La guerre du Péloponnèse, de Thucydide

Les Grecs, c’est nous ! Thucydide parle de notre société. 
Quelle œuvre étonnante. D’abord par l’objectivité du traitement de l’information. Thucydide a mené une enquête minutieuse. Il a interviewé chaque camp. Il a noté les effectifs, les généraux, les pertes, il a décrit les tactiques et les batailles. Il reconstitue les discours marquants. Il parvient même à faire apercevoir la psychologie des combattants, capitale dans les batailles, et des chefs. Et tout cela avec une concision surprenante.
Qu’est-ce que la guerre du Péloponnèse ? 
27 ans d’affrontements entre Athènes et ses alliés, d’un côté, et Sparte et ses alliés de l’autre. Episode précédent. Les Grecs s’unissent pour lutter contre les Mèdes. Ils gagnent. Ils sortent de cette guerre transformés. Athènes a construit une flotte et domine la mer. Sparte a une armée redoutable et domine la terre. Athènes est une démocratie, Sparte une oligarchie. Les Athéniens sont entreprenants, les Spartiates timorés et superstitieux. Grâce  à sa flotte, Athènes se constitue un empire méditerranéen. Elle échange sa protection contre un tribut. Certaines cités asservies demandent à Sparte son aide pour lutter contre l’impérialisme athénien. La guerre du Péloponnèse commence. La stratégie de Périclès est de laisser la terre aux Spartiates, Athènes est protégée par ses murs, et de vaincre grâce à sa maîtrise des mers. S’ensuivent alors des hauts et des bas. Athènes est dévastée par une épidémie (que Thucydide appelle « la peste »). Les cités passent d’un camp à l’autre, en fonction des trahisons. En effet, ce ne sont pas des groupes homogènes. Elles sont divisées entre oligarques et peuple, et en factions. Chacun poussant son intérêt au jour le jour. Coup de théâtre, la hardiesse d’Athènes paie. Elle remporte une victoire inattendue sur les Spartiates. Et fait prisonnier un grand nombre de ses combattants. Sparte demande la paix. Athènes temporise, pensant pouvoir obtenir mieux. La paix est finalement signée, mais, la fortune d’Athènes ayant connu des revers, les termes sont moins favorables qu’ils auraient pu l’être. Athènes reconstitue ses effectifs. Surprise, elle décide d’ouvrir un nouveau front. Appas du gain. Elle attaque la Sicile, qui est en dehors du conflit. Et qui est une sorte de continent, à l’échelle grecque. Survient alors l’épisode Alcibiade. Alcibiade est une personnalité flamboyante. Il est riche et de haute naissance. On le soupçonne d’être un ennemi de la démocratie. Il convainc le peuple de l’expédition sicilienne. Une armée énorme part. Elle est dirigée par Alcibiade et deux autres généraux qui ne partagent ni ses vues, ni son talent. Mais, ses ennemis athéniens voulant se débarrasser de lui, ils l’accusent d’un délit quelque peu imaginaire, et le font rappeler. C’est alors qu’il passe à l’ennemi. Et que, de là, il va aller de camp en camp. La campagne sicilienne est à deux doigts de réussir. Mais les généraux grecs font de graves erreurs. Finalement, deux corps expéditionnaires sont détruits. Athènes n’a plus de flotte et d’armée. Sentant l’hallali, les cités alliées la quittent. Le parti oligarque athénien dissout la démocratie et cherche à négocier avec Sparte. Mais un corps expéditionnaire qui n’est pas dans la ville refuse le changement de régime. Finalement, le sort des armes sourit aux Athéniens. L’oligarchie est renversée. Entre temps, les Perses sont entrés dans la partie. Ils aident les uns et les autres, avec le souci qu’aucun ne gagne. Le récit de Thucydide s’arrête là. Il est poursuivi par Xénophon. Encore des hauts et des bas. Les Athéniens remportent une grande bataille navale. Mais une tempête se lève. Ils ne peuvent récupérer leurs naufragés, qui se noient. Pour cela, leurs généraux sont condamnés à mort ! L’armée athénienne est décapitée. Cette fois, c’est la fin. Mais Athènes ne subira pas le traitement qu’elle infligeait aux cités qu’elle défaisait. Sa population ne sera pas réduite en esclavage. On lui demande seulement de démolir les murs qui la protégeaient.
Enseignements ? 
La guerre du Péloponnèse, c’est le portrait de l’Occident, de l’individualisme, et de la démocratie. C’est le génie dans l’adversité, et l’hybris dans la prospérité, une sorte de comportement suicidaire. Les causes en sont les mêmes. L’individu met tout son talent à pousser son intérêt. Pourtant, curieusement, la démocratie cherche à détruire ce talent (en particulier celui de ses généraux). Car, exceptionnel, il fait planer sur elle la menace de la dictature.
(N’allons pas chercher plus loin la faiblesse de notre armée, et les caractéristiques de notre société ? Par ailleurs, l’Anabase de Xénophon tire une conclusion similaire à celle de Thucydide : unis, les Grecs sont imbattables.)

