L’Angleterre découvre l’Europe

L’Angleterre est dans une bien mauvaise passe économique, et si elle réduisait les coûts de son armée en effectuant des synergies avec l’armée française, devenue amicale depuis qu’elle appartient à l’OTAN ?

L’idée suivante semble faire son chemin en Angleterre : elle n’a plus les moyens de son destin, le seul véhicule approprié à son rayonnement, nécessairement planétaire, est l’Europe. Une Europe qui n’est pas un chaos régulé par le marché, mais une puissance respectée, qui parle d’une seule voix.

Compléments :

American visions of Europe

HARPER, John Lamberton, American visions of Europe, Cambridge University Press, 1994.

Le livre examine les idées de trois dirigeants américains. Elles représentent les trois principaux courants de pensée qui s’affrontent dans la tête et les actes de la diplomatie américaine quand il est question d’Europe.
Une Europe schizophrène

Pour commencer par la fin, le problème que l’Europe pose aux Américains est « comment protéger le reste du monde – au moins leur propre expérience politique et sociale – des tendances destructrices de l’Europe, pas nécessairement pour sauver l’Europe elle-même. »
Ils n’ont pas trouvé de solution à la question : « les États unis semblent déchirés entre deux remèdes possibles : d’un côté, essayer de continuer à circonscrire l’autonomie des puissances européennes et de maintenir le degré de tutelle sur les affaires européennes auquel ils se sont habitués ; de l’autre, favoriser une plus grande initiative européenne, quelle qu’en soit la conséquence. »
Les Européens de tout bord partagent cette hésitation, entre union et nationalisme, autonomie et besoin de protection (américaine). Pas besoin d’aller chercher plus loin les raisons de l’état actuel de l’UE ?
Franklin Delano Roosevelt ou la mise hors service de l’Europe

FDR voit l’hémisphère occidental comme un sanctuaire de valeurs fondamentales, divisé entre une Amérique jeune et vertueuse, et une Europe décadente et corrompue. Il veut sauver le monde de l’Europe. Pour cela, il va la dissoudre en une multitude d’Etats tenus en respect par URSS et Grande Bretagne qui joueront à diviser pour régner. L’Amérique, une fois revenue à son habitat naturel, à ses affaires, contrôlera cet ensemble à distance.
À ce dispositif s’ajoute un directoire mondial, dont les USA seraient le pivot. Il est composé de 4 gendarmes : USA, Chine, URSS et Grande Bretagne. S’il méprise cette dernière, il la conserve pour des raisons de solidarité anglo-saxonne. Il estime la Russie et la Chine (qui s’annonce comme une marionnette) des Etats neufs et rationnels, à l’image des USA, avec lesquels il est possible de s’entendre pour refaire le monde.
Sa stratégie consiste à jeter l’Amérique dans la guerre le plus tard possible, de façon à ce que les combattants soient tellement épuisés qu’ils n’aient plus rien à lui refuser. Cependant, il doit intervenir avant que l’un d’eux (à commencer par la Grande Bretagne) ait pris le dessus : l’Europe ancienne renaîtrait alors.
Il abandonne l’Europe de l’Est, qu’il méprise, à l’URSS, laisse l’armée polonaise se faire massacrer, pour ne pas être désagréable à Staline, et espère que l’Allemagne se disloquera et reviendra à la multitude d’Etats microscopiques qu’elle était avant 1870.
Mais cette révolution culturelle, dont l’ampleur ridiculise celle de Mao, rencontre l’entêtement des faits. La vieille Europe refuse de renoncer à son âme, Staline n’est pas aussi amical que prévu, et l’opinion publique américaine veut la liberté pour les peuples libérés. FDR meurt opportunément.
George F.Kennan ou l’Europe a son meilleur

