asinum fricat ?
  • Il y a peut-être aussi partage du même amour de l’argent. 
  • Peut-être, enfin, que le haut personnage est stimulé par le risque. Il pense vivre dangereusement en fréquentant le mauvais garçon. Il se dit qu’il est un homme, un vrai, un aventurier ? La classe supérieure aimait « s’encanailler » disait-on jadis. 
Il y a quelques temps, j’ai rencontré des restaurateurs italiens à l’apparence de mafieux. Ils vivaient très mal leur émigration dans le septième. On leur reprochait leurs manières. Ils regrettaient le temps où ils étaient établis dans le seizième, au milieu des vedettes des médias et de leurs Ferrari. Cela semble confirmer la théorie qui précède.

(Mais aussi celle des anthropologues, selon laquelle le mafieux est un homme comme les autres, mais placé dans des circonstances particulières.)

6000

On trouve 6000 billets sur ce blog. Le temps d’un bilan.
Une nouveauté, pour commencer. Il accueille des vidéos. Prolongement un peu tardif de ce que j’avais entamé avec Décideurs TV. Et satisfaction. Il est agréable de faire un travail d’artisan avec d’autres artisans (Neoxia). Prendre du temps de bien faire une bonne interview, et d’apprendre à mieux faire la prochaine fois. Mais le matériau n’est pas simple à travailler. C’est un être humain qui n’est pas entraîné pour ça. Attention à ne perdre ni émotion ni spontanéité, gages de vérité.
Sinon, une fois de plus, je constate que ce blog a marqué un changement dans mon existence. Je lui consacre, en partage avec mes obligations domestiques, mon week-end. C’est devenu une partie de ma vie privé. C’est un moyen de sortir de la presse quotidienne. Une tentative de ne pas subir son sort.
Et c’est fantastique ce que l’on peut découvrir lorsque l’on réfléchit un moment. Beaucoup de ce que l’on croit est faux. Et même ce que l’on croit être. Toute cette erreur résulte d’une sorte de manipulation sociale, me semble-t-il. La société veut nous rendre obéissants. Elle nous lave le cerveau. C’est aussi dans l’intérêt, à court terme, de beaucoup.
Mais qu’il est difficile de réfléchir ! Cela ne s’accommode ni du travail, ni du stress quotidien. Ses pires ennemis sont la satisfaction de soi, la paresse, le cynisme…
Au fond, ce blog, qui marche sur le principe du paradoxe, en est un lui-même un. Ce n’est pas du tout un exercice de communication. C’est une enquête sur le monde et surtout sur moi.

Pourquoi nos jugements sont-ils faux ?

Une Australienne s’installe en Amérique. Elle peste contre le pays et ses habitants. Un jour, très préoccupée, elle entre dans sa voiture. Machinalement, elle s’assoit à droite (en Australie, on conduit à gauche). Ne trouvant pas le volant, elle pense immédiatement : quel pays d’escrocs, ils fauchent même les volants !

Cet exemple vient d’un article de la Harvard Business Review. Je le trouve remarquable. Il montre comment fonctionnent nos mécanismes inconscients de décodage de la réalité. Ils reflètent des a priori, ridicules dès que nous sortons de l’environnement qui les a créés, et nous agissons sur leurs injonctions sans même réfléchir.

Et si l’entreprise française était dysfonctionnelle par construction ?

Un exemple d’un exercice que je demande à mes élèves. C’est l’exercice du paradoxe : repérer un comportement bizarre ; l’expliquer par une logique qui n’est pas la nôtre. Un truc ? Commencer par une explication négative (idiotie), puis passer à une explication positive (dans les mêmes conditions, j’aurais fait pareil).

Que donne l’exercice ? Lorsqu’il est appliqué à l’entreprise, il la montre ridicule. Par exemple, pourquoi, pour ne pas perdre leurs congés, les contrôleurs de gestion de telle société sont contraints à les prendre en mai ?!
Voici deux explications proposées par moi. L’une positive, l’autre négative.
  • Explication positive. Conséquence de « l’organisation » sociale. L’activité collective est organisée par des règles. Et ces règles ont des exceptions. Mais, c’est un moindre mal. C’est ainsi que nous avons inventé le feu rouge. Le feu rouge est une bonne idée, mais, de temps à autres, il nous force à nous arrêter alors qu’il n’y a pas un chat dans la rue. Idem pour les entreprises et leur organisation.
  • Explication négative. Elle vient du professeur d’organisation Jean-Pierre Schmitt. Selon lui, l’entreprise française est conçue « par des ingénieurs (non formés à l’organisation) ». Il entend par là des théoriciens ne connaissant rien à la réalité. Résultat ?  Une organisation du travail théorique, inadaptée, pas conçue pour l’aléa, insensible à l’évolution de son environnement concurrentiel. Ce handicap monstrueux doit être compensé par l’exploit permanent des opérationnels (le fameux « mode pompier »). C’est un miracle non durable. En particulier parce que l’entreprise est quasiment incapable de changer (au mieux douleur, coût et improvisation) ou de croître.
Cette explication est aussi celle de Platon. Il disait que nous devions organiser la société selon des principes abstraits, que nous trouverions dans notre tête. Hannah Arendt pensait qu’il avait tiré cette idée de l’expérience de l’artisan, qui est guidé par l’idée de l’objet qu’il veut fabriquer. Certes, mais elle résulte d’une vie de pratique. Et s’il fallait que nos ingénieurs commencent par connaître la réalité avant d’avoir des idées ? (Est-ce ce que Hannah Arendt entend par vita activa ?)

