Génération amnésie

J’ai perdu la dernière démonstration mathématique dont j’étais fier dans un changement de version logicielle. J’avais bêtement oublié de l’imprimer. Paradoxalement, à l’heure du numérique, nous sommes menacés d’amnésie. Jadis on écrivait dans la pierre, puis sur le papier. La correspondance, d’ailleurs, est souvent la partie la plus importante du matériau utilisé par ceux qui étudient la pensée d’un grand homme. Le numérique est le support le moins fiable qui soit.

Comment conserver la mémoire de l’humanité ? D’autant que, comme le montre la question de la correspondance, cela a quelque-chose d’aléatoire ? Une question que l’on devrait considérer sérieusement ? 

Disruption : fake news ?

Un temps, on a dit que le numérique était le facteur de « disruption » de l’économie traditionnelle. Le patron de PME, en particulier, était un méchant résistant au changement. 

L’enquête que je mène montre que l’on ne peut pas avoir plus tort. Le patron de PME subit régulièrement des tsunamis infiniment plus méchants que le numérique. Un exemple ?

« Ce marché, qui est monté progressivement à 55% de notre chiffre d’affaires !, s’est éteint en quelques mois, à cause d’une innovation technologique qui a permis de supprimer l’emballage ! Il fallait réagir. Nous avons travaillé sur différentes pistes et en analysant le marché du médical, que nous connaissions peu, nous avons constaté que la fabrication de blisters médicaux, nettoyés un par un ou dans des laves vaisselle, se faisait dans des conditions d’hygiène plus que douteuses. D’où l’idée de les fabriquer dans une salle blanche à empoussièrement contrôlé en maîtrisant la propreté du début à la fin de la chaîne. Après quelques avis positifs parmi la centaine de prospects sollicités, nous avons franchi le pas en investissant 50% de notre CA de l’époque dans une machine de thermoformage et une salle blanche. 

On peut citer quelques domaines qui nous ont fait vivre pendant des périodes plus ou moins longues et qui ont disparu, victimes d’aléas indépendants de notre volonté : Boîtes de rasoirs à mains, remplacés par les rasoirs électriques, boîtes pour règles à calcul, remplacées par les calculatrices, boîtes à fromage en carton embouti, remplacées progressivement par le papier alu dans les années 80. Emballages de munitions pour l’armée Française, secteur exsangue aujourd’hui, qui a représenté dans les années 90 jusqu’à 40% de notre chiffre d’affaires. » (Article.)

Décidément, nous aurons vécu un grand moment de manipulation. Espérons qu’il a fait son temps. 

Coiffure et changement

Avant, après. La coiffure en deux discussions. 

  • Il y a trois décennies : nous avions un nombre étonnant de champions du monde. 
  • Et aujourd’hui, la France ne fait plus les modes. L’art est en Russie ou au Japon, le dynamisme en Angleterre et en Espagne. La France n’a plus de grands coiffeurs. Le coiffeur devient un « influenceur » de réseau social, et il vend des colorants naturels. Il devient écolo numérique. 

Que s’est-il passé ? Une hypothèse : les grands de la cosmétique, qui faisaient beaucoup pour le coiffeur ont voulu vendre directement leurs produits au grand public. Ils se seraient tiré dans les pieds. 

  • Ils n’ont pas vu arriver l’aspiration du marché à des produits naturels. Il y a émergence de petits laboratoires. Certains coiffeurs ont leur propre gamme.  
  • Il est aussi possible qu’ils aient été moins globaux et plus locaux qu’ils ne le croyaient. Les Japonais, aussi, ont leurs industriels de la cosmétique… Pour la coiffure, comme pour le luxe, et peut-être comme pour tout, le succès a une dimension culturelle et « écosystémique » ?

(Ce qui irait dans le sens de cette hypothèse est que les laboratoires changent de cap et semblent à nouveau vouloir stimuler le coiffeur.)

Le paradoxe du sablier

Le numérique va transformer la société en « sablier ». Quelques informaticiens bien formés à la tête, une masse de personnels de service à la base, pas de classe moyenne, au milieu. On l’a beaucoup dit, il y a quelques années. Notre réalité ?

