Les origines du déficit de la sécu ?

Le dépistage du cancer de la prostate fait-il plus de mal que de bien ? me semble avoir mis le doigt sur quelque chose qui pourrait expliquer pourquoi notre santé nous coûte de plus en plus cher :

  • Le dépistage du cancer de la prostate se fait de plus en plus tôt. On dépiste beaucoup, mais on n’est pas sûr que ce soit finalement un bien : le dit cancer tue lentement, et le traiter démolit la vie de la victime.
  • Ce type de problème semble être derrière l’état calamiteux du système de santé américain : une amélioration du diagnostic qui fait voir ce qu’on ne voyait pas auparavant, et une volonté de zéro risque, qui conduit à un acharnement thérapeutique et à des vies gâchées.
  • On a là un curieux cercle vicieux : d’un côté cette pratique enrichit le médecin, de l’autre ne pas y souscrire risque de lui valoir des poursuites. C’est un exemple de dilemme du prisonnier : si le médecin optimise son intérêt propre, il minimise celui de ses patients et de la collectivité. La profession médicale (à commencer par les laboratoires) a trouvé un formidable moyen de ruiner la société.
Compléments :

  • Sur la médecine américaine : Le marché contre l’homme.
  • La France n’aurait-elle pas intérêt à se pencher sur ce type de comportements avant de s’en prendre à la couverture sociale ? (Système de santé français.)
  • Aurait-on là un moteur du capitalisme moderne ? Si une entreprise parvient à contraindre une profession à un tel dilemme du prisonnier (aléa moral), elle est riche. Serait-ce ce qui a été tenté avec les OGM, et ce qui a été réussi avec les différentes bulles financières ?

Mères porteuses : libres ou exploitées ?

Un débat entre esprits supérieurs : d’un côté on dit que l’homme n’a pas le droit de vendre son corps, de l’autre qu’il a le droit d’en faire ce qu’il veut.

  • Rousseau me semble avoir un avis pertinent sur le sujet. Le fondement des droits de l’homme, que l’homme n’ait pas à subir la volonté arbitraire d’un autre, n’est pas seulement d’empêcher que l’un puisse asservir l’autre, mais que l’on puisse avoir envie d’être asservi. Si un humain pense que porter, puis perdre, un être pour qui ordinairement il est prêt à donner sa vie, vaut un peu d’argent, n’est-ce pas qu’il est déjà dans un état qui lui a retiré toute liberté, tout droit ? Je crois qu’il y a là une des grandes hypocrisies dont sont familiers les Anglo-saxons, et que l’on retrouve dans d’autres débats, par exemple sur les OGM : par des moyens élégants, ils nous projettent dans l’abjection, de façon à ce que la seule liberté qu’il nous reste soit celle de nous vendre.
  • Le point de vue français est qu’il faut empêcher l’avilissement, par la loi. Est-ce moins hypocrite ? Nous ne rétablissons pas l’être dans ses droits, mais lui retirons le dernier droit d’une situation de non droit.

Durkheim aurait probablement interprété la volonté d’être mère porteuse comme une pathologie de la société : une société qui contraint ses ressortissants à se vendre n’est pas saine. Notre rôle est de la soigner, non de légiférer.

Paradis sur terre

Les billets suscités par les idées de John Galbraith (Société d’abondance, Commentaires sur affluent society) m’amènent à me demander si l’on peut créer un monde « abondant et sûr », à la place de la poudrière actuelle. Peut-on éviter les maux dénoncés par Galbraith, et ceux qui sont venus s’ajouter au tableau depuis la sortie de son livre ?

Avant de me lancer dans l’exercice, je lui ajoute une contrainte. Mon expérience du changement me fait croire que l’on ne peut pas tout casser. Il faut utiliser ce qui existe pour servir ce que l’on veut faire. Par conséquent, il faut faire avec économie über alles. Mieux il faut l’utiliser de façon à la rendre tellement efficace qu’aucune autre variante ne soit susceptible de la concurrencer, de peur que cette variante ne soit porteuse de quelque nouvelle maladie.

