Descartes et le totalitarisme numérique

L’historien Marc Bloch disait qu’il n’y a pas d’histoire sans homme : l’historien laisse sa marque sur l’histoire qu’il raconte. Ce qui influence notre façon de comprendre notre passé. 

Paul Valéry a appliqué cette même idée à Descartes. Descartes a mis la géométrie en chiffres. Il a cru qu’il avait trouvé le Graal de la vérité : le chiffre, justement. Et il a vaincu. Aujourd’hui, il n’y a que ce qui est chiffré, « digital », qui est sérieux. 

Or, l’est-ce vraiment ? J’entendais une émission de la BBC, qui s’interrogeait sur notre perception du temps. Elle est en total désaccord avec celui des horloges. Par exemple, pour un enfant, les vacances sont interminables, alors que l’adulte ne les voit pas passer. Dans les moments de danger, il semble s’arrêter, dans celles de bonheur, il fuit… Les tentatives d’explication faites par les interviewés de l’émission furent nombreuses. Par exemple, il se pourrait que notre expérience du temps ne soit qu’un souvenir, et qu’elle reflète la quantité d’effort que nous avons mise dans l’action. 

Il en est de même de la température. Elle ne traduit que très imparfaitement les notions de chaud et de froid, qui, d’ailleurs, sont éminemment variables pour un même individu. 

Et si ce qui était chiffrable était, exactement, ce qui ne compte pas, ce qui n’est pas humain ? Et si, par exemple, le bonheur n’était pas une question de durée de vie ? Cela changerait beaucoup notre existence. Car elle est entre les mains des fous du chiffre. 

L'ordinateur fou

La réalité dépasse la fiction. En Angleterre, un programme informatique a envoyé plus de 700 personnes en prison. Dont une femme de 19 ans. 

Une autorité des neurosciences me disait qu’il ne fallait pas avoir peur de l’intelligence artificielle, car les gens purement rationnels n’étaient pas méchants. Comme nous tous, il parlait de ce qu’il ne connaissait pas.

Le programme de la Poste anglaise a fait croire à des malversations. Les postiers devaient combler les déficits créés par l’ordinateur avec leur argent, et celui de leur famille ! Quand ils étaient à bout de ressources, c’était la prison. Il leur a fallu vingt ans pour se faire entendre. Pour ceux qui ne se sont pas suicidés.

Bienvenue dans un monde dirigé par les ordinateurs ? 

(La Poste n’a pas les moyens de dédommager les plaignants. Le contribuable anglais va devoir débourser 1 milliard de livres. Les romans d’anticipation ont vu juste : l’informatique va éliminer l’homme, incarnation du mal ? Source : File on 4, de la BBC.)

Ptit con

A chaque fois que j’entre en contact avec le monde de l’informatique (et j’y ai toujours travaillé), je deviens fou. J’ai le sentiment que ses systèmes ont été conçus par des extraterrestres. Même le français qu’ils utilisent est incompréhensible. La seule logique, dans ce monde, est celle de la « boîte noire ». Il faut débrancher sa raison et tout essayer. Comme les chiens des expériences de psychologie, il faut bondir dans tous les sens pour avoir un espoir de toucher le levier qui va mettre fin aux décharges électriques. 

Ptits cons ! me dis-je, quand je pense à tous ces mecs qui se prennent pour des génies, et qui ne comprennent rien. 

Et moi aussi, j’en ai été un. A peine sorti du système scolaire français, qui n’apprend rien, je me suis trouvé à m’occuper de la stratégie d’une start up. Son métier était la CAO, aider les gens à faire leur métier. Ceux avec qui je travaillais, partenaires ou clients, avaient souvent trente ans de plus que moi. Ils avaient fait une grosse carrière. Mais le chef, c’était moi ! Ils avaient beau nous répéter que nous ne comprenions même pas ce qui était évident pour eux, nous insulter, parfois, nous étions de marbre. Ils ne parlaient pas notre langue. J’ai même entendu dire qu’écouter le marché nuisait à la créativité ! Comme le chien de l’expérience, un jour j’ai touché le levier du changement. Mais, peut-être aussi comme lui, il m’a fallu quasiment une vie pour comprendre ce qui aurait dû être évident. Et cela vient de de ce que, du fait de mon métier, j’ai passé beaucoup de temps avec ceux qui étaient mes clients, au temps de ma jeunesse. 

Morale ? Des dangers de la division des tâches. Notre société donne le pouvoir à l’incompétent. Pas étonnant qu’elle soit en crise permanente. 