Logique de l'appui russe à la Syrie

Pourquoi les Russes appuient-ils Assad ? Souvenir de l’URSS ou intérêts économiques. Voici ce que j’avais entendu jusque-là. France Culture, ce matin, avait un autre avis : la Russie se sent proche des chrétiens orthodoxes syriens et a peur que l’émergence d’une forme de fondamentalisme islamique ne gagne ses propres populations.

La vie ne serait-elle pas plus simple si l’on expliquait clairement les raisons de ses actes ?

Pourquoi fais-je des photos ?

L’année dernière, je me suis mis à prendre des photos avec mon téléphone. Quel intérêt ?

Prendre des photos freine mes promenades. Et en rentrant chez moi, je les transvase dans mon PC. Petite, mais importante, gratification : j’ai appris récemment, d’ailleurs, qu’il était bon pour la santé d’avoir de tels plaisirs.

Cela m’a surtout amené à me demander pourquoi je prenais les photos que je prends. Comment je les choisissais. Réponse du moment : je suis très sensible à la lumière (bien plus que mon appareil), et aux lignes géométriques des bâtiments. De même que j’écris ce blog pour savoir pourquoi je l’écris, je prends des photos pour savoir pourquoi j’en prends. La raison ne décide pas, elle explique.

Je soupçonne d’ailleurs que ce qui fait l’intérêt d’une photo, ou d’une œuvre d’art, est une forme de paradoxe : quelque chose qui surprend la rationalité. Et à laquelle la rationalité ne trouve pas de solution.

Le paradoxe du paradoxe

Je fais faire à mes élèves l’exercice du paradoxe. Le paradoxe est le principe de ce blog et des méthodes d’investigation des sciences humaines. Le paradoxe, c’est trouver que l’autre est bizarre, et expliquer cette bizarrerie par une logique qui n’est pas la nôtre.
Mes étudiants me répondent qu’il est important, aussi, de « défendre son point de vue ».

Ce qui me surprend (paradoxe !). Car cela n’a rien à voir avec ce que je dis. Pour moi, comprendre l’autre ne menace pas notre point de vue.
En fait, comprendre l’autre permet de se comprendre soi. L’exercice du paradoxe est avant tout un exercice sur soi. Quels sont les a priori qui sous-tendent mon « point de vue » ? qui font que l’autre me paraît étrange ?
Non seulement l’autre n’est pas une menace, mais il est une chance. Parce qu’il est différent de moi, à deux nous pouvons faire ce que je ne pouvais pas faire seul. Mieux, il peut me décharger de ce que je n’aime pas faire, et me permettre de passer bien plus de temps à faire ce que j’aime ! Le boulanger aime faire du pain, et moi j’aime le manger. C’est le principe même d’organisation de la société.
Maintenant que j’ai expliqué ma logique, quelle est celle de mes élèves ? Pourquoi estiment-ils que comprendre l’autre menace ce qu’ils sont ? Est-ce la peur du « relativisme », dont on parle tant dans certains milieux ?
D’ailleurs, s’il y a relativisme, est-ce du fait de différences fondamentales ? Ou parce que notre « point de vue » porte bien son nom : il traduit l’angle sous lequel nous regardons le monde ? Chacun voit midi à sa porte dit mon cours. (Et aussi l’ethnologie.)

La vérité est-elle relative ?

De grands penseurs disent que nos intérêts dictent notre vérité. Hier, Etienne Klein, dans sa chronique de France Culture, expliquait qu’il existe des vérités absolues. Notamment la relativité. Démonstration : grâce à elle on a eu l’idée du laser, origine du CD ; à chaque fois que nous en écoutons un, nous la vérifions…

Pour ma part, le relativisme me semble une réalité. Nous jugeons le monde à partir d’une modélisation, généralisation de notre expérience et de ce que nous a inculqué notre milieu (la « culture » des ethnologues). De là vient l’outil de mon métier : le paradoxe.