Dans la suite, je reprends les thèmes de Galbraith qui me sont apparus importants :

L’économie ne doit pas être dominée par le marché

Il semble que l’on soit en face d’un choix entre deux modèles de développement économique : meilleures conditions possibles pour le marché (= modèle de la rareté) ou sécurité de l’individu ? Est-ce le marché ou l’homme qui est premier ?

En fait, tout le monde est d’accord sur ce dernier point : le modèle de la rareté se justifie par le fait que le riche crée de la richesse, c’est pourquoi il est juste qu’il soit riche. A terme, ce qu’il crée fait le bonheur de l’humanité. L’argument ne semble pas tenir :

  • Le modèle du marché, qui veut que l’homme soit asservi à et conditionné par l’économie, a dominé le fonctionnement du monde ces derniers temps. Il y eut création corrélative de classes de proscrits sociaux, et crises économiques régionales à un rythme accéléré (Consensus de Washington). D’ailleurs, je doute que l’argument du bien-être collectif soit autre chose que cosmétique : les promoteurs de la Nouvelle économie ont repris l’argumentation du Darwinisme social : le marché se nourrit de cadavres (voir l’opinion d’un ex directeur de McKinsey : McKinsey réforme l’entreprise). Autrement dit, riche et proscrit social méritent leur sort du fait de leurs vertus propres.
  • Les économistes, les grands prêtres de sa religion, ont paré le marché de toutes les qualités : sans lui, pas d’innovation, pas d’allocation optimale des ressources, pas de bonheur… En fait, tout cela est faux : le marché n’est pas plus qu’un marché, c’est-à-dire un moyen d’échanger des biens. L’innovation, l’allocation optimale des ressources… résultent en fait du mouvement unanime d’une nation, d’un groupe d’hommes… pour atteindre un objectif capital pour eux. L’effort de guerre a été une formidable stimulation à l’innovation. L’industrie spatiale fournit un intéressant exemple : après deux ères fastes, guerre de 40 et guerre froide, l’innovation technologique patauge depuis qu’elle est aux mains du marché, la performance des fusées a même baissé d’après ce que me disent des gens qui travaillent au CNES et chez Arianespace. Et la technologie qu’elles emploient est vieillotte et tristounette.

A moyen terme, la lutte contre l’effet de serre peut orienter l’économie bien mieux que le marché.

De cette manière peut-on résoudre les autres problèmes que soulève Galbraith ?

Service public

Galbraith montre que le service public joue un rôle capital dans l’édification de l’être humain. L’expérimentation anglaise (Lois de la concurrence et service public) semble prouver qu’il n’est pas possible de le confier au secteur privé, sans une baisse de qualité dramatique (et probablement une augmentation de coût à service constant).

Problème : la haine de l’impôt, le riche n’aime pas payer. Comment lui faire financer le service public ?

En fait, si le riche pense que sa survie est en jeu, et, bien plus, s’il pense que l’effort de l’état nourrit son entreprise (comme c’était le cas durant la guerre froide), il verra d’un bon œil un état fort. L’effet de serre pourrait arriver à point nommé. De ce fait, l’état pouvant collecter beaucoup a une certaine latitude pour répartir sa collecte où bon lui semble.

Il demeure un problème, que ce blog a déjà signalé : un service public puissant attire tout ce qui est affamé de gloire et de pouvoir. N’étant pas embarrassé par la conscience de la cause commune ou du travail bien fait, ce type d’individus a un avantage concurrentiel décisif quand il s’agit de concourir pour les plus hautes fonctions (Les appareils créent l’idéologie). Ce faisant il finit par nuire à l’image et à la performance du service public, et à fournir un argument pour le dissoudre à ceux qui le trouvent trop coûteux. Je reviens à cette question plus loin.

Construire une société qui investisse dans l’homme plus que dans la machine

Galbraith veut une économie qui développe l’homme, qui arrête d’investir dans les machines pour l’éliminer.