M.Macron, cet inconnu

L’UE veut faire passer une loi qui reconnaisse comme salariés les travailleurs employés par les plates-formes numériques. Rien de neuf. Or, la France, seule apparemment, s’y oppose. Pour, semble-t-il, des « raisons économiques ». (Potitico.fr de vendredi dernier.)

Qu’est-ce que cela révèle de notre président ? Y aurait-il des Français qui valent moins que d’autres ? Qu’ils ne viennent pas se plaindre, ils ont un emploi ?…

Ce type d’esprit se retrouve-t-il dans des réformes qui puissent laisser une marque durable sur le pays ? 

Le surhomme et la loi d'Internet

Notre société est totalement numérique. La cyber criminalité devient donc une menace mortelle. Qui vise-t-elle ? Le faible ! (Article.)

Autrement dit, vous et moi. Car, que pesons-nous, nous les amateurs d’Internet, face à un spécialiste ? Ou à une organisation criminelle ? 

D’ailleurs, que pensent de nous ces génies du numérique ? 

Dans Les caves du Vatican, André Gide imagine le caprice d’un être parfait, qui précipite d’un train un voyageur ridicule. L’esprit d’Internet ? 

L'échec du changement et le facteur humain

Ce qui explique l’échec d’autant de projets numériques, c’est l’oubli du facteur humain, me disait un consultant. Il me citait une étude faite par un prestigieux cabinet de conseil. 

C’est déjà ce que j’écrivais il y a plus de vingt ans, en m’appuyant sur d’autres études, d’autres cabinets prestigieux. Curieux que rien n’ait changé en autant d’années. 

Quand on parle de « facteur humain », à qui pense-t-on, d’ailleurs ? A ceux qui subissent le changement ? Ou à ceux qui sont à son origine ?  

La raison et la donnée

La gouvernante de Proust raconte ses souvenirs. Quelques temps plus tard, j’entends une comédienne lire ses paroles. Rien à voir. Tout le drame a disparu. 

C’est la question de l’interprétation. Avec le même texte, avec les mêmes notes de musique, on peut faire des choses complètement différentes. 

Pourtant, ce n’est pas ce que nous ont dit les scientifiques et les ingénieurs. Pour eux, les données, c’était tout. Il est curieux que l’humanité entière puisse gober de telles sottises. Sera-ce toujours le cas, ou les philosophes des Lumières auront-ils le dernier mot ?

Léninisme numérique

La Chine tape sur ses entreprises de la high tech. Ce qui est surprenant, car son succès tient en partie à avoir su développer sa propre Silicon Valley, en fermant ses portes au modèle original. Il y aurait trois raisons :

  • Des irrégularités de gestion. 
  • Le gouvernement chinois veut avoir accès à leurs données, pour contrôler le pays.
  • Réorienter leur activité du frivole au sérieux, pour servir la géopolitique chinoise. 
C’est un rappel à l’ordre. Un rappel que le maître absolu est le parti communiste, et que la Chine est une dictature. Une dictature numérique. 
En Occident on s’enrichit entre deux crises, en Chine, entre deux purges ?

La recette de la licorne

On se plaignait que la France n’avait pas de licornes. Il en pleut !

Comme quoi, le Français finit toujours par comprendre. Il a longtemps cru, bêtement, qu’une « licorne » était une entreprise qui gagnait beaucoup d’argent, ou, au moins, qui se développait très fort, avec une grosse rentabilité. Pas du tout. Une licorne est une entreprise qui lève beaucoup d’argent !

Dans le monde des licornes, plus que le plumage, c’est le ramage qui compte. Et les temps sont favorables : il y a une montagne de cash qui ne parvient pas à se placer ! Bienvenue dans le « Magic quadrant » du Gartner, qui porte bien son nom : c’est le monde de l’illusion. Comme « licorne », d’ailleurs.

Metavers

L’avantage d’être vieux est de revoir renaître régulièrement les mêmes nouveautés. L’infâme GAFAM parle maintenant de Metavers. L’artificiel va coloniser le réel. Rien de neuf. (Article.)

Pourquoi de telles idées renaissent-elles ? Mêmes raisons que pour la voiture autonome : le GAFAM a des masses d’argent dont il ne sait rien faire. Seule idée : imposer l’idéologie qui sous-tend son modèle, par KO. Comme on le lisait à l’époque de la Nouvelle économie, au moment de la chute de l’URSS, il y a quelque-chose dans la culture américaine qui la pousse à vouloir dominer le monde ?

Combat désespéré ? « Réchauffement climatique : le secteur du numérique génère plus de gaz à effet de serre que l’aviation » lit-on, « En imaginant que les émissions du secteur du numérique restent stables d’ici 2050, elles représenteront 35,1 % des émissions globales d’ici là. »