Le paradoxe de ce modèle est que ceux qui en parlent ne sont pas les informaticiens. Ils n’ont même presque jamais une formation scientifique. (Formation, d’ailleurs, qui se perd en Occident.) Comment se fait-il qu’ils ne se sentent pas menacés ? Une raison, peut-être, est qu’ils sont hors de ce système. Leur « mérite » les a placés à ses postes de commande. Ils observent, de l’extérieur, sa transformation, en sablier ? 

Le smartphone nous excite ?

Envie d’étrangler quelqu’un ? Et si votre téléphone en était la cause ? Discussion avec un psychanalyste.

Le smartphone, c’est l’invasion de la sphère du travail par une information qui ne la concerne pas (des débats de société aux problèmes privés), et inversement. Perte de temps ? On débat de ce dont on ne devrait pas débattre ?… Partie émergée de l’iceberg !

Le smartphone crée une excitation visuelle et auditive violente et permanente. Lorsqu’un enfant est soumis à ce type d’excitation, il doit « décharger », il est « tout fou », ce que l’on qualifie de « comportement enfantin ». L’adulte, lui aussi, doit « décharger ». Mais il le fait d’une manière qu’il rationalise et, donc, qui nous trompe.

Des affrontements auxquels nous croyons une cause rationnelle, pourraient n’être  produits que par la surexcitation à laquelle nous soumet le « numérique ».

(Il n’y aurait pas de « bonne solution » au problème. Il faut en prendre conscience, et  « apprendre » à vivre dans ce nouveau monde, et à maîtriser cette innovation, comme on l’a fait avec d’autres.)

Des joies de la mégalopole

Les mégalopoles sont néfastes à l’environnement, aux pauvres, et aux classes moyennes ! On les disait favorables à l’économie ? Ce qui marche le mieux, ce sont les vieux pays, au maillage urbain raisonnable, comme l’Allemagne. Après une course à la mégalopole, qui nous a valu le « Grand Paris », on commence à en apercevoir les excès.

Ce qui pose la question : à qui profite le crime ? A ceux qui ont gagné, en particulier aux milliardaires du numérique ? L’on parle de « villes entreprises », comme Singapour (un désastre écologique, qui vit aux dépens des ressources naturelles des pays, pauvres, environnants) : la mégalopole serait-elle l’unité constitutive du capitalisme moderne, en remplacement des Etats nations ?

9 des 10 premières sociétés mondiales sont dans le domaine du numérique. Elles développent une pensée libertarienne en dehors du cadre étatique traditionnel. Elles veulent coloniser d’autres planètes plus qu’habiter la nôtre. Il s’agit pour elles, dans l’idéal, de constituer des bases offshore, hors-sol, avec des barges en plein océan où elles ne paieront pas le moindre impôt et pourront se déplacer au gré des projets. C’est la matrice de Singapour et Dubai.

(Idées et citation tirées d’un entretien avec Alain Cluzet.)

Mais en quoi cette forme de capitalisme, façon Blade Runner, a-t-elle besoin d’énormes accumulations de populations ? Surtout de populations pauvres ? La pauvreté en serait-elle une condition nécessaire, voire un produit ?

Comme dans La décennie perdue de Fitzgerald, ne serions-nous pas en train de découvrir le monde dans lequel nous vivons ? Et comment se fait-il que la raison collective puisse être aussi facilement anesthésiée ? Mystère.

Le monde d'après sera communiste ?

Marronnier de ce blog. L’économie de marché comme trouble à l’ordre public. Les plates-formes de location d’appartements ont produit, dans certaines villes, une explosion des loyers, ce qui interdit à la population locale de se loger. Ailleurs, il y a eu excès de l’offre sur la demande, et effondrement des prix. Donc réduction de l’offre…

Apparemment, Lisbonne a choisi une alternative dont parlait ce blog : le communisme. Le logement devient un « bien commun ». La ville se substitue aux plates-formes de location pour gérer l’offre et la demande d’appartements. Les propriétaires deviennent des salariés de la ville.

Vont-ils y perdre ? Pas nécessairement la majorité d’entre-eux. Beaucoup de propriétaires cherchent essentiellement à maintenir leur bien en bon état, et ils n’aiment pas la location court terme, qui produit des revenus incertains. Aujourd’hui nombre d’entre eux laissent leurs logements inoccupés. Il est possible qu’une ville qui saurait correctement administrer et entretenir son parc locatif générerait une offre d’appartements bien supérieure à celle d’AirBnB.