Lorsqu’elle alloue son argent entre diverses ressources, l’entreprise fait face à une gamme de choix allant du tout homme au tout machine (la solution qu’elle a privilégiée ces dernières décennies). Selon moi l’optimum économique est au milieu : pas mal d’hommes (Sauver l’industrie). Il me semble aussi que l’homme doit être employé pour son intellect : c’est lui qui est le mieux placé pour indiquer comment améliorer l’entreprise. De ce fait, il renouvelle sans arrêt l’intérêt de son métier (voir ce qui est dit du Toyota Production System dans Le changement peut tuer). Ce que je décris là est le modèle japonais. Il me semble qu’il combine développement humain et efficacité économique. Si aujourd’hui il va mal, c’est probablement pour d’autres raisons.

Une fois de plus survient un problème à mon meilleur des mondes. Ce n’est pas parce qu’une stratégie est économiquement optimale qu’elle sera adoptée. Les entreprises ont tendance à s’entendre. Par exemple, toute l’industrie automobile a suivi une stratégie identique. Elle a permis à ses membres de dégrader l’efficacité de leur modèle, sans que personne ne paie pour ses crimes (Irrationalité et industrie automobile), du moins immédiatement.

Eliminer les déséquilibres chroniques de l’économie

Galbraith explique que le marché est en déséquilibre permanent. La Loi de Say observe que l’offre produit sa demande (Insondables mystères de l’économie). Malheureusement, non seulement ce qui est produit est de l’ordre du futile, d’où besoin de lavage de cerveau, mais il y a déséquilibre temporel entre offre et demande. Parce que l’économie cherche à créer artificiellement le besoin pour des biens sans intérêt, elle suscite naturellement dette et inflation, et éventuellement récession si le remède à ces maux est trop brutal.

Mais je n’approuve pas entièrement Galbraith : contrairement à ce qu’il pense il se pourrait qu’il y ait possibilité de création permanente d’un besoin sain : notre propre évolution (croissance démographique…) nous donne de nouvelles idées, crée de nouveaux manques (épuisement des ressources en énergie, en eau, en air propre…) ; notre environnement évolue plus ou moins indépendamment de nous (grippe aviaire, etc.)…

Par ailleurs, je constate de par mon expérience (est-elle généralisable à l’économie, sans effet pervers ?) que lorsque l’on écoute le monde, on découvre de « vrais » besoins, qui n’exploitent pas les vices humains. On peut y répondre immédiatement en utilisant les ressources existantes de la société, dans une logique d’échange. Il n’y aurait donc pas de déséquilibre temporel dans ce cas. A creuser.

Exemple : la croissance de la population mondiale crée un besoin de nourriture que l’on peut satisfaire en éliminant le gaspillage actuel plutôt qu’en ayant recours de manière précipitée aux OGM, bidouillage avec le vivant dont on ne connaît pas les conséquences (Nourrir l’humanité).

Deux modèles

Ce que montre cette discussion est, surtout, qu’il semble qu’il y ait deux chemins pour le développement humain.

  1. Le premier est à la fois bon pour l’homme et pour l’humanité, c’est le modèle d’abondance. En théorie, il produit même un optimum local et global à la fois : l’individu qui suit ses principes réussit mieux que celui qui ne le fait pas. Mais ce modèle est susceptible au « free rider », au parasite. Pour que l’optimum local précédent soit trouvé, il faut un minimum de bonne volonté et de talent, s’il y a dégradation de la qualité de ceux qui contrôlent un pan de la société, si ceux-ci, implicitement, se mettent d’accord pour économiser leur intellect tout en exploitant leurs semblables, alors va apparaître un second modèle, celui de l’exclusion. Il est possible que la culpabilité soit collective : si la société peut-être dominée par ces paresseux, c’est probablement qu’elle est, elle-même, dans un état d’apathie.
  2. Ce modèle 2 est soumis à de violentes crises, qui font de nouvelles générations d’heureux qui, par reconnaissance, le maintiennent en vie. Il est possible cependant que parfois ces crises soient insupportables (années 30 et guerre) et qu’il y ait une telle nécessité de rééquilibrage qu’il y a retour au premier modèle.