Le « paradoxe » est une incohérence dans le comportement d’un groupe humain. Une différence entre ce qu’il dit et ce qu’il fait. (Par exemple, notre gouvernement affirme le primat de l’économie, autrement dit l’aliénation de l’homme par l’économie, ce qui est anti marxiste.) On peut ainsi modéliser les « hypothèses fondamentales » qui guident inconsciemment son comportement, puis formuler ce qu’on lui demande dans le langage de sa modélisation du monde.

C’est la science qui fait de l’idéologie une vérité relative. Et c’est pourquoi l’homme cherche à la manipuler pour qu’elle affirme sa réalité. Par exemple, le « libéralisme » veut montrer que l’ordre social est idéal. Récemment il a subventionné la « science » économique à cette fin.

Ce blog pense que, comme le Yang succède au Yin dans la pensée chinoise, 68 amarqué la victoire du narcissisme de gauche et de droite sur une vision « solidariste » de la société. Tousdeux ont produit leur relativisme. Affirmé à gauche, masqué à droite : le néoconservateur étant un relativiste qui croit universelles les valeurs de son milieu. D’où manipulation de la science par les scientifiques de chaque bord, philosophe d’une part, et économiste de l’autre.

Qu’Etienne Klein et que quelques autres scientifiques commencent à relever la tête signifie probablement que le balancier social revient vers le Ying. 

Risque et changement : le dirigeant

Un spécialiste du redressement d’entreprise dit que les contre exemples de mes livres sont des « erreurs de conduite ». Effectivement, le dirigeant va bien souvent droit dans l’iceberg. C’est une des principales causes d’échec du changement.


Il est victime de la prédiction auto réalisatrice : les conséquences de ses actes le renforcent dans des certitudes erronées. C’est un mal propre à l’espèce humaine.
Un exemple (réel) ? Un grand patron parie sur l’effet d’échelle. Plus son entreprise sera grosse, plus ses coûts de structure seront faibles, et plus sa marge sera élevée. Il élimine une grande partie des services centraux et lance une politique de croissance commerciale agressive, qui réussit. Baisse de rentabilité. Ce qui l’amène à accélérer le mouvement. D’ailleurs, peut-il changer de cap sans perdre la face vis-à-vis du marché, des analystes, de son conseil d’administration ?
(Explication du paradoxe : l’entreprise n’a pas assez de personnels qualifiés pour gérer la croissance de son activité, d’où dysfonctionnements et coûts imprévus. Il aurait fallu, au préalable au changement, identifier les compétences rares et en tirer le profit maximum, peut-être par centralisation…)
Qu’est-ce qui fait que le dirigeant est, cependant, plus susceptible à cet effet que vous ou moi ? C’est parce qu’il est seul, bien souvent. Personne n’ose lui dire qu’il est nu… C’est aussi parce qu’il ne se donne pas les moyens, à commencer par le temps, de s’assurer que le changement fonctionne correctement. Ce que n’arrange pas le fait qu’il soit arrivé au sommet de l’entreprise sans avoir rencontré les réalités humaines.

Petit traité de manipulation : l’injonction paradoxale

L’injonction paradoxale a connu une grande popularité récemment. En effet, elle est liée à la souffrance au travail. Et elle tue, par suicide.

L’injonction paradoxale, qui s’appelle double bind depuis qu’elle a été étudiée par Gregory Bateson, consiste à placer une personne entre deux obligations contradictoires, une consciente, l’autre non. Par exemple, un avocat m’a parlé d’un manager à qui l’on a demandé d’augmenter la rentabilité de son unité par réduction de ses coûts, ce qui était impossible. Mais impossible de refuser, sous peine (implicite) de perdre son emploi ou d’être mal noté. Épuisement à la tâche, et suicide.

La subtilité de l’art de l’injonction paradoxale est de la construire sur ce à quoi la personne tient le plus, par exemple son sens de l’honneur, l’amour qu’elle éprouve pour vous, le respect qu’elle doit à ses parents, sa peur de la mort…

Mais, l’injonction paradoxale peut aussi être involontaire, et c’est pourquoi elle est aussi dangereuse. Dans l’exemple précédent celui qui a donné l’ordre était peut-être ouvert à d’autres solutions qu’une réduction de coûts…

L’injonction paradoxale est d’autant plus effrayante que, comme l’Escherichia coli, elle est présente à l’état latent dans notre société. En effet, c’est une généralisation, par exemple, de la méthode qui consiste à obtenir ce que les parents désirent de leurs enfants « si tu ne fais pas, tu n’auras pas ».