George Kennan est un diplomate. Contrairement aux deux autres personnages, il connaît bien l’Europe du nord et la Russie (il parle allemand et russe, et est marié à une Norvégienne). D’une certaine manière il est l’opposé de FDR : pour lui l’Europe représente la culture et l’esprit face à l’uniformisation matérialiste américaine. Il faut l’aider à trouver le destin qu’elle mérite.
Il doit son heure de gloire à l’invention du « containment ». Il pensait que l’URSS était une étape provisoire dans l’histoire de la Russie ; il fallait donc l’aider à poursuivre sa transition. Alors, elle deviendrait un contributeur essentiel au développement de l’Occident. Réussir cette transformation était simple. L’URSS reculait devant la force, elle était instable, et la mort de Staline lui poserait de grands problèmes. Il fallait la soumettre à une pression externe qui amènerait sa population à se réformer d’elle-même.
Il voulait construire le monde en 3 sphères. D’un côté les Anglo-saxons, de l’autre la Russie, et enfin une Europe sans Angleterre (elle cherche traditionnellement à la disloquer) dont le moteur serait une Allemagne qui lui apporterait son dynamisme entrepreneurial et fédérerait des pays de l’Est anarchiques, ramenant ainsi l’URSS en Russie. L’Europe fournirait à l’Allemagne l’espace que réclamait une énergie créatrice jusque-là contrariée, d’où guerres. Pour maîtriser cette Allemagne réunifiée les nations européennes seraient obligées de construire une fédération forte. C’était l’idée hitlérienne qui n’aurait pas déraillé. Une fois l’édifice en place, les troupes américaines pourraient revenir chez elles, de ce fait réduisant l’hostilité ressentie par l’URSS – hostilité nécessaire à sa cohésion. C’était la théorie des dominos, prise à l’envers.
La vision de Kennan s’est heurtée à des obstacles. L’administration américaine pensait que l’URSS avait besoin d’une zone d’influence ; le plan Marshall a voulu faire une Europe à l’image, matérialiste, des USA ; les Européens étaient effrayés par une Allemagne réunifiée, et trop irresponsables pour faire autre chose que d’utiliser leurs faiblesses pour soutirer des aides aux USA.
Dean G.Acheson ou la solution médiane

Dean Acheson est le ministre des affaires étrangères des débuts de l’Europe. Contrairement aux deux autres, il ne semble pas avoir d’idées bien arrêtées sur l’avenir de l’Europe. C’est aussi un Américain de plus fraiche date (son père est né en Angleterre), qui ne partage pas l’anxiété de « l’entanglement » européen (cette obsession vient de Washington qui a fait promettre à ses descendants de ne jamais se compromettre dans les affaires des autres). Au contraire il croit en la nécessité d’une relation entre USA et Europe. C’est un avocat qui semble avoir le profil du « donneur d’aide » des sciences du changement : il essaie d’aider ceux avec qui il travaille à résoudre leurs difficultés. Il s’appuie sur ce qui compte pour ses interlocuteurs.
Le consensus alors est que le salut européen passe par l’union. Devant la faiblesse européenne, il est convenu que les USA soient un leader, pendant quelques années. Acheson va tenter de réaliser ce plan. Il en sortira épuisé. Non seulement les Etats européens n’ont aucune motivation pour l’union, mais encore on craint qu’ils ne s’effraient de la faiblesse américaine (notamment lors de ses difficultés coréennes), ou de ses velléités de les abandonner, et n’optent pour la neutralité. La question est résolue lorsque les nations européennes prennent l’initiative de demander aux USA une aide militaire permanente. Paradoxalement l’OTAN est un succès diplomatique français.
La CECA est un succès inattendu qui redonne un peu de courage à Acheson. Il tente alors d’amener l’Europe à constituer une armée (CED). Après une exténuante série de rebondissements (par exemple, la France essaie de faire payer le surcoût qu’entraîne le projet par les USA), un apparent succès (conférence de Lisbonne), la CED est rejetée. Les Européens savaient depuis le début qu’elle ne passerait pas. Ils auraient abusé Acheson pour lui soutirer des avantages. En fait, ce qu’Acheson a réussi est ce que les nations européennes ont voulu. Du moins est-ce ce que pense l’auteur.
Héritage

Les 3 tendances précédentes semblent influencer tour à tour la politique américaine. La tendance Acheson, d’une Amérique relativement impliquée en Europe, qui y a un rôle de leader, domine. Mais il y a des instants Kennan, par exemple à l’époque Brzezinski, de retrait des troupes américaines d’Europe. Et aussi des impulsions FDR, à la fois à l’époque Kissinger, mais aussi lorsque l’Amérique a cru convertir au libéralisme de marché les pays émergents, en abandonnant une vieille Europe irrécupérable.
Commentaire : leçon de changement ?

