Grandes manoeuvres

Je ne suis pas au courant de ce qu’il se passe au parlement. Nous traversons une période de chaos. C’est tout. Cultivons notre jardin. En tous cas, toutes les personnes que je rencontre paraissent abattues par le spectacle que donne notre personnel politique. Je ne pense pas avoir rencontré encore un tel état de dépression.

En les écoutant, je me suis demandé si ce n’était pas LFI qui faisait le spectacle. Et si l’inconnue qui a torpillé la loi Duplomb, ou le fameux Zucman, autre inconnu, étaient ses créatures ? A chaque fois, la manoeuvre est la même : une idée qui paraît un pur produit de l’orthodoxie de gauche, et qui est capable de séduire le bon sens populaire (manoeuvre « populiste »). Le Parti socialiste se retrouve alors contraint de censurer le gouvernement, s’il ne veut pas perdre la face.

Si cette hypothèse est juste, quel serait l’intérêt, pour LFI, de faire le lit de l’extrême droite ?

J’ai été surpris d’entendre qu’Hitler et Staline avaient une sympathie spontanée l’un pour l’autre. Ils avaient, apparemment, en commun la haine de la démocratie, ou du moins de la société occidentale de leur temps. (Une haine commune qui rapproche Poutine et Trump ?) Peut-être LFI est-il poussé par la volonté de « détruire le système » ?

Nihilisme

Le combat d’Albert Camus et d’Hannah Arendt fut celui du nihilisme. On a oublié, aujourd’hui, ce que cela signifiait.

Le billet précédent, sur l’absurde, le rappelle. Certains, généralement des intellectuels, veulent réaliser une utopie, par la révolution. En fait, ils ne comprennent rien aux beautés de l’existence, de la société, ils les trouvent « absurdes ». Il faut les remplacer par un idéal abstrait. Il en résulte le totalitarisme, la destruction de l’individu. Le nihilisme est le crime contre l’humanité (au sens de ce qui fait de l’homme un homme).

Quand on y réfléchit bien, c’est un mal extrêmement répandu. Il affecte le Socrate de Platon, qui veut tout sacrifier au « bien » qu’il a en tête. C’est aussi l’histoire du « Consensus de Washington », qui a voulu imposer au monde un modèle utopique de capitalisme. Et M.Macron, avec sa « start-up nation » et ses « premiers de cordée », est peut-être bien un nihiliste. C’est un mal qui nous guette tous.

L’antidote, selon Camus, c’est la « révolte ». Il s’agit de constater ce qui ne va pas dans la société, certes, mais surtout de chercher à l’améliorer, non de la détruire. Et cela demande un préliminaire : « l’aimer ». « Je me révolte, donc nous sommes », dit Camus. Mieux : « Aime et fais ce que tu veux », de Saint Augustin ?

Nihilisme

Le nihilisme serait, plus ou moins, lié à Nietzsche. (In our time, la BBC.)

Nietzsche serait revenu à Socrate : doute et interrogation.

Une invitée disait que c’était une attitude saine : ce sont les certitudes qui ont produit les grandes catastrophes.

Certes, mais il faut aussi se méfier du doute. Le scepticisme absolu conduit au titre de l’émission : le nihilisme des possédés de Dostoïevsky. Autrement dit « sous les pavés, la plage ». Faisons sauter la société, il ne pourra qu’en résulter du bien.

Nihilisme

Le propre de notre société est d’être une société d’intellectuels. Le propre de l’intellectuel, selon Dostoievski, Camus et Hannah Arendt est d’être un nihiliste, un « possédé ». Avaient-ils vu juste ?

Notre société a sous-traité les travaux manuels aux « pays sous-développés ». Elle « fait faire ». Le retraité, quand il en a les moyens, papillonne. Le dirigeant de PME pense « pour vivre heureux, vivons caché ». Le jeune des banlieues, désoeuvré, défie les forces de l’ordre, et met le pays à sac.

L’idéal de l’homme moderne ? Ne rien faire, ou détruire ! Nihilisme ?

Louise Michel

Heureux les simples d’esprit ? Louise Michel, c’est le nihilisme. Faisons sauter le gouvernant et, par miracle, le bonheur surgira. Religion du progrès et rêve de martyr. Avec une telle foi chevillée au corps, on peut traverser les pires cataclysmes sans vaciller. Force extraordinaire. La vie des saints expliquée. 

On l’a oublié, mais, en ces temps, Les misérables étaient un brûlot : une incitation à la révolution. Louise Michel se disait l’incarnation d’un de ses personnages. 

(Inspiré par France Culture. Alors, être une femme était un atout : durant la commune elles furent, dit-on, bien pires que les hommes, mais on ne les fusillait pas. Et je ne suis pas sûr que Clémenceau et Victor Hugo se seraient donné autant de mal pour sortir un homme de prison…)

L'énigme du nihilisme

Les « possédés » de Dostoievski sont des nihilistes (on dit « les démons », aujourd’hui). Le nihiliste a mis le monde à feu et à sang. Or, le nihilisme pourrait avoir ressurgi… Les « votes populistes » ont amené les scientifiques à s’interroger sur ce qui les avait suscités. Ce serait le rejet de la politique menée par une « élite » dirigeante. Or, on constate aussi que, derrière un discours instrumentalisant l’écologie, le féminisme ou le rejet du colonialisme, se cache une résurgence du nihilisme.

Pourquoi cette résurgence ? Comment attrape-t-on cette maladie ?