Les mérites de l'Occident

Il est de bon ton d’accuser l’Occident de tous les maux. Je me demande s’il n’a pas deux qualités, essentielles:

  • Hannah Arendt parle « d’objectivité ». Il me semble que, des Chinois au Pygmées, la caractéristique de l’homme a été de faire passer l’équilibre de la société devant ce que lui dit l’observation « objective ». Les Chinois, en particulier, ont bridé leur science. C’est peut-être un moyen de vivre agréablement. Mais cela prépare mal à affronter les changements que semble nous demander la nature. 
  • Un concept qui a l’air de remonter au Stoïcien veut que tous les hommes aient une essence commune, leur « humanité ». Il me semble que les autres peuples estiment qu’eux seuls sont des « hommes ». Et que les « barbares » ne valent pas grand chose. Cette « ontologie » occidentale pourrait être utile à un moment où les peuples fusionnent. 

L’Asie dominera-t-elle le monde ?

On nous a asséné comme une loi de la nature que l’Asie ne pouvait que dominer le monde. N’a-t-elle pas embrassé avec enthousiasme le libéralisme économique ? N’est-elle pas peuplée de gens nombreux, pas chers et qui travaillent dur ?

Mais l’Asie a un vice que n’a plus l’Europe : elle n’a pas réglé ses conflits internes. Ses nations sont hostiles les unes aux autres. De surcroît, tout est déséquilibré chez-elle, que ce soit son rapport population / ressources naturelles ou son développement économique – explosivement inégalitaire.

« Alors que beaucoup d’Etats asiatiques ont embrassé les valeurs économiques de l’Ouest, ils ont refusé ses valeurs politiques. » Malheureusement, les unes ne peuvent aller sans les autres…

De la globalisation à la parcellisation ?

Les trente dernières années du monde ont été marquées par ce que l’on peut résumer par le « consensus de Washington ». C’est-à-dire la domination du libre échange et de la démocratie anglo-saxonne. Ce modèle a connu une crise majeure. Or, aucun modèle ne peut survivre à une crise. Les forces qui vont le renverser sont certainement en cours de constitution. Peut-on apercevoir ce qui pourrait les alimenter ? Tentative d’exercice de prospective :

  • La démocratie  a été pervertie pour servir de rouleau-compresseur au libre échange. Elle est vue comme une hypocrisie par les puissances montantes (à commencer par la Chine).
  • Au Moyen-Orient, s’affrontent des forces extrémistes islamistes. Elles remplacent des dictatures dont l’ambition avait été d’occidentaliser leurs pays (Iraq, Syrie, Égypte, Tunisie…). Que mettront-elles à leur place ? L’Islam, avec ses variantes infinies qui se haïssent toutes, est probablement plus explosif que le christianisme des guerres de religion.
  • Le Japon, le meilleur converti à l’occidentalisme, est en dépression quasi suicidaire.
  • La Chine pourrait devenir une grande puissance pauvre. Viserait-elle à atteindre la taille qui lui permettra de tenir l’Occident et son modèle en respect ?
  • L’Inde est un chaos au contact de poudrières, le Pakistan et l’Afghanistan.
  • Quant à l’Occident, il se bat contre lui-même. Les Républicains américains pensent que les démocrates sont le mal. En Europe, le nord veut se séparer du sud. Les pays victimes de la crise se déchirent.
Tout cela semble signifier un repli sur soi généralisé. Qu’il soit instable ou non dépend peut-être de ce que l’Occident arrive ou non à se réconcilier avec lui-même, et à contrôler l’irresponsabilité (revendiquée) de la classe financière anglo-saxonne. En effet, il n’y a pas beaucoup d’autre groupe social désireux d’assurer la concorde internationale

Musée de l’esclavage et de la colonisation

Il y a quelques jours j’entendais un défenseur acharné de l’esclavage et de la colonisation se lamenter qu’ils n’aient pas leur musée. (Émission de France culture.)

En l’écoutant, je me suis dit que la particularité de l’Occident n’est pas tant d’avoir été esclavagiste et colonialiste que d’avoir mis un terme à ces pratiques, qui duraient depuis l’éternité, ou presque. Plutôt que se tourner avec complaisance vers le passé, ce musée ne devrait-il pas s’interroger sur nos responsabilités dans la décolonisation ? Pourquoi s’est-elle aussi mal passée ? Que pourrions-nous faire pour que le monde soit un peu plus agréable à habiter ? 