Leçon de conduite du changement ? Tous les trois ont échoué, parce qu’ils ont voulu, à des degrés divers, passer en force, imposer à des peuples une vision qu’ils ne partageaient pas ?
  • Roosevelt paraît le parfait apprenti sorcier qui veut manipuler le monde sans rien en connaître.
  • Kennan connaît la culture des pays européens, et croit que le nazisme et le communisme ont un revers honnête vers lequel il est possible de faire basculer l’Europe et la Russie. Voilà les bases mêmes des techniques de conduite du changement : utiliser les hypothèses fondamentales de sa culture pour amener un groupe dans une direction désirée (cf. Edgar Schein). Mais c’est un homme de conviction, de mots, et pas d’action. Or, le facteur clé de succès du changement c’est son contrôle.
  • Quant au donneur d’aide Acheson, s’il n’a pas réussi ce qu’il voulait, il a peut-être été le catalyseur d’un changement colossal, sans précédent. En peu d’années l’Allemagne est redevenue souveraine, l’Europe a enterré des siècles d’hostilité, les Européens de l’Ouest ont trouvé la sécurité, l’OTAN a été créé, ainsi que la CECA, le fondement de l’UE. D’ailleurs l’UE n’est-elle pas, du point de vue américain, un compromis idéal ? Un moyen terme optimal entre les idées de Kennan et celles de Roosevelt ? Suffisamment forte pour contribuer à la résistance au communisme, suffisamment prospère pour être un grand partenaire économique des USA, suffisamment divisée pour ne pas pouvoir présenter de danger pour les USA, qui en tirent facilement les ficelles ?
Quant aux Européens pourquoi sont-ils entrés dans ce montage ? Les USA, inconsciemment, ont-ils fait émerger la classe dirigeante et les régimes politiques que demandaient leurs plans ?
Compléments :

Idée d’Europe au XXème siècle

DU RÉAU, Elisabeth, L’idée d’Europe au XXème siècle, Des mythes aux réalités, Éditions complexes, 2008. Voici ce que je retiens de ma lecture :
La préhistoire
L’idée de l’Europe est presque aussi vieille que le monde. Héritage déterminant son caractère ? La Grèce lui aurait apporté la raison, Rome l’organisation et le christianisme la conscience. Géographiquement, son cœur serait l’empire de Charlemagne. L’idée d’une union européenne qui rendrait impossibles les guerres apparaît au quinzième siècle. Elle est théorisée par Rousseau et Kant.
Déclin inéluctable
Dès la fin du 19ème siècle, le sentiment du déclin inéluctable des nations européennes, la désillusion vis-à-vis de la science et du progrès, amène à envisager une union en guise de nouvel idéal. Une première tentative sérieuse de mise en œuvre pratique est faite après la seconde guerre mondiale, notamment poussée par Aristide Briand. (Déjà on voit apparaître, en Angleterre, l’idée qu’une Europe politique n’est pas immédiatement possible. Il faut commencer par une Europe économique, qui installera la solidarité entre nations et préparera le terrain pour une Europe politique.) Mais, en supposant que ces projets aient pu réussir, le nazisme met fin à tout espoir. La construction européenne reprend après la seconde guerre mondiale.
L’Amérique et l’URSS
Sans l’impulsion de l’Amérique, sans la guerre froide, l’Europe aurait-elle vu le jour ? « l’idée d’Europe, celle d’une démocratie nouvelle fondée sur une solidarité et une fraternité qui s’expriment dans une grande fédération européenne aurait été ruinée en quelque sorte par la Guerre froide qui a au contraire poussé à l’organisation d’une Europe construite autour de l’économie et des impératifs de défense du monde occidental. » (Antoine Fleury et Robert Frank)
L’Amérique veut une Europe puissante. Le plan Marshall, qui a pour objet d’éviter à l’Europe une déstabilisation soviétique, exige un organisme de coordination européen (OECE), première institution européenne. Et c’est la pression américaine qui forcera l’Angleterre, favorable à une zone de libre échange, à accepter des projets d’union plus étroite.
La paix et l’éradication du nationalisme.
Parmi les raisons de création de l’Europe se trouve évidemment la nécessité de mettre un terme aux guerres européennes. Il semble que ce soit le projet d’origine, celui de Briand. Il s’agit de dissoudre les nationalismes fauteurs de guerre au sein d’une entité qui les contrôlerait. Ce qui signifie, avant tout, réconcilier France et Allemagne. La Guerre froide accélérera le mouvement, en montrant que le danger n’est plus l’Allemagne.
L’Europe géographique.
L’Europe n’est pas considérée au départ, du moins en Europe continentale, dans son acception restreinte actuelle. Elle doit aller en Russie. On cherche à y associer l’URSS, jusqu’à ce que l’on se rende compte qu’elle a d’autres projets (coup de Prague puis blocus de Berlin, en 1948).
Les droits de l’homme et démocratie
Les droits de l’homme et les valeurs démocratiques ont probablement une place importante parmi les valeurs fondatrices de l’Europe. Premièrement en réaction aux exactions commises durant la guerre, mais aussi, surtout peut-être, en réaction à la menace soviétique qui force les démocraties de l’Ouest à serrer les rangs.
Fédéralisme et unionisme
L’histoire de l’Europe c’est celle de l’affrontement de deux idées irréconciliables. D’une part celle d’une fédération, d’une nation européenne, d’un « espace chrétien », d’autre part celle, anglaise, d’une zone de libre échange ouverte sur le « grand large », et liée aux USA, mais qui, probablement, n’inclurait pas une Angleterre jalouse de son indépendance et, finalement, hyper nationaliste.
En fait, il y a très peu de chances qu’une communauté apparaisse. Les fédéralistes semblent avant tout des utopistes, ou des technocrates. En particulier, ils croient qu’élire une assemblée européenne au suffrage universel va créer un sentiment d’appartenance. 60 ans d’échec.
La seule méthode qui paraît avoir réussi un tant soit peu à unifier les Européens, a été celle de ses pères fondateurs (principaux : Schuman, Adenauer, Monnet, de Gasperi). « (l’Europe) se fera par des réalisations concrètes créant d’abord une solidarité de fait » R.Schuman. C’est ce qu’on a appelé le « fonctionnalisme », ou la politique des « petits pas ». De 1948 à 1951 naissent Union occidentale, Organisation européenne de coopération économique, Conseil de l’Europe (première assemblée européenne). Puis c’est la première communauté, à 6, la ceca (Communauté européenne du charbon et de l’acier).
Elle était sur le point de produire une armée européenne (Communauté Européenne de Défense) et une Communauté Politique Européenne, projets portés par la France et approuvés par les Etats qui auraient dû y participer, lorsqu’une résurgence nationaliste, sous les traits de De Gaulle, la torpille (1954).
Un organisme contre nature créé par les USA ?
Faute d’avoir poursuivi cette politique, l’Europe semble un être étrange, sans tête et sans âme. Pour ménager la chèvre et le chou, les conceptions opposées anglaise et fédéraliste (technocratique ?), tous ses textes fondateurs sont ambigus, donc sans efficacité, à commencer par le traité de Rome qui crée la CEE (1957).
D’ailleurs, tout est contradictoire dans les influences qu’elle subit. L’Amérique, par exemple, désire une Europe forte. Mais elle a peur d’une forteresse économique. (Ainsi, l’OECE, contrepartie du plan Marshall, veille au libre échange.) N’est-ce pas pour cela que l’Europe n’arrive pas à construire de projet commun, qu’elle n’a pas d’armée, et que l’OTAN (créé en 1950) demeure la seule solution aux problèmes de sécurité européens, au grand dam semble-t-il des USA ?
Eh puis, fallait-il faire entrer l’Angleterre dans l’Europe ? Les Anglais, notamment Churchill, y étaient opposés. A-t-elle été contrainte de nous rejoindre par l’Amérique, et sa vision du monde aculturelle ? L’Angleterre en dindon de la farce et non en complice ?
Toujours est-il que l’Union Européenne est faite de peu de valeurs partagées. Et, comme elle ne s’est pas donnée les moyens d’en créer, il est vraisemblable que l’entrée des pays de l’est, porteurs de cultures éloignées des nôtres, ne fera qu’amplifier la cacophonie.