Pour que le premier modèle puisse se soutenir, il faut sans doute un certain stress partagé (anti-apathie), ce que les spécialistes du changement appellent « feeling of urgency ». Alors la population est probablement à la fois entraînée à la réflexion, donc capable de trouver des solutions réellement optimales – non parasitaires / paresseuses, et vigilante par rapport à l’apparition de « free riders ». Pour cela, il faut peut-être qu’une menace permanente, ou qu’une série de menaces, pèse sur la tête de l’humanité. Si elle estime que le monde est hostile, elle sera juste et abondante pour ses membres.

Compléments :

  • Par ailleurs, l’isolement de l’individu, typique des sociétés anglo-saxonnes, et dans une moindre mesure de la nôtre, favorise le « second modèle », pour des raisons inhérentes à sa nature (The logic of collective action), mais aussi parce qu’un homme seul a une faible capacité de traitement d’informations. Il a donc tendance à ne trouver que des « solutions paresseuses », qui maximisent son intérêt à court terme (Braquage à l’anglaise). Un intérêt qui est surtout de ne pas réfléchir (voir CIALDINI, Robert B., Influence: Science and Practice, Allyn and Bacon, 4ème édition, 2000). Une intensification du lien social (Toyota ou l’anti-risque) pourrait favoriser le modèle 1.
  • Mes livres donnent quelques arguments quant à l’efficacité naturelle du service public (dont le principal est que ses coûts sont faibles parce qu’il n’est pas motivé par l’enrichissement), et explique comment faire travailler le marché pour le compte de l’entreprise (« ordinateur social »).

Nourrir l’humanité

Pour nourrir l’humanité, il suffirait de moins gaspiller vient à mon secours (Progrès à tout prix).

Grand argument en faveur des OGM : sans eux la planète va crever de faim. En fait, une quantité colossale de nourriture est perdue (les USA en gaspilleraient 100md$, à comparer à un programme alimentaire mondial de 3,5md$). Un meilleur usage permettrait de nourrir une population 50% plus nombreuse (monde de 2050). Et le recyclage des déchets éviterait que l’agriculture serve à des besoins autres qu’humains (alimentation du bétail, agrocarburants).

Mais comment réaliser ce changement ? Les économistes affirment que l’entreprise est l’esclave de la main invisible du marché. Par conséquent, les gouvernements doivent piper les lois du marché pour qu’il serve les intérêts de la société (cf. taxes sur le carbone).

Compléments :

Progrès à tout prix

Le principe d’anxiété, par Gérard Courtois : France stupidement anxieuse ?

Deux pièces à charge : les OGM qui ont été démontrées sans risque, et un démontage d’une antenne de Bouygues Télécom ordonné par un juge, qui estimait que bien que le risque ne soit pas démontré :

Dès lors que les plaideurs « ne peuvent se voir garantir une absence de risque », leur « sentiment d’angoisse » est donc légitime et le « préjudice moral » avéré, affirme ce jugement.

Conclusion :

Sauf à admettre une société craintive, affolée par la moindre innovation scientifique, minée par le sentiment de vulnérabilité, obsédée par le risque zéro. Bref, taraudée par la mort, puisque la vie elle-même, que l’on sache, présente quelque risque !

La France est peureuse, elle refuse le progrès ? Argument faible, j’en ai peur. Les Lumières appelaient progrès la prise de pouvoir de la raison sur les affaires humaines. Insensiblement le progrès est devenu avancée technologique, et on s’en sert dorénavant pour écraser toute velléité de débat démocratique (ce qu’est un jugement), toute tentative d’usage de la raison ! 

Qui aimerait avoir des antennes de téléphonie mobile à côté de chez soi ? L’histoire a montré que l’anxiété scientifique avait ses raisons d’être. Le cancer, par exemple, demande des décennies pour se manifester (cf. l’amiante, la radioactivité qui a été mise à toutes les sauces lors de sa découverte, ou même la cigarette).

D’ailleurs, ne peut-on pas avoir un progrès technologique avec un risque raisonnable : il y a sûrement un moyen d’éviter de placer des antennes à proximité d’habitations ? The Economist affirme que le capitalisme, et le progrès technologique, ont donné tort à Malthus : ils se sont renouvelés à chaque crise. Pourquoi seraient-ils incapables de trouver des moyens à risque minimal de nous nourrir ou de nous informer ? Serions-nous, et nos scientifiques les premiers, prisonniers d’une énorme paresse intellectuelle ? Les Lumières : une illusion ? Nouveaux âges des ténèbres ?