The Western illusion of human nature, Marshall Sahlins

« La civilisation occidentale a été construite sur une idée perverse et erronée de la nature humaine ». Sahlins, Marshall, The Western illusion of human nature, Prickly paradign press, 2008.
Les Grecs d’il y a 25 siècles décrivaient leurs maux de la même façon que nous le ferions aujourd’hui. Le néoconservatisme, par exemple, y avait un autre nom, mais les mêmes effets. L’histoire est un éternel recommencement. 
Tout cela tient à une hypothèse inconsciente. Poussé par ses instincts, l’homme fait le mal. Il faut le contrôler par la culture (la loi et la morale).
De ce fait, notre histoire a été une oscillation entre deux tendances, bougeant en réaction l’une avec l’autre. 
La première, que l’on trouve chez Platon (ou dans les monarchies, plus récemment chez les néoconservateurs et dans notre haute administration), veut que le bien soit imposé au peuple par une élite bien née et correctement formée. La seconde estime que c’est l’équilibre de forces égales qui produit le bien (cf. la main invisible d’Adam Smith ou les théories de Rousseau).
Les deux peuvent coexister, d’ailleurs : l’élite égalitaire anglaise ou grecque, en concurrence parfaite, gouverne une masse à l’instinct bas.
En fait, cette hypothèse est fausse. La science constate que la culture a précédé (de millions d’années ?) l’homo sapiens, qui, par ailleurs, a un cerveau fait pour gérer une sorte d’écosystème extrêmement complexe (« le cerveau humain est un organe social »).
Et elle ne correspond à rien de ce que pensent les autres cultures. Elles estiment que « l’essence humaine existe dans et en tant que relation sociale », et, même, que l’humain est à l’origine de tout, autrement dit que l’animal descend de l’homme, ou est une forme d’homme. 

La culture est première

L’homme est le fruit de la culture dit l’ethnologue Marshall Sahlins dans un livre que je vais bientôt commenter.
Son argument : l’Homo sapiens est beaucoup plus récent que la culture humaine.
Cette hypothèse, qui serait particulière à l’Occident, a une conséquence curieuse.
Dans la pensé néoconservatrice, l’homme s’est fait seul, on lui doit son succès. Le pauvre est un parasite, qui vole le riche. 
Si la culture (la société) est première, nous ne sommes rien sans elle. Et la richesse vient d’un excès de position dominante… 

Occident tuteur du monde?

La progression de ce blog m’amène à émettre deux hypothèses qui se sont dégagées, petit à petit :

  1. Ce qui caractérise actuellement l’Occident, ce sont ses divisions. Et elles sont avant tout au sein de ses nations : leurs politiques se battent comme des chiffonniers et leurs classes sociales ne sont pas loin d’entrer en lutte.
  2. Contrairement à ce que l’on entend, le triomphe des pays émergents est fragile. Ils sont à peine moins à l’aise que l’Afrique avec le modèle qu’ils ont adopté, et qui est le nôtre. Leur force vient de nos transferts de technologie (qui ont aussi assuré, en son temps, le succès du Japon). Et la fable de leur irrésistible ascension est probablement le fait de ceux de nos compatriotes qui avaient intérêt à nous en persuader, pour la santé de leurs affaires.
Conséquence ? L’Occident ne ferait-il pas bien de se rabibocher avec lui-même, pour, dans un second temps, avoir le poids qui lui permettra d’aider les pays émergents (et les autres) à mettre en œuvre correctement son modèle ? Variante de la politique de « développement » de la guerre froide ?

Retour au 18ème siècle

Le pourcent le plus fortuné de l’Angleterre de la fin du 18ème aurait possédé 17,5% des revenus nationaux. (America’s Revolution: Economic disaster, development, and equality | vox) C’est moins que ce qu’a le pourcent le plus riche aujourd’hui aux USA : « le pourcent le plus riche gagne maintenant 24% des revenus, contre 9,9 en 1976 » dit Our Banana Republic.

Ces dernières décennies, l’Occident aurait-il fait un grand pas vers l’Ancien Régime ?

Conduite du changement en Arabie Saoudite

L’Arabie saoudite a acheté son printemps arabe, 130md$. Le pays est calme.

L’histoire de l’Arabie saoudite est celle d’une famille régnante qui maintient son pouvoir grâce à sa fortune, et, un peu ?, la religion.
Mais, au fond, l’Arabie Saoudite est-elle aussi inhumaine et rétrograde qu’on le dit ?
  • Quelle est la revendication des foules arabes ? La démocratie ou un sort meilleur ?
  • Quand elle se sent menacée, elle paie les pauvres. Chez nous les crises infligent la rigueur à la population.
La démocratie serait-elle l’opium du peuple ?