Compléments :

François Bayrou

M. Bayrou : « On conduit la France vers un modèle qui n’est pas le sien »

M.Bayrou affirme que la politique du président de la République s’en prend aux valeurs fondamentales de notre société, et que son entrée dans l’OTAN est une erreur.

J’ai du mal à comprendre quelle est l’influence qu’une France, petite et isolée, peut avoir sur la politique mondiale. Depuis quelques années, elle ne fait que s’agiter et se ridiculiser. Le coq gaulois dans ce qu’il a de plus stupide.

D’ailleurs, ce n’était probablement pas ce que voulait de Gaulle, qu’il est bon de citer en de pareilles circonstances. Il pensait que la France était porteuse d’un message universel, et, par conséquent, qu’il était bon pour la planète qu’elle ne l’oublie pas.

Or, la France a-t-elle encore quelque chose à dire ? Elle ne sait plus à quoi elle croit. Mais accuser le président de la République de néoconservatisme est oublier qu’il a seulement accéléré et projeté au grand jour un mouvement sournois de « libéralisation » vieux de plusieurs décennies.

À ce sujet, je viens d’entendre Henri Guaino, sur RFI. Parlant de l’Europe, il s’en prenait à la croyance selon laquelle le marché pouvait tout régler, de lui-même, sans aucune intervention humaine, sans projet politique, par la simple concurrence. Les réformes que mène le gouvernement, apparentes applications de ces principes, pourront-elles continuer sur la même lancée après de tels propos, me suis-je demandé ?