  • Elle serait à l’origine du totalitarisme. Elle a été étudiée après guerre, notamment par Paul Watzalwick. (Albert Camus et Hannah Arendt l’ont aussi pourfendue.) Il semble que ce soit une maladie de la raison, de l’intellectuel). C’est la croyance en un « absolu ». L’homme, pris au piège d’un « système », serait dans un « jeu sans fin », une sorte de folie, qui le rendrait aveugle à la réalité. 
  • Le nihilisme n’est pas nécessairement une conséquence imprévue de l’idéologie, mais est parfois revendiqué. Car, pour beaucoup, le néant est purificateur (notamment pour Heidegger ?). 
  • Dans L’homme révolté, Camus observe que le nihilisme, en créant le chaos, est du côté du fort contre le faible. Il pourrait, donc, faire le jeu d’une classe dominante. Plus récemment, on a observé que ces thèses extrêmes étaient un trait culturel qui permettait à l’élite de se reproduire (cf. étude faite par Joan C. Williams dans White Working Class). L’affaire se compliquerait donc : le nihiliste ne serait pas nihiliste, mais ferait comme s’il l’était.

Voilà qui donne le tournis ? Serions-nous dans un jeu sans fin ? Mauvaise approche de la question ?

Humanisme et technocratie

On réclame un « nouvel humanisme ». De quoi parle-t-on ?

L’humanisme, c’est placer l’homme au coeur des préoccupations de la société. N’y était-il donc pas ? 68 ne fut-il pas l’avénement d’un individualisme ? Alors, peut-être, société de consommation ? Matérialisme ? Non : artificiel.

Nous ne sommes pas une démocratie, mais une technocratie. La technocratie, c’est le règne du diplômé. Le diplômé ne connaît rien de la vie. Son esprit s’est constitué dans un univers abstrait. Comme il est aux commandes des Etats, des entreprises et des banques, il leur applique ses utopies. Et il en résulte une succession de crises. Le contraire de l’humanisme, c’est le nihilisme. C’est l’amour du néant. C’est l’aliénation de l’esprit humain par l’abstraction.

(Le phénomène de la bureaucratie a été étudié par Robert Merton. Il avait appelé son mal « displacement of goals ». Le bureaucrate ne comprend pas la mission de la bureaucratie. Il la remplace par quelque chose qu’il a inventé.)

Le noble et le néant

Ce qui m’avait frappé dans la princesse de Clèves, je le retrouve chez Musset : le noble vivait au Club Med. Sa vie n’était que réjouissances et plaisirs. Et sentimentalité incompréhensible aujourd’hui. C’est peut-être ce qu’a rêvé pour nous Marx. Et ce que la gauche a essayé de réaliser. 
Mais le noble ne voyait pas ainsi les choses. Ce qui faisait sa force c’était son mépris de la mort. La guerre était un jeu, comme la chasse. Il y vivait des émotions fortes. Il lui devait sa domination sur une population qui, elle, craignait pour son existence. Quant au loisir, c’était le moyen de tremper sa force d’âme en la confrontant à la tentation. Il transformait le dilettantisme en esthétique, en « culture » dirait-on aujourd’hui. Ce qui ne tue pas renforce.
Mais, à trop tenter le diable, le néant a eu le dessus sur le noble. Comme quoi le nihilisme n’a pas que du bon.

Increvable nihilisme

Lorsque j’ai commencé mes travaux sur le changement, il y a quinze ans, je ne savais pas dans quoi je m’engageais. J’exécrai la philosophie, et j’y suis tombé. Elle m’a montré que rien ne change. Les mêmes idées ne cessent de revenir. Le « nihilisme », en particulier. C’est la doctrine nazie. On croyait qu’elle était définitivement morte. N’avait-elle pas fait suffisamment de dégâts ? Pourtant elle a réémergé sous la forme de la « destruction créatrice » des théories du management. Qu’est-ce qui explique la séduction du chaos ? 
C’est la question que je me posais en regardant des vidéos de sous-mariniers allemands de la seconde guerre. Conditions de vie, et de mort, effroyables. Et pourtant, ils rayonnaient de bonheur. On aurait cru des traders. Le nihilisme est peut-être le triomphe de l’animal sur l’homme. La joie de l’existence dans l’instant. Sans conscience.

Le nihilisme existe-il ?

Nihilisme. C’est le reproche que font des Camus, Proudhon, Arendt ou Dostoïevski à ce que, faute de mieux, on pourrait nommer « gauche bourgeoise », Marx, Sartre, la pensée 68, les intellectuels qui ne sont pas venus du peuple, ou qui n’ont pas été fidèles à leurs racines. Le nihilisme est l’antinomie d’autorité. C’est penser que la fin, l’atteinte d’un utopique idéal, justifie tous les moyens. La Terreur en particulier. Cette fin peut être le néant. Détruisons la société, le mal, elle se renouvellera miraculeusement. C’est ce que dit Heidegger, qu’ont beaucoup aimé nos intellectuels.
Mais les nihilistes sont-ils vraiment nihilistes ? Les casseurs de 68 sont à l’Académie française, dans les palais de la République, ou à la tête de nos grandes entreprises. Le nihiliste ne veut pas détruire la société. Il la trouve très bien. A condition d’en profiter. Ce qu’il nie ce n’est pas l’Autorité, mais celle de ses parents. Cependant, il n’a pas compris qu’en attaquant la seconde, il faisait tomber la première. Et il se trouve bien dépourvu quand il constate qu’en créant l’anarchie, il a sapé sa propre autorité. 
L’intellectuel a été le vecteur du néant. C’est maintenant à la société de reconstruire une histoire qui ait du sens pour elle. Logiquement, l’intellectuel devrait trouver sa justification dans ce travail. Sera-t-il capable de faire sa révolution culturelle ?