Compléments :

OGM et scientifiques

J’ai entendu cette semaine la radio parler d’une étude affirmant l’innocuité des OGM, et d’un article du Figaro qui nous aurait encouragés à suivre l’avis des scientifiques qui l’avaient rédigée.

Au passage j’ai découvert que démontrer les risques des OGM était à notre charge. Pourquoi l’industrie pharmaceutique n’a-t-elle pas, elle aussi, exigé que nous lui démontrions la nocivité de ses produits ? Plus d’autorisations de mise sur le marché. Grosses économies.

Idée suivante : pourquoi un scientifique devrait décider à la place de la nation ? J’en suis arrivé à l’étrange conclusion que le scientifique est la personne la plus mal placée pour prendre une décision qui engage la collectivité. Pourquoi ?

  • Depuis ses origines il a été étroitement spécialisé. Son opinion est exceptionnellement biaisée. Un facteur favorable à cette spécialisation est l’inadaptation sociale. Newton, par exemple, n’était pas loin d’être autiste. Lisez les biographies de grands scientifiques : je doute que vous ayez envie de leur confier la planète.
  • En fait, par construction, le scientifique est un irresponsable. Quiconque a fait des études scientifiques sait qu’à leur base, il y a l’approximation. On fait un modèle de la réalité, on en déduit des conclusions. On les applique, et on teste. Tant que ça ne va pas, on bricole. Une fois un résultat satisfaisant obtenu, on s’arrête. L’hypothèse scientifique majeure est là : sur le long terme nous sommes tous morts. Après nous le déluge et l’effet de serre. Le scientifique n’a pas d’enfants. L’exemple du « génie génétique » :

Principe : on a constaté que les gènes donnaient certaines propriétés aux êtres vivants, d’où l’idée d’utiliser le gène de l’un pour donner ses propriétés à un autre. En réalité, plus la science explore la génétique plus elle comprend qu’elle ne sait rien : par exemple, les gènes ne semblent pas aussi individualistes qu’on le supposait. Par ailleurs, le transfert de gène est, au mieux, un bricolage : on bombarde une plante avec un assemblage génétique complexe, en espérant que le gène intéressant saura trouver son chemin. Si la plante présente les caractéristiques désirées on a réussi. Sinon, nouveaux essais.

Comment va évoluer le nouvel être vivant ainsi créé ? Que va donner son patrimoine biologique bricolé ? L’agglomérat de gènes qui lui a été transmis ? Que vont-ils faire dans la nature ? Quel impact vont-ils avoir sur les êtres vivants qui vont les consommer ?… On n’en sait rien, c’est pour cela que certains scientifiques proposent d’adopter, pour s’assurer de l’innocuité des OGM pour la vie de la planète, les procédures appliquées aux médicaments. Cest un minimum. Ce minimum est au dessus de nos moyens : les tests nécessaires rendraient non rentables les OGM. On espère donc que les OGM n’auront pas d’effets néfastes.

Inutile scientifique ? Non. Simplement, il doit expliquer à la société ses étroites connaissances, et lui laisser faire ce qu’il ne sait pas faire : prendre des décisions. Chacun son travail.

Compléments :

Le triomphe des OGM

Monsanto et ses OGM : anticycliques ? Monsanto boosted by South American demand (Hal Weitzman, FT.com, 7 janvier) : sur le dernier trimestre (jusqu’à fin novembre), le résultat net de Monsanto a été de 556m$, contre 256 prévus. Raison ? Essentiellement le Brésil et l’Argentine.