La presse : retour au point de départ ?

Qu’a changé la pandémie à l’avenir des médias ? (Article de Telos). Tendances accélérées ?

les conséquences économiques pour l’ensemble des médias ont été considérables et se traduiront inéluctablement par d’importantes réductions d’effectifs. Surtout les médias numériques devront accentuer un effort entamé depuis plusieurs années pour développer les services payants afin de compenser la chute croissante de la publicité qui disparait sans espoir de retour. (…) un nombre réduit de titres, en Amérique et en Europe a les moyens de proposer une offre crédible 

 En bref ? L’avenir c’est le journal d’avant ? Un site fermé, payant, où l’on trouve tout ce que l’on veut, sans avoir besoin d’aller ailleurs. Probablement aussi un site dont l’ergonomie est conçue pour le numérique (ce qui n’est pas le cas actuellement). Cercle vertueux : lectorat fidèle veut dire publicité efficace, et, plus besoin d’articles gratuits : les sites parasites (Facebook ou les applications pour jeunes) n’ont plus de contenu.

La montagne accouche d’une souris ? Non, entre-temps, ceux qui ont eu l’habilité de nous faire croire au père Noël gratuit se sont enrichis ?

Tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute. 
Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute. 

L'ubérisation disruptée par la démocratie ?

France Stratégie a réuni les « plates-formes » citoyennes. Ces plates-formes organisent des débats entre Français, afin de savoir ce qu’ils désirent, puis font connaître leurs sentiments. (France Stratégie procède de même.)

J’en retiens que ces plates-formes répondent à une attente nouvelle. Le citoyen, là où il se sent légitime, veut être entendu. Ces plates-formes expriment fortement le refus de l’infantilisation auquel il a été soumis traditionnellement par le pouvoir politique. Il en ressort que leurs participants veulent des gouvernants qui décident vite et bien, mais après avoir consulté la collectivité, et qui s’expliquent clairement (le citoyen aurait « perdu le fil » de ce que fait l’Europe, par exemple). « L’Etat autoritaire » : non.

Sont-elles représentatives des Français ? Certainement pas. Il suffit de voir leurs animateurs pour constater qu’ils appartiennent à un cercle extrêmement étroit. On a même l’impression qu’ils viennent de la même classe (au sens scolaire du terme). En revanche, ce besoin d’expression pourrait être commun à toute la population. D’ailleurs, il était dit que le Français est un peuple qui s’intéresse, beaucoup plus que d’autres, à la politique, même s’il vote peu. (Au fond il aime son pays, et c’est pour cela qu’il lui en veut de ne pas être à la hauteur de ses attentes ?)

Ce besoin d’expression rencontre le désir du politique, qui encourage ces initiatives.

Serait-on au « début d’une réforme démocratique » ? Demain, le « bon gouvernement » de Pierre Rosanvallon ? Quel sera le rôle qu’y joueront les plates-formes ?

S’il y a un paradoxe dans cette affaire, c’est qu’après avoir été asservissement de l’homme par l’homme, avec Uber, elles deviennent lien social…

Vive l'Internet frugal !

Nous avons découvert notre dépendance à Internet. Sans lui, pas de confinement. Malheureusement Internet n’est pas développement durable. Il consomme une quantité colossale d’énergie, et produit toujours plus de déchets non biodégradables.

En fait, la logique même du numérique est l’inverse de celle du développement durable : c’est l’obsolescence programmée. On rend nos machines inutilisables pour que nous soyons obligés d’en changer ! Mon premier Mac avait 1 mégaoctet de mémoire, soit quasiment 100.000 fois moins qu’un ordinateur moderne, et il marchait fort bien. Et si l’on avait besoin de, qui sait ?, 1000 fois moins de ressources informatiques que ce que nous utilisons aujourd’hui ? Qui veut relever le défi ?

Mais alors, comment gagner de l’argent ? L’informatique, aujourd’hui, n’est associée à aucun gain de productivité. Il suffirait que ce soit le contraire pour qu’elle n’ait plus besoin de nous forcer à acheter du non durable. Mieux : le numérique est lié à la connaissance, et si l’on passait du PIB, au CIB ? (A défaut de BIB, avec B comme bonheur.)