Compléments :

La France rejoint l'OTAN

Un sujet sur lequel je n’ai pas d’opinion.

Je pensais qu’en lisant les opinions des uns et des autres j’arriverais à m’en faire une. Mais, finalement, mon intuition initiale, en laquelle je n’ai pas grande confiance, n’a pas été ébranlée par ce que j’ai aperçu.

Celle-ci me dit que la France a payé très cher son prétentieux isolement, dont elle n’a jamais eu les moyens. Par ailleurs, si elle se rend compte que l’OTAN ne respecte pas ses engagements et cherche à nous embarquer dans des aventures que la morale réprouve, la France découvrira probablement que la confiance trahie est une arme redoutable. Enfin, mon métier me fait croire que le meilleur endroit pour orienter une organisation est de l’intérieur, et que pour ce faire on n’a pas besoin de pouvoir officiel.

Sinon, je tends à trouver les opinions opposées à l’entrée dans l’OTAN particulièrement peu argumentées. Les opinions pour me laissent sur ma faim. Et, comme d’habitude, je regrette le manque de débat démocratique français.

OTAN : un débat surréaliste.

Livre blanc, armée, changement

Un comité d’experts a publié un « livre blanc » sur ce que doit devenir l’armée française. Ce livre semble devoir inspirer les décisions du gouvernement. Un groupe d’officiers anonymes l’a critiqué.

  • Paradoxe : la « Grande muette » parle. Mais elle reste anonyme. Voilà ce que le sociologue Robert Merton appelle une « innovation ». Que dit-elle ? « déclassement militaire », « nous abandonnons aux Britanniques le leadership militaire européen », « la France jouera désormais dans la division de l’Italie ». Quant à la commission auteur du « livre blanc », elle souffrait d’une « sous représentation des militaires compétents » (y aurait-il des militaires incompétents ?).

Raison ? Emotion. Et l’émotion est respectable. Elle montre que quelque chose d’important a été touché. Tellement important qu’il est inconscient (d’où la maladresse de l’expression). Les militaires s’identifient à l’armée, tout ce qui lui nuit les affecte. Faisons-les s’exprimer sur leur malaise et l’on verra apparaître peut-être quelque grosse erreur de mise en œuvre. Par exemple, ils critiquent les « hypothétiques innovations » du plan, et semblent les attribuer à des « intérêts industriels ». Bien entendu, la critique peut venir de dinosaures, qui ont une guerre de retard. Mais l’homme n’est pas monolithique. Il est le terrain de tendances opposées. Pour l’amener à changer, il faut repérer chez lui ce qui est favorable au changement, et l’utiliser.

  • Le Ministre de la défense répond : la France « restera une des quatre puissances militaires de la planète ».

Le Ministre n’est pas un « leader du changement ».

  1. Il ne rappelle pas l’Armée à son devoir de réserve, il ne respecte pas le « code de loi » de la nation.
  2. Lui aussi « innove » au sens de Merton : le « livre blanc » veut que l’armée française entre dans l’OTAN, à condition que celle-ci soit dirigée par des Européens ; elle doit pouvoir « projeter » ses troupes pour contribuer à régler quelques crises locales, et gagner en productivité en remplaçant des hommes par des matériels ; est-ce cela une « grande puissance militaire » ?

Que devrait-il faire ?

  • Mettre au jour le conflit que fait naître le changement entre les valeurs fondamentales de l’entreprise (ou de la nation) : contraintes budgétaires, évolution des menaces, « grandeur » de la France…
  • Traduction. Par exemple qu’entendre par « grande puissance » ? Défendre le territoire de la France ? Étendre ce territoire ? Protéger ce à quoi nous croyons (liberté, égalité, fraternité…) ? etc.
  • S’interroger sur les moyens nécessaires au respect de ces valeurs nouvellement interprétées. Rôle des hommes et des satellites ? Confier une partie de la responsabilité de nos intérêts à l’OTAN, éventuellement en lui réclamant quelques évolutions ? Quel rôle conserver à l’armée nationale ?…

C’est en faisant avec rigueur cet exercice qu’il construira un changement solide, une armée ou une entreprise durables, et qu’il suscitera l’approbation générale.

Références:

  • Le Monde.fr, Un groupe de généraux dénonce l’imposture du Livre blanc de la défense,Mis à jour le 19.06.08 à 17h05.
  • Le Monde.fr, Livre blanc de la défense : deux des auteurs s’expliquent, Mis à jour le 18.06.08 à 14h58.
  • Sur Robert Merton : Terrorisme et Angleterre
  • Sur le leader du changement : Chester Barnard juge le dirigeant