Au début des années 2000, on donnait Monsanto pour mort. Et pourtant, c’est une des entreprises mondiales les plus rentables. Elle est promise à l’avenir le plus brillant. Que s’est-il passé ?
Monsanto est une très ancienne société, originellement un chimiste. Après plusieurs décennies de recherche, elle commercialise en 1996 ses premières semences génétiquement modifiées, coton et soja, et du blé quelques temps après. L’intérêt ? La plante n’a pas besoin d’herbicides pour se défendre contre les parasites, ou, au contraire, elle devient résistante à l’herbicide, ce qui permet d’en utiliser plus, sans la tuer.
Mais l’innovation est un échec : réaction brutale de pays riches (notamment le Japon, l’Europe et l’Australie), qui mettent en place des politiques d’étiquetage à l’effet dissuasif.
En 2000, Monsanto, fortement endettée, est achetée par Pharmacia, qui la dépossède de son activité pharmaceutique et remet sur le marché l’activité agricole, en 2002.
Surprise, les affaires de la société se redressent. Elle se concentre sur ses quelques produits les plus prometteurs, et sur les pays les moins regardants : États-Unis et pays pauvres. Un grand succès : le Brésil, deuxième producteur mondial de soja, commence par interdire les OGM, mais ses producteurs se fournissent en contrebande, ce qui amène finalement le pays à autoriser la production de soja transgénique.
Aujourd’hui, l’entreprise, qui se trouve quasiment en situation de monopole, est très rentable et connaît un développement rapide. Elle poursuit de manière quasi monomaniaque le développement de nouveaux produits transgéniques, ayant construit des laboratoires de recherche et développement qui sont de véritables machines de guerre, l’obsession de leurs dirigeants étant de sortir de plus en plus vite des produits de plus en plus performants.
2 réflexions :
  • Monsanto est l’idéal type de l’entreprise américaine, déterminée et concentrée sur son objectif, quasiment indestructible. Le titre de l’article dont j’ai tiré ce résumé « betting the farm » (ça passe ou ça casse) dit tout.
  • Il me fait penser à la théorie de Polanyi. Notre histoire récente est celle de l’illusion du marché. Cette illusion détruit tout ce qu’elle touche, c’est pour cela que les pays riches veulent s’en protéger, en l’expédiant chez ceux qui ne peuvent le faire. C’est la même chose pour les OGM : les pays riches en ont peur et les ont vendus aux pauvres. Eux n’ont pas les moyens d’être inquiets. Le capitalisme a besoin de pauvres et se les fabrique ?
Compléments :
  • Schonfeld, Erick, Betting the farm, Business 2.0, Septembre 2005. Les Américains ne semblent pas plus favorables que les Européens aux OGM, seulement ils ne savent pas qu’ils en consomment. C’est du moins ce que dit cet article, pro OGM.
  • POLANYI, Karl, The Great Transformation: The Political and Economic Origins of Our Time, Beacon Press 2001.

Énergie nucléaire

La radio m’apprend que le mari de Benazir Bhutto devient président du Pakistan. De la prison à la présidence… L’homme qu’il fallait à un pays au bord de la banqueroute, en pleine guerre fratricide et possédant l’arme nucléaire ? Mêmes informations : l’Inde va construire des centrales nucléaires. Jusqu’ici on ne voulait pas lui en apporter la technologie parce qu’elle n’avait pas signé le traité de non prolifération nucléaire. C’est oublié. Je note au passage que l’Iran a, elle, signé ce fameux traité.

  • Imaginons que l’on invente aujourd’hui l’énergie nucléaire ; que l’on nous parle d’Hiroshima et de Nagasaki ; que l’on nous dise que l’URSS ferait exploser une bombe au dessus d’une armée pour voir comment elle réagirait ; que les Américains envisageraient de l’utiliser durant la guerre de Corée. Qu’on ajoute que la mise au point des centrales nucléaires passerait à deux doigts du désastre (Windscale en Angleterre). Qu’il est préférable de ne pas les mettre entre les mains de gens distraits (Tchernobyl, Three Mile Island). Bref que l’énergie nucléaire s’accommode mal de l’erreur, qui est humaine, comme chacun sait. A quelle probabilité fixerions-nous les chances de l’humanité de vivre, sans catastrophe majeure, 50 ans, 100 ans ? 0 ? Je crois que même ceux qui sont aujourd’hui favorables à l’énergie nucléaire pencheraient pour la prudence.
  • Le monde est à un tournant de son histoire. Durant ces derniers siècles, la science l’a dirigé. Et la science, c’est l’approximation. Un exemple. Une histoire d’un ingénieur de Dassault Aviation, il y a longtemps. Test du prototype du Rafale. L’avion entre en résonnance. Le pilote, comment s’y prend-il ?, se tire d’affaire. Réaction de l’ingénieur : son approximation « du premier degré » est insuffisante. Il pousse ses calculs, modifie l’appareil, y remet le pilote. C’est bon. L’incident est oublié. La science c’est celà : un modèle de la question à traiter. Un modèle que l’on sait résoudre. Puis une solution que l’on teste dans la nature. Si ça marche, c’est fini. Sinon on complexifie le modèle. Problème ? Que donne l’approximation à long terme ? C’est ce que l’économiste appelle pudiquement une « externalité », une retombée imprévue. L’effet de serre est une externalité.

Pouvons-nous continuer à jouer les apprentis-sorciers ? Certes. Mais, comment ne pas condamner la science ? Je soupçonne que sans elle nous n’avançerons plus ; qu’une société doit se mettre en permanence en question ; et qu’une partie de la solution (avoir le gros des bénéfices de la science pour un risque « acceptable ») est dans une approche démocratique de la science. La société doit participer à la décision du scientifique, de l’ingénieur.

Compléments :

  • La centrale de Windscale est passée à deux doigts d’un drame majeur, en 1957 : voir Wikipedia sur le sujet.
  • Sur les armées russes et l’Amérique en Corée : voir Grand expectations. On y apprend aussi que dans les années 50, les magasins de chaussures mesuraient la taille des pieds de leurs clients aux rayons X…
  • Sur les OGM, autre exemple du processus scientifique : SERALINI, Gilles, Ces OGM qui changent le monde, Champs Flammarion, 2004.
  • Remarque : les techniques que j’étudie (et qui ne me doivent rien) ont la caractéristique, non recherchée, d’avoir un caractère démocratique.

Malheureuse Inde

Up to their necks in it, The Economist, 17 juillet 2008. « En dépit de bonnes lois et d’intentions meilleures encore, l’Inde cause autant de pollution que n’importe quel pays pauvre en voie d’industrialisation« . The Economist peint une situation effrayante : l’écosystème indien est saturé, et le développement économique du pays ne va qu’aller en s’amplifiant.

Un exemple : l’Inde est incapable de recycler ses déchets, si bien que sa population fait ses ablutions dans un Gange dont l’eau dépasse par endroits de 300.000% les normes d’insalubrité. Avec les conséquences attendues : 1000 morts d’enfants par jour. The Economist dénonce les « gouvernements locaux désemparés, les gouvernements d’Etats corrompus, le gouvernement central surchargé et divisé par des querelles incessantes« .

Voici la manifestation usuelle d’un changement mal mené : on en veut à l’homme alors qu’il ne fait que ce qu’il a toujours fait (se baigner dans la Gange et mener les affaires du pays à la manière indienne). Jusqu’ici il n’y avait aucun mal à procéder ainsi. Mais la croissance économique (le nom du changement dans ce cas) a rendu dangereux ces comportements. Comment l’Inde peut-elle évoluer ? Deux scénarios :

  1. Revenir au statu quo, arrêter le développement économique. C’est ainsi que se terminent la plupart des changements mal menés. Scénario peu probable.
  2. L’Europe de Mathus : l’innovation technologique sauve le pays.

The Economist appelle cette dernière solution de ses voeux. Il nous encourage, par exemple, à adopter les OGM. Or, ce qui freine l’usage de ces OGM est le principe de précaution. Le doute que beaucoup éprouvent quant à leurs effets secondaires. Les dangers que font courir à la planète la croissance économique signifieraient-ils que nous ne puissions plus être « prudents« , la vertu suprême du dirigeant, selon les Grecs ? Que nous devons nous livrer à une course en avant aveugle ?

Références :

  • Ce que The Economist pense de Malthus : Malthus, the false prophet.
  • Pourquoi les OGM ne semblent pas donner toutes les garanties qu’ils n’aient pas d’effets néfastes : SERALINI Gilles-Eric, Ces OGM qui changent le monde, Flammarion, 2004.